En août 1958, Julien Green séjourne à Oletta. Le professeur Eugène Gherardi analyse les documents inédits, découverts lors de ses recherches sur le séjour de l’écrivain ; Kévin Petroni propose un commentaire des pages du journal à la fin de l’article.

Par : Eugène Gherardi (Professeur des universités, Università di Corsica – Pasquale Paoli – UMR CNRS 6240 LISA), Kévin Petroni (Doctorant, Università di Corsica – Pasquale Paoli – UMR CNRS 6240 LISA)

Introduction du professeur Eugène Gherardi

Infatigable voyageur, Julien Green a, sa vie durant et jusque dans ses dernières années, sillonné des contrées et des pays du Nord (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Ecosse, Hongrie, Norvège, Suède), des pays du Sud (Italie, Tunisie et Corse) et les États-Unis, le pays des origines, toujours désigné par le terme « Amérique ».    

Julien Green savait-il qu’à Oletta où il avait élu domicile pour quelques semaines, Boswell avait fait halte deux siècles auparavant ? Green avait parlé de l’avocat écossais en 1927, dans sa Suite anglaise. Il avait qualifié tour à tour de « biographie modèle » et de « mélancolique et beau travail » l’ouvrage que Boswell avait consacré à Samuel Johnson. 

Un voyage passé inaperçu

Dans une vie qui traversa le XXe siècle presque de bout en bout, le séjour que Julien Green effectua en Corse au cours du mois d’août 1958 passe inaperçu. Par conséquent, elle n’est pas évaluée à sa juste valeur, même dans le cercle très fermé d’universitaires, d’érudits et de curieux qui connaissent l’histoire littéraire de la Corse sur le bout des doigts. On peut s’interroger sur les raisons de cette méconnaissance.

D’aucuns diront que ce voyage est peu de chose et que le diariste n’en conservera somme toute que quelques impressions couchées dans les premières pages du huitième tome d’un Journal qui en compte dix-huit et qui constitue une œuvre monumentale de plusieurs centaines de pages écrites au fur et à mesure, presque tous les soirs, de 1919 à sa mort.

D’autres mettront l’accent sur la brièveté d’un séjour qui n’excède pas un mois dans une existence qui en affiche presque mille-cent-soixante-seize au compteur. C’est court et c’est long à la fois. Court si on le compare à l’exil forcé de Sénèque qui est resté sept ou huit ans en Corse. Long si on le compare à Balzac qui a séjourné douze jours à Ajaccio en 1838. À Gustave Flaubert, qui y séjourne treize jours en octobre 1840, tout juste sorti de l’enfance. On sait qu’aujourd’hui (en 2015), la durée moyenne du séjour d’un touriste en Corse est très précisément de 12,2 jours. J’ai bien conscience de me livrer ici à une comptabilité absurde. Le touriste de 1958 n’est pas celui du premier quart du XXIe siècle et bien entendu Julien Green n’est pas n’importe quel touriste. 

Qui est Julien Green ?

Julien est américain. En 1932, durant les années folles, Maurice Sachs le décrit ainsi dans La Décade de l’Illusion :

Il est resté profondément américain de la Nouvelle-Angleterre. Il me paraît bien un produit de ce Massachusetts ardent mais contrôlé, passionné et réticent. Sa belle figure est assez anglo-saxonne pour ne rien laisser voir de ce tourment qui habite dans toutes les âmes de la jeunesse américaine.

En Corse, avec sa soeur Anne Green

Au cours du mois d’août 1958, Julien Green, écrivain américain d’expression française, séjourne en Corse, plus précisément à Oletta, chez son ami l’ambassadeur René Massigli. Il effectue ce voyage en Corse en compagnie de sa sœur, Anne Green. Anne est née en 1891 à Savannah, dans l’État de Géorgie, aux États-Unis. Traductrice de langue anglaise et de langue française, Anna traduit notamment Charles Péguy et Georges Bernanos. Elle est aussi l’auteur de romans à succès aux États-Unis comme The Selbys, qui devient vite un best-seller et où elle narre la vie d’Américains du Sud des États-Unis qui découvrent la vie parisienne et la société française des années folles. 

