Dans le flot des rivières, publié aux éditions Òmara est le troisième roman de Jean-Yves Acquaviva, lauréat en 2012 du Prix des lecteurs de Corse et son premier roman écrit en français. On y redécouvre son talent de conteur, dans un récit sur le traumatisme de la Première guerre mondiale en Corse. Un roman d’une grande densité.

Par : Caroline Vialle

Ça commence lentement, dans un récit qui me rappelle immédiatement Pagnol, et du maquis corse à ma Provence natale, il n’y a qu’un pas. Jusqu’au « Château de ma mère », puisque c’est bien ainsi que l’on nomme la maison maternelle héritée de la famille Peretti. Et dans laquelle Gabriel habite avec ses parents. Dès les premières pages, je pourrais me retrouver chez moi, où la chasse et l’amour des bois du petit village de Brue-Auriac, occupent une place prépondérante.

Et dans le chapitre, où le jeune Gabriel comprend à la fois son attirance pour cette communauté de chasseurs à laquelle il souhaite éperdument appartenir, et sa répulsion lorsqu’il constate que rien en lui n’est fait pour tuer, je me retrouve encore. Adolescente, expliquant au plus jeune des quatre frères de mon père, et le plus fervent chasseur aussi, que oui, j’adore suivre les chiens, mais que non, je ne passerai pas mon permis. Et quelques années plus tard, comment, sans vouloir dire non à mon fils qui marchait sur les traces de ses cousins, je n’ai pas pu non plus dire oui.

Un récit à deux vitesses

Premier chapitre tout en émotion, dans une écriture  qui laisse percevoir de façon fine et précise l’émoi de l’adolescent s’empêtrant dans la fougue due à son âge, son désir d’appartenir à la terre et aux hommes du village, mais aussi, l’admiration et l’amour qu’il a pour ce père droit, honnête, travailleur, qui sait ce qu’ il veut et ce qu’il attend de son fils. Mais qui a décidé de lui laisser le temps de faire ses propres expériences sans jamais interdire. Cet homme qui a compris que ce qui vient de soi est plus fort que ce qui vient des autres.

Très rapidement, on bascule dans un monde qui n’a pas de place pour les émotions ou la réflexion, un monde d’une violence qui nous semble venue d’ailleurs, et qui précipite le récit dans une tension et un rythme que l’on ne soupçonnait pas. Il prend d’un coup une épaisseur nouvelle, et ces premières pages de ce nouveau chapitre laissent sans le souffle, avec une puissance d’évocation de la brutalité humaine qu’on trouve rarement à l’écrit. 

C’est extrêmement visuel, et Jean-Yves Acquaviva réussit à flasher des images d’une force dont il est difficile de se déprendre. À partir de là, c’est ce récit à deux vitesses, deux mondes qui semblent tellement éloignés l’un de l’autre mais qui ne le sont pas tant que ça, qui nous prend aux tripes et ne nous lâchera plus.
Un monde sauvage qui trouve sa continuité dans les tranchées de cette première guerre mondiale, où  les hommes de ce village comme tant d’autres, partent sans bien comprendre ce qui les attend.

Le départ de l’aïeule

C’est une écriture de bon sens et de lucidité, avec le courage de Gabriel qui n’hésite pas à revenir sur ses erreurs et errements de sa jeunesse, fort d’une expérience et riche d’une sagesse que son bon sens et l’amour de ses parents lui ont permis d’acquérir. Et même quand le texte prend l’allure d’un règlement de compte qui pourrait faire la une de la presse locale, le chapitre termine en apothéose avec des phrases simples et fortes pour dire le départ de l’aïeule que le petit fils adoré trouvera dans son lit, le lendemain d’une soirée qu’il avait encore trop arrosée. Perdre une grand-mère, qui nous a chéri et chez qui on pouvait rentrer tard dans la nuit sans risquer les foudres d’une mère, j’ai aussi connu cela, et c’est le rôle  de toutes les grand-mères du monde, en tout cas de ce monde pétri d’une société patriarcale dans laquelle malgré tout, les femmes savent s’imposer dans le silence, dans laquelle la protection familiale reste la règle. Jusqu’à l’intérieur d’elle-même.

La machine infernale

Gabriel n’arrivera pas à s’extirper à temps de la machine infernale dans laquelle son adolescence mêlée à une société corse empreinte de violences et de croyances d’un autre monde l’a lancée. Malgré son regard avisé sur cette société à laquelle il ne sait plus s’il a envie d’appartenir, il perd sa jeunesse et son avenir en prenant des risques pour une cause déjà perdue.

À lire aussi : Fratelli guerrieri La Grande Guerre, il y a 100 ans Pierre Lieutaud , traduit en corse par Francis Beretti

Jean-Yves Acquaviva nous livre un roman à bout de souffle, dont le texte ramassé va à l’essentiel et nous tient en haleine durant quelques heures. Pour qui est né sur cette terre et se sent y appartenir, tout parle, et d’abord les mots qu’ il a choisi de livrer de façon crue, les mots pétris de devoir, d’honneur, d’amour mais aussi de haine, les mots qui courent dans les ruelles des villages et des villes de Corse. 


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