GEOGRAPHIA

Jean Leveugle, Emmanuelle Vagnon, composé de « Géographia, L’odyssée cartographique de Ptolémée », p. 3-142, dessins de Victor et Adrien Chureau, suivi de « Géographia, cartes sur table », p. 143-159, Futuropolis, BnF éditions, 2024, 160 pp., 23 euros

Une recension du Professeur Isabelle Zara Casta

Recension

« La géographie, c’est regarder le monde d’en-haut. – Et la chorographie ? – La terre vue d’en-bas, de manière descriptive, immédiate, concrète » (p. 16-17).

L’intérêt multiplement réactivé pour la Géographie de Claude Ptolémée 1 , Alexandrin du I er siècle de l’ère commune, trouve dans ce volume une double expression, à la fois ludique par le medium génériquement choisi de la BD (première partie) puis savante par le « sérieux » plus académique de la leçon de cartographie diachronique donnée par la spécialiste Emmanuelle Vagnon 2 (deuxième partie), qui permet alors de resituer la longue histoire de la représentation du monde dans une contextualisation à la fois accessible et érudite.
L’argument est celui d’un voyage temporel, puisqu’on imagine que Claude Ptolémée arrive sur l’Anti-Terre où vivent les humains, et aussi quelques déités ou êtres mythologiques, dont l’Histoire a retenu le nom… Sa guide sera donc une Panotéenne, extraterrestre nommée Ota, qui va l’entrainer, et nous avec, dans une incroyable odyssée dans le temps et l’espace, car à l’aide d’une sorte de montgolfière améliorée, la jeune femme et le vieux géographe irascible vont aller de « citépoque » en « citépoque » – Foucauld aurait parlé de chronotope –traversant les civilisations successives, mus par une seule obsession : prouver la véracité des intuitions de Ptolémée, quant à la représentation du monde, dans le duel qui l’oppose à son éternel rival, Marin De Tyr, dont Ptolémée découvre avec horreur qu’il a été élu meilleur géographe de l’Antiquité latine !

Pittoresque et la plupart du temps hilarante, la BD fonctionne sur le principe des « œufs de Pâques » (oyster eggs) – trouvailles inattendues et burlesques, exactement comme les jeux vidéo contemporains. On ne peut s’empêcher de songer, devant le foisonnement des références, toujours servies par la somptuosité du dessin et de la couleur, à une forme de périple initiatique, tant pour Ptolémée que pour le lectorat, qui nous emmènerait de la plus haute antiquité à l’actualité la plus contemporaine, puisque lorsque l’histoire s’achève, les héros sont à bord d’une fusée américaine, habillés en cosmonautes et propulsés dans l’espace
par l’ennemi de toujours, Marin De Tyr devenu « Tyran de Myr » ! Mille anachronismes et allusions plaisantes essaiment dans l’ouvrage : exactement comme le capitaine Haddock dans Tintin, Ptolémée ne cesse d’abreuver ses ennemis – c’est-à-dire tout le monde, d’injures fleuries comme « gougnafier » (p. 19), « tête de pipe » (p. 10), « tête de truffe » (p. 34) « Tête de pinnule » « faraud » « Socrade » (p. 19), « front d’endive » (p. 30), « péquenaud », « blaireau », « chloroplète », « crétin » (p. 87), « décérébré », (p. 117), quand ce n’est pas aliboron, chattemite, chiure d’ognon, bélitre, faquin, anamorphosé du bulbe, ou triple
andouille. On reconnaitra aussi la contrepèterie célèbre : « quel beau métier, professeur ! » (p. 18), tandis qu’il crie « mort aux vaches » au Minotaure qui, fraîchement sorti de son labyrinthe leur lance des pierres (p. 31) ; plus tard il le traite de « encéphalopathie spongiforme bovine » (p. 36).

1 Ses travaux ont récemment trouvé de nombreuses actualisations, par exemple pour la Corse : « Précédée par les travaux des géographes de l’antiquité et ceux des savant religieux à l’époque médiévale, la redécouverte de l’œuvre du cartographe Claude Ptolémée (vers 100-168 de notre ère) survenue au XVème siècle au moyen de copies tardives et largement diffusées grâce à l’impression de sa Géographie dès 1470, redonne un nouvel essor à la géographie », présentation de l’exposition « La Corse en cartes », qui fut montrée au musée de Corte du 29 juillet 2023 au 31 janvier 2024 (Cartografia). 2 Jean Leveugle est auteur et géographe, Emmanuelle Vagnon est agrégée et docteure, chargée de recherche au
CNRS.

