"Revoir Cimabue. Aux origines de la peinture italienne"

Article de MJ et A. Walter Scampucci

Jusqu’au 12 mai 2025 a lieu, au Musée du Louvre à Paris, une exposition intitulée « Revoir Cimabue. Aux origines de la peinture italienne ».

Exposition revoir Cimabue-Au origine de la peinture italienne-Musanostra
Exposition au Louvre du 22 janvier au 12 mai 2025 - Revoir Cimabue aux origines de la peinture italienne

Né vraisemblablement en 1240 à Florence et mort à Pise en 1302, CIMABUE est relativement méconnu en France, parfois confondu avec certains de ses contemporains. Il est aujourd’hui considéré comme un artiste majeur de la peinture italienne de la Renaissance, un grand précurseur, le maître de GIOTTO et de DUCCIO entre autres.

Son œuvre la plus connue en France est la Maesta (c’est-à-dire la Vierge en majesté) dite « du Louvre » puisque c’est là qu’elle est conservée. Elle vient tout juste d’être restaurée.

La Maesta est une représentation de la Vierge Marie assise, entourée d’anges, et tenant l’enfant Jésus sur ses genoux. Ce type de tableau est répandu à cette époque, on trouve des Maesta de CIMABUE également à Florence et à Assise, de DUCCIO à Florence, à Sienne et à Massa Marittima, de GIOTTO à Florence, de SIMONE MARTINI et de LIPPO MEMMI à Sienne, de LORENZETTI à Massa Marittima, du Maître de San Martino à Pise.

La Maesta du Louvre, peinte au début des années 1280, vient de l’église San Francesco de Pise. Le tableau a été pris par les troupes napoléoniennes et n’a jamais été restitué, sans doute en raison de ses grandes dimensions, qui le rendent presque impossible à transporter.

L’autre grand sujet traité par les artistes du Duecento (les années 1200) est le Christ en croix (crucifix). CIMABUE en a peint notamment à Arezzo et à Florence (église Santa Croce).

La peinture de cette époque en Italie est très influencée par l’art byzantin, les icônes en particulier. Les échanges sont nombreux entre l’orient et l’occident méditerranéens : par exemple au concile œcuménique de Lyon de 1274, tentative de mettre fin au schisme entre Rome et Constantinople, l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue envoie des tableaux représentant la Vierge et l’Enfant en guise de cadeaux diplomatiques. Les royaumes latins issus des croisades jouent également un rôle important.

Aux XIIIème et XIVème siècles, l’Italie du nord est une mosaïque de territoires groupés autour d’une ville principale (Pise, Gênes, Sienne, Florence, Arezzo, Fiesole, …). Ces villes relèvent théoriquement du Saint Empire Romain Germanique mais sont de fait assez autonomes et, sous l’impulsion de grandes familles, prêtent allégeance soit au pape (parti Guelfe), soit à l’empereur (parti Gibelin).

C’est l’époque du « campanilisme », c’est-à-dire des rivalités entre ces cités, rivalités économiques, politiques, symboliques. Elles cherchent toutes à s’inventer un passé prestigieux, une origine ancrée dans l’Antiquité. Elles se font la guerre à l’occasion et se placent sous la protection de leur saint patron ou de leur sainte patronne. Il en résulte beaucoup de commandes artistiques.

Le XIIIème siècle voit aussi le grand succès des ordres mendiants Dominicains et Franciscains, qui renouvellent la spiritualité chrétienne vers un rapport au sacré plus direct et mettent en avant l’humilité, la simplicité. Il y a un réel intérêt pour la science, l’optique notamment, et pour les langues. L’idée que l’homme, par ses sens, peut connaître le monde commence à s’imposer et cela influe le mode de représentation.

Par leurs nombreuses commandes, Dominicains et Franciscains vont influencer directement l’art italien du début de la Renaissance. Ils favorisent également les échanges artistiques et culturels avec les pays européens France, Allemagne, Angleterre, Flandre. Le génie de CIMABUE est d’introduire dans des représentations jusqu’alors très normées et très stylisées des éléments de naturalisme, de réalisme. La comparaison entre son crucifix d’Arezzo – une œuvre de jeunesse, réalisée au début des années 1270 – et celui de Santa Croce, postérieur d’une quinzaine d’années, témoigne de son évolution. Il s’inspire de la grande croix peinte par Giunta PISANO pour la basilique San Domenico de Bologne (1265) mais dès 1270, il est le premier à s’autoriser à faire des sourcils au Christ en croix et des poils sous ses aisselles, à faire couler son sang verticalement et non plus en volutes.