Son ouvrage le plus connu Mes jours évanouis, traduit de l’anglais par la traductrice corse Marie Canavaggia, est une autobiographie dans laquelle elle raconte son enfance américaine, la faillite du père pendant la crise financière, le départ de la famille pour la France et la disparition de la mère qui marque durablement ses nombreux frères et sœurs. Pleinement engagée dans la vie de son temps, Anne Green servira pendant la Première Guerre mondiale comme infirmière de la Croix-Rouge et elle sera à l’origine pendant le second conflit mondial d’un comité américain qui viendra au secours des prisonniers de guerre et des enfants français. À sa mort, Robert de Saint Jean lui rendra un discret et bel hommage dans le journal Le Monde, évoquant « une grande dame de ce Sud mystérieux où s’élèvent des portiques et de grands arbres drapés de mousse ».   

Anne Green partage son existence avec son frère Julien.   

Son compagnon, Robert de Saint-Jean

À Oletta, le compagnon de Julien Green, Robert de Saint-Jean, est également du voyage. Robert de Saint-Jean est journaliste et lui aussi écrivain. Issu d’une famille parisienne de la bourgeoisie, il fréquente le collège Stanislas et poursuit ses études à Cambridge.

Il prend une part active dans la vie intellectuelle parisienne, plus particulièrement dans le monde de la presse et de l’édition. Au cours de l’entre-deux-guerres, il fréquente André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, François Mauriac, Henry de Montherlant…

C’est en novembre 1924 qu’il rencontre Julien Green. Inscrit sur la liste noire allemande en raison de ses articles dans la presse parisienne qui critiquaient vertement la politique nazie, il quitte la France au début de l’Occupation et gagne les États-Unis avec Julien Green. Il travaille à la section française de l’Office of War Information, puis il devient correspondant de l’Agence France Presse en 1944. De 1958 à 1962, il préside l’Association de la presse diplomatique.         

Son hôte, René Massigli 

René Massigli est un personnage qui a joué un rôle important dans l’histoire de la France contemporaine. Bernard Ullmann retrace la vie de sa mère Jeanne Louise Rachel Franck. Celle-ci, plus connue sous le nom de Lisette de Brinon, est une journaliste mondaine issue de la grande bourgeoisie juive de Belgique, engluée dans la Collaboration avec le régime nazi et avec Vichy, donne une description saisissante de Massigli dans l’immédiat avant-guerre : 

Très grand, très myope, célibataire attardé et cœur à prendre, Massigli fait partie du paysage de nos étés. A la table de la salle à manger, et à l’heure du café sur la terrasse, il évoque Normale Sup et les anciens camarades morts ou vivants. […] Il s’exprime avec un débit précipité qui fait le désespoir des interprètes de la SDN mais qui nous est familier, à nous les enfants pour lesquels il est une espèce d’oncle de substitution, paré d’un peu du prestige du véritable « oncle Henri ». […] René Massigli représente la France à la Société des Nations, qui vit à Genève ses dernières années en tant que carrefour d’espérances d’une paix juste et durable. […] Avant même qu’elle n’épouse mon père, on avait prêté à Lisette une forte attirance pour René Massigli, ce protestant volubile, bafouilleur et chaleureux, que ses positions anti-munichoises et anti-nazies conduiront en 1943, après une exfiltration laborieuse depuis la France occupée, vers Londres, où de Gaulle fera de lui son ministre des affaires étrangères. Jusqu’où alla leur liaison, ni l’un ni l’autre ne l’ont jamais révélé.   

Des invités prestigieux à Oletta

Massigli acquiert une petite maison au lieu-dit Cavallacce, à Oletta. Il effectue d’importants travaux dans cette maison qu’il restructure et qui deviendra sa résidence secondaire. Là, à Oletta, il reçoit en toute intimité et en toute discrétion des hôtes plus ou moins illustres comme en témoigne le Livre d’or de la maison. Massigli reçoit la scénariste française Paule de Beaumont (née Paule de Rivaud de La Raffinière), épouse du comte Jean de Beaumont (1904-2002).

En juillet et en août 1954 : Claude Bouchinet-Seureulles (1912-2000), diplomate, membre du cabinet du général de Gaulle à Londres, pendant la guerre, proche de Jean Moulin, Compagnon de la Libération ; Walter Montagu-Douglas-Scott (1894-1973), huitième duc de Buccleuch et dizième duc de Queensberry, pair écossais, élu au parlement du Royaume-Uni en 1923 et en 1935, et son épouse Vreda Esther Mary Lascelles, surnommée Molly. La sœur du duc de Buccleuch, Alice, épousa le prince Henry, duc de Gloucester, et oncle germain de la reine Elizabeth II. 