Geographia-Leveugle-Vagnon-musanostra
Geographia-Leveugle-Vagnon-musanostra

Le caractère éruptif et volontiers « beauf » du géographe se manifeste aussi dans ces moments d’embarras et de confusion devant le physique particulier de Ota… Il voudrait bien lui demander à quelle espèce elle appartient, mais commence par la palinodie « j’ai plein d’amis comme vous, hein, mais je me disais… Vous êtes quoi au juste ? (p. 11). L’allusion à Claude François est d’autant plus subtilement drôle que Ptolémée s’appelle lui aussi Claude, et qu’il n’hésite pas à le rappeler « Regardez ! La lumière du phare d’Alexandrie ! Fait naufrager les papillons de ma jeunesse… » Ota ne comprend évidemment pas l’allusion : « Qu’avez-vous dit, Claude ? – Rien (p. 17). » 

D’innombrables jeux de mots se revendiquent eux-mêmes comme particulièrement pitoyables, du style : « Mais qu’est-ce qu’elle braille celle-là —  C’est normal elle est aveugle » (p. 49). Devant un personnage nommé Moussa, l’auteur n’hésite pas à lui enlever la barbe : « Moussa Rasé/mousse à raser » (p. 138) ; sa verve satirique s’exerce aussi sur les noms ou les titres des autres géographes ou savants renommés, comme Jean-Antoine Letronne à qui on attribue L’Âge des pécores, tandis que Washington Irving aurait écrit J’avoue, j’ai raconté des craques et que Cosmas Indicopleustès (pour nous Constantin d’Antioche) serait l’auteur de La Cosmologie de Ptolémée, c’est de la daube. Le nom de Lambert de Saint Omer devient immédiatement « Lambert de Sainte eau de mer » (p. 61) et le léger racisme de Ptolémée s’exerce aussi quant aux noms arabes, puisque aux réels Al Kwharizmi et Al Istakhri, il ajoute sotto voce « Al-Inverse, Al-Instar et Al-Opposé »… De plus, lorsque, somptueusement reçus par l’accueillant et tolérant Roger II de Sicile, Claude et Ota boivent de l’alcool, ils se lancent dans des plaisanteries du type almanach Vermot : « Avec quoi on ramasse une papaye ? — Avec une foufourche. » Mais leur périple les emmène bientôt à Venise, patrie des marchands, chez qui ils rencontrent la « tour opératrice » Ambrosia et le voyagiste « Marcotrafic », autrement dit Marco Polo (p. 86) ; là encore l’esprit de lucre des commerçants vénitiens est immédiatement mis en relief par nos auteurs, puisque pour aller jusqu’en Chine le prix est fixé à… « 250 000 sequins par tête. Comme vous êtes deux, j’arrondis à 500 000 » (p. 86). Plus tard, on assiste quasiment en direct à une querelle d’experts, qui se disputent autour de l’intitulation des reliefs : il s’agit de Solin, Strabon, Pline et Pomponius Mela (p. 33), ergotant sur « tertre, mamelon, colline, butée ». Chemin faisant, nous comprenons pourquoi Saint-Dié est la capitale de la géographie, et que les cartes peuvent prendre bien des noms : portulan (pour les ports), mappemonde, plan, planisphère, atlas. L’argument dramaturgique réside en ce qu’un ennemi invisible poursuit les deux voyageurs de sa vindicte en leur tendant mille pièges ; c’est ainsi qu’ils se retrouvent deux fois attaqués par Charybde, lapidés par le Minotaure, en butte aux armées arabes dans Séville ou encore sabotés sans qu’ils saisissent pourquoi, mais nous, nous savons qu’il s’agit de Marin de Tyr, fou de rage de voir revenir la géographie de Ptolémée qui menace la sienne !

La leçon principale de l’album revient néanmoins à montrer que la plupart du temps, la volonté de cartographier le monde s’accompagne d’une volonté au moins égale de s’en emparer et d’y régner, soit par la force, en s’aidant de cartes de plus en plus précises, qui bien sûr permettent les grandes invasions, soit par le commerce – ce qui à tout prendre vaut beaucoup mieux ! Au fil des pages s’actualise aussi la conception de l’œkoumène (l’espace habité), selon Vipsania Polla, intelligente mais déplaisante géographe romaine 3 . La carte qu’elle montre à Ptolémée (orbis terrarum) représenterait le monde tel qu’il est connu avec les limites de l’Empire, et cette carte aurait été dressée à partir des indications laissées par Agrippa. Il est d’ailleurs possible qu’elle ait servi de modèle à la table de Peutinger (XII e siècle).

3 Vipsania Polla, née vers 60 av. notre ère, est la sœur du général et homme d'État Marcus Vipsanius Agrippa.

La fin est plus subtile, puisque Ptolémée, rassuré et conforté, s’ouvre enfin à ce qui occupe toute la dernière page (p. 142) le « ré-enchantement cartographique ». Son périple est terminé, ses ennemis sont condamnés à des peines loufoques, et il est sûr de rester avec sa Géographie dans la mémoire des hommes, puisque selon le mystérieux leitmotiv de tout l’album : « c’est de l’empire que ta géographie ruissellera sur le monde » (p. 89 et passim). Accessible à un large public, dès l’adolescence, curieux de comprendre comment les époques ont imaginé et représenté l’espace, cet ouvrage se parcourt avec allégresse, tant les anecdotes en sont plaisantes et l’érudition immense, sans jamais l’emporter sur la mise en scène savoureuse du héros atrabilaire et de sa charmante et raisonnable compagne. 

Ce passionnant album de vulgarisation raconte donc l’histoire de la cartographie post-ptoléméenne à travers les âges, et l’exposé final d’Emmanuelle Vagnon permet à la fois de parcourir cette histoire, de compléter les détails nécessairement allusifs contenus dans la BD, notamment grâce à une riche iconographie de grandes cartes emblématiques, et de reconsidérer les propos parfois fantaisistes prêtés aux personnages.

Isabelle-Rachel Casta, Laboratoire Textes et Cultures, Université d’Artois.


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