CIMABUE impose un langage figuratif, les personnages appartiennent à un monde réel, rationnel, ce ne sont plus des abstractions. Il est rapidement imité par d’autres peintres, tels SALERNO di COPPO (Pistoia), COPPO di MARCOVALDO (San Gimignano), Deodato ORLANDI (Lucques), GIOTTO (Santa Novella à Florence).

Dans la Maesta du Louvre, le pinceau traite longitudinalement la main de l’enfant Jésus et verticalement son bras, épousant ainsi les plis de la peau. Les phalanges sont rendues par des ombres discrètes, la pression du poignet sur le volumen (rouleau de feuilles de papyrus) est finement suggérée. La transparence du textile vêtant l’enfant, magnifiquement rendue, est une vraie nouveauté.

Les diagonales qui scandent le tableau se rejoignent sur le pied droit de l’enfant. Ce pied est nu alors que, traditionnellement, l’enfant Jésus était représenté avec des petites sandales. La sainte nudité témoigne de l’humanité du Christ. La dévotion pour les pieds de la Vierge et de l’Enfant est importante chez les Franciscains.

La Vierge est assise sur un trône imposant, celui de la sagesse. L’enfant Jésus est peint comme un Christ empereur, avec un visage d’adulte et un costume somptueux. On ne peut pas encore parler de perspective mais il y a une réelle tridimensionnalité dans le tableau : les six anges sont placés au second plan, derrière le trône de la Vierge.

Le tableau était placé sur le jubé de l’église et légèrement incliné par un système d’attache. Pour que les anges paraissent tous de la même taille aux fidèles installés en bas de l’église, ceux du registre supérieur sont légèrement plus grands que ceux situés en dessous.

CIMABUE a apporté un soin extrême aux nimbes des personnages, qui comportent des motifs décoratifs floraux, des incisions, et au manteau de la Vierge dont les plis sont très étudiés. 

Le cadre est orné de 26 médaillons représentant le Christ, des archanges, des prophètes et, tout en bas, le panthéon des Franciscains (Sainte Claire, Sainte Elisabeth de Hongrie, Saint François d’Assise et Saint Antoine de Padoue), ce qui nous renseigne sur les commanditaires de l’œuvre. Il y a également des motifs islamiques, des inscriptions pseudo- arabes tout autour du cadre, ce qui témoigne d’échanges culturels et de l’intérêt porté aux langues orientales et à tout ce qui vient de la Terre Sainte.

Découvrir une oeuvre inédite :                                                                                    La seconde attraction de l’exposition, avec la Maesta restaurée, est l’acquisition récente par le musée du Louvre d’un panneau inédit de Cimabue redécouvert en France en 2019, La Dérision du Christ.

Il s’agit d’un passage de l’Evangile où Jésus, condamné à mort, est moqué, insulté, frappé par les soldats romains avant qu’il soit conduit au supplice. Sous l’impulsion des Franciscains, le récit de la Passion est amplifié pour provoquer l’empathie des fidèles.

Le panneau faisait partie d’un ensemble qui n’a pas pu être entièrement reconstitué.

Représentation schématique complète du Diptyque de dévotion.

On remarque ici encore la virtuosité de CIMABUE : multiplication des personnages sur un petit tableau, expressivité de chacun, détail des objets (épées, fourreaux, lanières de cuir, chausses lacées, à la mode du XIIIème siècle). Un bandeau masque et révèle les yeux du Christ. La peinture prend vie : émotions, muscles en tension, doigts, utilisation de l’ombre et de la lumière. Un seul personnage est représenté réellement de profil – ce qui est très négatif au Moyen Age – Judas (l’Evangile ne dit pas qu’il ait participé à cette scène).

CIMABUE a aussi beaucoup œuvré dans la basilique d’Assise, réalisée sous le pontificat de Nicolas IV, le premier pape franciscain. Il a travaillé dans l’église inférieure et l’église supérieure, avec toujours le souci de davantage de réalisme, de naturalisme. GIOTTO a achevé la décoration.

L’examen minutieux de ces tableaux des Primitifs italiens est donc très instructif. Il permet, en particulier, de dater les œuvres. L’autre indice de datation, ce sont les événements historiques : renforcement du culte de la Vierge à Sienne après la victoire de Montaperti (1260) contre Florence ; diminution de la dévotion à Saint Sixte à Pise après la défaite de la Meloria contre Gênes. Cette défaite signera le déclin de Pise au profit de Gênes et ses répercussions seront très importantes, en Corse notamment.

Texte rédigé par MJ et A.WALTER SCAMPUCCI


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