Viennent aussi à Oletta, le baron Guy Le Roy de La Tournelle (1898-1982), ambassadeur de France près du Saint-Siège de 1959 à 1964 et son épouse la baronne Colette Le Roy de La Tournelle (née Colette du Bois-Jagu de La Villerabel (1909-1985) ; Éliane David-Weill (1935-1907), issue d’une famille de banquiers d’affaires et de collectionneurs d’art, active dans le mécénat et épouse de Roland de Solages (1928-1994) ; le jeune énarque et diplomate Jean-François Deniau (1928-2007), qui deviendra ministre. 

Une vision réaliste de la Corse et des Corses

À Oletta comme partout où il se rend, Julien Green remplit de ses pensées son journal.   

Green observe que le confinement et la solitude de son séjour corse décapent les vernis sociaux et les préjugés. À être présent à nous-mêmes tel que nous sommes réellement, sans faux-fuyant, censure ni jugement, et en prenant soin des petites choses du quotidien.          

Le souvenir de cette pause estivale est conservé dans son Journal. Le voyageur Green nous livre une vision très personnelle, tout à la fois sensible et singulière, d’une île et de ses habitants. Écoutons-le un instant : « Quant au paysage que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J’ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois… ». 

Il apprécie cette solitude, cette sobriété et trouve dans cette immobilité, ce silence, ce repli, une poésie du quotidien, ce que Montaigne appelle l’art de « se ranger et se circonscrire ». De cette expérience qu’il vit de son plein gré et qui l’accompagne dans chacun de ses voyages, il dira à la fin de sa vie : « En regardant longuement certains paysages, il m’arrive de faire surgir quelque part au fond de ma mémoire des souvenirs qui me viennent je ne sais d’où. Quelque chose, mais très peu, en est passé dans mes livres. » D’une certaine manière, il est frappant de voir combien l’esthétique de Green se fonde sur un constat : ses livres sont faits de beaucoup plus de silences que de mots.  

Vers l’invisible : une réflexion sur la foi

Dans le journal qui couvre la période 1958-1967 et qui est intitulé Vers l’Invisible, Julien Green accorde une grande place à ses réflexions de croyant. Toute son œuvre est traversée de méditations sur le monde visible et l’invisible. Il écrit : « Si on ne regarde pas bien le monde visible, on ne peut atteindre l’invisible. L’un ne cache pas l’autre, mais le second transparaît à travers le premier. » 

Dans ses pensées, l’invisible et l’inexprimable ont souvent la prééminence sur le visible et le dicible. C’est avec une inquiétude grandissante que l’écrivain catholique fervent, né avec le XXe siècle, considère un des maux de l’époque contemporaine : la disparition des valeurs spirituelles au profit de ce qu’il appelle le « paysage matérialiste ». En 1936, l’écrivain Jacques Madaule observait que « nul n’a, plus que Julien Green, le sentiment de l’incommunicable ». Cette disparition hante l’imaginaire greenien. Dans un sens, comme le soulignait le père jésuite Jean Mambrino, « la Corse est moins décrite qu’évoquée ».   

La visite la chapelle San Michele de Muratu le marque profondément. L’écrivain s’émerveille et est sensible au singulier appareillage de pierres vertes et de pierres blanches, aux scènes bibliques qui ornent les murs, à l’intérieur dépouillé. Isolée dans la campagne, Julien Green voit dans cet édifice une âme qui rend hommage à la gloire du Créateur.   

Avant de quitter la Corse, Anne et Julien Green notent quelques mots dans le livre d’or de la maison d’Oletta. Anne écrit : « Qui n’a pas habité Cavallacce n’a pas connu la douceur de vivre. » Julien note : « Une seule ombre au tableau : le moment du départ. »

Julien Green, Vers l’invisible. Journal 1958-1967

(Paris, Plon, p. 33-43.)

