« Quand on dit Fesch à Ajaccio, de quoi parle-t-on ? De l’oncle de l’empereur ? De la rue qui porte son nom ? Du lycée ? Du musée installé dans l’ancien bâtiment jouxtant la prestigieuse bibliothèque municipale ? » Homme de paroles, poète qui chante, chanteur qui écrit et écrivain qui conte, Dominique Ottavi revient sur la scène littéraire corse avec son dernier ouvrage, Fesch, publié en mars dernier aux éditions Scudo. Le voilà nous embarquant pour une déambulation aux allures d’hymne, parmi les peintures et les mots.

Par Pauline Fabiani

L’oeuvre d’un regard

Cette œuvre me semble-t-il est celle d’un regard. Le regard d’un homme captivé par et captivant l’inestimable collection d’œuvres d’art léguées par le Cardinal Fesch —de la « splendide miniature » de François Edme Ricois représentant le tombeau de Napoléon à Saint- Hélène (p. 23) à l’énigmatique Homme au gant du Titien (p. 7), en passant par les œuvres de Corrado Giaquinto (p. 15) et de « Monsieur Courbet » (p. 24). Le lecteur pas à pas s’accommode à ce regard, en suit les modulations, s’en approprie la perception dynamique. L’écriture, digne corollaire de l’art de Zeuxis (allusion au peintre grec p. 31), dépeint bien à propos cet itinéraire visuel, dont l’on suit même parfois le tracé : « puis l’on se surprend à deviner/En haut à droite/Comment ne l’avais-je pas vu ? » (p. 32).

Une galerie de mots

L’œuvre ainsi se fait volontiers mise en abyme littéraire du musée, le poète de disposer son texte à l’image d’une galerie…de mots. Pour ce faire la typographie varie ingénieusement : la police « normale » côtoie des îlots textuels en gras et italique, la prose continue sur plusieurs lignes tranche avec la concaténation des mots en cascade, mots parfois même monosyllabiques. L’on passe également d’une vision à une autre sans transition marquée, des radeaux médusés, des stupides angelots au Cardinal Fesch, véritable centre névralgique du texte, et au couple du « beau jeune homme » et de la « petite paysanne pétulante », en passant par les furtives évocations, hors du temps, de la Nuit, la Lune et la Neige (p. 39-40).

Une fête du verbe

Voilà une fantaisie formelle qui en appelle d’autres: le poète joue avec l’ordonnancement du discours aussi bien qu’avec les mots. Les facéties sont diverses et compensent pour le lecteur, l’absence de plaisir visuel par la jouissance verbale. Il en va alors des bons mots, qui s’établissent à l’échelle des signifiants : du point de vue phonique « à terre/atterré » (p. 19), « lente lanterne » (p. 33), et sémantique (le calembour autour du Cardinal « qui nous mène en bateau » ! p. 62).

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Il en va également de ce plaisir offert par un certain merveilleux, des mains coupées pour repousser plus vite et de l’« ado joli-gentil » aux allures arthuriennes avec son épée trop lourde pour lui (p. 44). Un « quotidien inventé » (p. 40) ? Qu’est-ce donc toutefois que le merveilleux en soi puisque, de façon nietzschéenne, « humains trop humains » (p. 60), l’on ignore l’essence des choses (« Mais que connais-je donc/Du réel/Moi par derrière ma vitre » p. 41 —celle des apparences peut-être) ? La poésie répond à sa logique, par sa logique, une logique autre :

«Je me faufile», écrit Dominique Ottavi, «entre les gouttes/ Les mots/Les morts/Les phrases/Les toiles/Leur ponctuation/dynamitée/avec méthode/circonspection » (p. 45)

Mais cette œuvre dynamitée avec circonspection a tout de même son unité tonale : celle d’un hymne, les mots reprenant le poète par la main (p. 51 et 53). Pour qui connaît en effet les textes

de Dominique Ottavi, un fait stylistique interpelle par sa récurrence obsédante : les incantations. Le « ô » lyrique du poète est partout, et notre homme ne manque de s’en justifier :

«ô Fesch u me Palazzu/ Comment parler de toi/Sinon sur le mode de l’invocation/Invoquer/Magnifier/Diluer dans l’espace/ le moindre détail/ D’un pinceau/ Révolu/ Je sais faire le sens/ Et le sens me le rend bien » (p. 21)

Le sujet, Fesch avec sa polysémie, légitime donc un type précis de parole, celui de la sublimation. Un sujet qui, du reste, est abordé par biais du « je » poétique, convoquant subtilement ses propres souvenirs :

« ô Fesch/ t’imaginant/ sous les traits/ de Jean-Jacques Beucler/ De l’Institut Français d’Alger/Qui me reçut naguère/ avec mes congénères/ Lors de ce beau/ Printemps des Poètes » (p. 38)

Se confronter à son double

Un sujet qui pour savoir « faire le sens », se confronte à lui-même, au sein de ce bien-aimé Palazzu, à son double, « caravagesque, ogre confondant » (p. 9), cette part sombre qui habite tout homme et qu’il doit non pas abolir, au risque de s’abolir lui-même, mais magnifier en l’occurrence dans la contemplation du Beau. Alors seulement conscient et vivant de cette lutte intérieure, l’on obtient le droit de parler en poète au nom d’un « nous » qui, au-delà du sujet parlant, de ses proches « congénères », de l’amicale brigade de l’homme au gant, vise toute l’humanité.
Les réflexions imagées, aussi brèves que percutantes, transcendent bien les digressions artistiques : « Nous voici les gardiens/Du temps/Qui refuse pourtant de nous écouter » (p. 38), « Nous sommes de ce silence définitif/Qu’aucune musique/aucun chant/ne viendra plus troubler » (p. 34), « Nous voilà sous les plafonds peints/D’un palais/qui se voulait éternel » (p. 39). Palais éternel que contemple le « Nous » des mortels, ceux heureux d’être encore en vie, en bonne vie (p. 12), car navigateurs soumis à un inévitable naufrage : « L’avenir est une plage/ de sable/ à l’infini/avec des bateaux pour sûr/et des barques/échoués » (p. 27). D’ailleurs :

« La poésie ne saurait être vivante Elle n’existe qu’en mourant Faisant mourir
Le vieil homme

La vieille âme

En moi » (p. 55)

Lui, le « passant/Sans souvenir/Sans espoir », lui qui joue à plein la comédie du vivre, du sentir et du dire, joue ainsi sur et entre les lignes une musique universelle, chargée de la mémoire des hommes, destinée à chacun d’entre nous. Protée cinglé, fou de la sage folie des poètes, Dominique Ottavi nous emporte en définitive avec lui : « ô cingle, cingle/Cinglant Protée, Cingle, cingle » (p. 63). Litanie du verbe qui traverse la page, traversée de la vie regardant la mort dans les yeux. Le poète naît en mourant. Lui, nous le savons semble-t-il, « né des étoiles un matin de printemps » (p. 11).

En savoir plus

Dominique Ottavi, Fesch, Alata, Scudo éditions 2023, 12 euros

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