3 août.- A Oletta, en Corse, non loin de Saint-Florent. De nos fenêtres, nous voyons au loin, sur une colline, le village dominé par les deux tours de son église baroque. Le jardin est plein d’odeurs grisantes. Du matin au soir, la Corse vous promène sous le nez un bouquet de fleurs. Les habitants ne saluent et ne sourient que si on les salue d’abord, mais alors ils se montrent très cordiaux.

Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J’ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois… Sous les figuiers du jardin, il y a six colombes d’une blancheur qui fatigue la vue lorsqu’elles vont se promener au soleil pour se faire admirer. Elles sont si blanches que l’ombre de leurs plumes sur leurs plumes semble encore de la blancheur. Parfois elles s’envolent au-dessus de la vallée jusqu’au village, parcourant en une minute un espace que nous ne franchissons à pied qu’en une demi-heure, et vont se poser sur l’église.

Non loin d’ici, à Murato, dans une sauvage et magnifique campagne cernée de collines d’un vert qui fait songer à un velours usé, il y a une église très ancienne et d’une simplicité étonnante. Elle est toute blanche, rayée horizontalement de bandes vert-de-gris foncé. Des ornements en frise courent tout autour des murs, exposés au vent, au soleil. Le dessin est beau. On voit – c’est la frise qui m’a le plus frappé – un serpent énorme qui sort d’un arbre et tient dans sa gueule une pomme qu’il offre à Eve ; celle-ci, déjà, se cache d’une main. À l’intérieur de l’église, rien. Un autel de bois, mais des ornements d’une grande élégance sculptés dans les murs. Cette église si riche et si pauvre, si belle et si sévère, se dresse au soleil couchant, toute seule au milieu des collines dénudées, un peu comme une âme devant Dieu. 

9 août. – Dans un essai de Georges Brandès sur Nietzsche, cette phrase dont la traduction est d’une sottise réjouissante : « Tu jetais vers mon pied fou de danse un regard berceur, fondant, riant et interrogateur. Deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle – et déjà mon pied se dandinait… » Il se peut du reste qu’en allemand ce soit très bien. 

A Bastia, de grandes églises hautes et sombres, et dans cette obscurité, comme des étoiles, les flammes des cierges. On distingue peu à peu des statues de bois peintes avec des visages immobiles sous leurs couronnes d’or. De grands christs d’un réalisme cruel, tout blancs et douloureux et qui font tressaillir, tant ils paraissent vrais quand on les voit tout à coup.

12 août. – Que de lectures dans une bibliothèque de campagne ! « A cette époque-là, c’est très certain, les étés dans notre pays n’étaient pas ternes et fugitifs comme à présent, ils duraient, ils avaient une splendeur sereine qu’ils ont perdue… Quelle différence entre ceux d’aujourd’hui qui sont pâles et courts et les premiers que j’ai passés sur terre, qui m’enivraient… » Ainsi parlait Loti en 1880, dans ses Propos d’exil. Les beaux étés pour lui étaient ceux de 1860.    

Etendu sur mon lit, je vois le soleil se coucher dans mes vitres. Pourquoi cela m’attriste-t-il ? Je sais bien qu’il va falloir quitter la terre, ou plutôt m’enfouir dedans. La nuit dernière, sur la terrasse, je regardais avec émerveillement les étoiles aussi nombreuses et aussi brillantes que dans le ciel d’Afrique. J’ai beau essayer de me faire à cette idée qu’il faut s’en aller un jour, je serais consterné de mourir maintenant.

14 août. – Dans un livre anglais sur Edouard VII que je lis en ce moment, il est raconté que la reine Victoria, qui recevait peu de souverains étrangers chez elle, fit pourtant une exception pour le Schah de Perse. Celui-ci mit le comble à l’indignation et au dégoût de son hôtesse en sacrifiant un mouton sur un des plus beaux tapis de Windsor Castle. (Le livre est de Virginia Cowles).

Dans une église des environs, il y a un prêtre qui appelle les enfants des éfingues. C’est ainsi qu’il prononce. « Dehors les éfingues ! crie-t-il à l’église. Vous faites trop de bruit. » Les éfingues ont des visages d’anges. L’autre jour, j’étais entré au moment du catéchisme et je les ai entendus qui pouffaient de rire parce que le prêtre leur parlait de Satan et de ses pompes. 

20 août. – Depuis hier, le sirocco et le mistral ont joint leurs efforts comme pour envoyer la Corse à la dérive. Impossible d’ouvrir une porte qu’ils ne vous la referment au nez avec une violence furieuse. On ne sait où se coucher pour échapper à cette folie de l’air.

Samedi à Saint-Florent, la procession de saint Roch. On chantait : « Saint Roch, défendez-nous contre la peste ! » Du temps que la Corse était grecque et s’appelait Cyrnos, la même prière montait sans doute vers Apollon qui est parfois représenté avec un rat à ses pieds.

Dans une nouvelle de Jack London, on voit un missionnaire qui flanche devant un païen et renie Dieu. « J’ai la foi sans la force de la foi », dit-il, et il s’enfuit. C’est la position du chrétien devant la tentation. 

22 août. – Par ma fenêtre, je vois un paysage de terre promise. Tout est beau dans ce pays. Nous déjeunons sous un figuier. Les cigales chantent. Sur les collines, des feux ont été allumés par les bergers qui veulent détruire le maquis trop épais afin de s’assurer une herbe pour leurs troupeaux de l’an prochain. Malheureusement, il est plus facile de mettre le feu en marche que de l’arrêter et le mistral aidant, il parcourt les sommets à pas de géant. 

Robert relisait Adrienne Mesurat ces jours-ci. Il m’a fait remarquer qu’au début on voit le père Mesurat gravir cet escalier qu’il doit redescendre d’une manière si catastrophique ! Je ne m’en étais pas avisé en écrivant ce livre. Pas de plan, bien entendu. J’ai écrit ce roman sinistre en plein bonheur, un bonheur qui a duré pendant des années. 

23 août. – Cette nuit, un feu de maquis a couronné de flammes la colline qui surplombe la maison où nous sommes. Deux routes nous séparaient des flammes et nous n’avions pas grand-chose à craindre, mais nous entendions le crépitement du brasier.

24 août. – Le temps fraîchit. La nuit, une ou deux cigales se réfugient dans la maison.

En relisant des pages du journal de Virginia Woolf, je pensais : « Jamais je ne pourrai écrire comme un grown up (une grande personne), il y aura toujours de l’enfance dans mes livres. » Je le savais quand j’ai écrit Adrienne Mesurat. Cela m’inquiétait un peu jadis, mais assez peu. J’en ai pris mon parti. Ma phrase était simple. Je ne savais pas prendre les mots pour en faire des sonnailles et les grandes périodes à effet ne m’inspiraient que de l’éloignement. J’ai essayé une fois d’écrire comme on écrit dans les livres. Un critique a relevé le passage et s’en est diverti. Je n’ai rien dit, je crois qu’il avait raison.

Hier à Poggio d’Oletta. On traverse Oletta et on monte. On arrive à un village où il y a deux églises côte à côte, toutes deux du XVIIIe siècle, pauvres et belles. Nous sommes dans le premier des trois villages qui composent Poggio et il faudra grimper pour voir les deux autres. Une vue immense, de longues collines, des vallées inondées de lumière, avec des hameaux gris, blancs et roses dispersés çà et là. Nous montons encore pour atteindre le tout dernier village, Poggio-le-Haut. Il donne l’impression d’avoir mille ans et plus, avec ses maisons de pierres grises et noires et ses rues qui ont le roc pour pavé.

Nous en suivons une qui serpente et se dirige simplement vers le ciel : tout au bout, en effet, il y a le ciel. J’en ai reçu une sorte de choc, mais tout m’a frappé dans ce village étrange et fascinant. En voyant ces rochers sortant de terre sous nos pieds, cette pierre usée et polie par les pas de milliers d’hommes et de femmes, j’ai essayé de voir ces choses par les yeux des gens d’ici. De son enfance jusqu’à sa mort, l’habitant sait qu’il y a une roche de telle forme entre la dernière et l’avant-dernière maison. Rien ne bouge ici, rien n’est nouveau. La maison, c’est du rocher. C’est encore de la montagne.

A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ? En redescendant, nous nous arrêtons au second Poggio. C’est bien autre chose. Une rue étroite et fraîche, puis de petites places carrées qui se commandent les unes les autres comme les pièces d’un appartement. En s’y promenant, on a l’impression d’être chez quelqu’un qui est sorti. Personne. Dans une fenêtre, une colombe blanche sur le rebord de pierre, contre le grand fond noir de la salle vide. Les belles demeures sévères nous regardent. Pas un son. Un petit chat couleur de fumée joue sur les marches d’un perron. Un enfant de quatre ou cinq ans nous considère en silence. 

À l’église d’Oletta où j’entends la messe, le dimanche, les hommes se tiennent au fond, près de la porte, absolument immobiles. On ne les entend pas. Ils ne communient pas, mais ils sont là, un peu comme des arbres, ils ont cette dignité qu’ont les arbres. Ce sont doute les êtres les plus mystérieux que j’aie connus. On a l’impression que le village est sauvé en bloc, comme une seule personne. Partout une propreté sans défaut. Ce n’est ni le Midi de la France, ni l’Italie, ni l’Espagne, c’est la Corse des solitudes. 

26 août. – Roger Martin du Gard est mort il y a deux jours. J’avais sans succès cherché à le voir, voici deux ans. Il me faisait songer à un bon curé de campagne sans la foi. La foi, j’ai connu peu d’hommes qui l’eussent moins que lui, elle ne l’atteignait, semblait-il, en aucun point. C’était peut-être, à mes yeux, ce qu’il y avait en lui de plus singulier, cette imperméabilité totale à toute croyance religieuse.

J’admire vraiment ceux qui peuvent s’asseoir et tout de go vous écrire une lettre charmante où il n’y a pas un mot à changer, où tout vaut la peine d’être lu. Pour ma part, écrire une lettre est un petit travail. Brouillon sur brouillon parfois. Ce n’est jamais une effusion, sauf dans certains cas très précis et très rares.

Hier, un peu avant minuit, par un clair de lune merveilleux, j’ai regardé Oletta qu’on voit vers la droite, de nos fenêtres, petite ville en étages, au flanc d’une colline, sous cette lumière de sommeil, sous cette éclatante lumière de rêve, cette lumière qui rêve. Les rangées de maisons blanches, les noirs profonds du feuillage.

28 août. – Duguet écrit : « L’orgueilleux craint sur toutes choses de se voir de trop près et d’être longtemps la matière de ses réflexions ; il n’a rien à se dire quand il est seul avec soi-même ; il se dégoûte et s’enfuit. » Peut-on mieux peindre la neurasthénie ? Duguet ajoute : « Dieu l’attend dans son cœur pour lui parler, et il n’y rentre jamais ».

29 août. –  Le figuier sous lequel nous déjeunons est comme une chambre de verdure. Si longues ses branches et si lourdes qu’il faut les étayer, et elles forment au-dessus de nos têtes comme un rideau dont les plis retombent tout autour de nous. On voit le ciel par les trous de cette voûte. Du temps de Salomon, chaque Juif vivait sous son figuier, de Dan à Bersabée. C’était l’image du bonheur et de la paix. Cette nuit, de nouveau le clair de lune extraordinaire. La lune était la lumière du silence, de même que dans la lumière du soleil, il y a une sorte de fracas magnifique. 

Hier je parlais de neurasthénie, à propos de Duguet, mais c’est Pascal qui nous donne le tableau parfait de cette maladie : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant… Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. » J’ai éprouvé cela – presque tout cela. Triste à dire : c’était surtout pendant les vacances.                   

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Présentation du professeur Francis Beretti

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Julien Green, le démon des solitudes

Kévin Petroni

Sortir, s’évader enfin de soi, et prendre la place d’un autre. On y parvient, et on invoquerait bientôt l’Enfer pour être de nouveau délivré. Vainement, car les portes qu’il peut ouvrir donnent pas sur la liberté, le Démon est “l’ange des solitudes”, et le poing reste fermé sur sa victime, comme sur le cou d’une bête qu’on égorge.

José Cabanis

Dans le paragraphe qui précède la visite de Julien Green en Corse, l’auteur pose subtilement le motif de son voyage dans l’île, à savoir sa relecture du péché originel : « Il y a eu une chute d’Adam que nous ne connaissons pas, une première chute antérieure à l’autre, la plus célèbre, à la fois déplorable et bienheureuse. Quand l’Éternel dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul“, on peut supposer qu’il y a déjà eu un malheur ».

Le malheur essentiel de l’homme demeure son incapacité à rester seul, dans un lieu immémorial, à l’abri du désir et de la mort. Il s’agissait du thème idéal afin d’insérer les quelques pages du voyage que Julien Green réalise à Oletta, en Corse. Le voyage semble rejouer l’idée première de Julien Green dans ce fragment : l’homme est « tristement » fait pour chuter. Le récit du voyage s’organise de la manière suivante : émerveillé par la découverte d’un véritable jardin édénique, l’auteur semble renouer par le rêve avec son enfance. Néanmoins, plongé dans cet univers clos et immobile, il commence à être travaillé par la solitude, l’ennui et la mort. Dès lors, Julien Green montre combien l’écriture cherche à saisir l’invisible de la Corse, ce qu’elle est essentiellement pour lui, le contre-reflet de la modernité, l’insupportable des modernes, à savoir le lieu de l’enfance et de la sainteté qu’il faut quitter pour être soi. « La Corse des solitudes », comme il la nomme, est le lieu même de l’anti-modernité, le lieu où Julien Green rejoue la faute et l’arrachement à l’Être.

L’ Éden rejoué

Dès son arrivée en Corse, Julien Green dresse le tableau d’un pays édénique. À travers ce tableau d’un « locus amoenus », lieu immémorial, l’auteur semble plonger par la méditation au coeur de la vérité divine.

 « La terre promise »

La Corse est présentée par Julien Green comme un jardin. Après avoir évoqué Adam et Ève dans le fragment précédent, l’auteur associe les jardins d’Oletta à ceux d’une « terre promise » ; il donne des détails sur le cadre, le pommier, les figuiers, les fleurs. Ces détails remémorent au lecteur l’image d’Adam se trouvant au coeur d’une nature fertile et abondante. Par ce biais, Green cherche à montrer combien « la terre est belle ».

Un lieu hors du temps

Son but est d’inscrire cette beauté dans un monde immémorial.  Pour insérer le lecteur dans un monde hors du temps, Green parle d’une Corse immobile, où les villages sont fondés dans la roche, où le mouvement des hommes épouse ceux des arbres. La Corse édénique de Green se retrouve dans la description du village de Poggio-Le-Haut qui « donne l’impression d’avoir mille ans et plus ». Cette « île de granite », dans laquelle la vie semble aussi figée que la pierre et les arbres, c’est la Corse éternelle de Green. Il la tisse afin de proposer au lecteur le contour de son lieu de vacance, lieu de rêve et de vacuité.

La vérité divine

Dans ce monde merveilleux et immémorial, Green se laisse aller au rêve, part importante de cet invisible qui est le fondement même de son journal. Méditation sous la voûte céleste qui le place au coeur de l’harmonie céleste ; rêverie sur la prière des Corses adressée à Saint Roch, et que l’auteur imagine autrefois être adressée à Apollon ; songerie sur la brutalité du vent ou encore sur la personnification du village, toute la Corse semble traversée par une force invisible. À travers le nombre d’occurrences des églises, des messes, des prières, des statues du Christ, tout semble indiquer que cette présence invisible réfère à la foi divine ; cette même foi divine qui reproduit en Corse le paradis perdu.

Julien Green déploie le thème de la nature florissante, dans un cadre intemporel, pour faire de la Corse le territoire propice à la méditation et à la contemplation du spectacle divin.

Le mal des vacances

Néanmoins, Green reproduit le cadre du jardin d’Éden pour mieux se poser en Adam. Tout le passage est traversé par des renvois à la faute : l’Enfer, l’ennui, la mort. Tout est pensé dans le but de prouver au lecteur que l’homme est voué à la chute, au départ du Paradis Terrestre. C’est l’autre versant de l’invisible : le rêve permet d’accéder à la cruauté du monde, la vérité de l’homme. 

La présence du péché dans le texte

Le texte de Julien Green est saturé d’évocations des Enfers. Du simple clin d’oeil au feu des bergers, qui renvoie bien sûr à celui des Enfers, jusqu’à l’inscription du péché d’Ève sur l’église de Murato, tout le texte cherche à montrer que l’homme, dans ce cas l’auteur, se trouve, « face à la tentation ». Ainsi, la présence de la foi est contrebalancée par la présence « de Satan et de ses pompes ». 

Le doute du pécheur

Satan, c’est bien évidemment celui qui tente les hommes pour les faire dévier de la voie droite ; mais c’est aussi celui qui les conduit vers le doute et l’errance. Durant son voyage, Julien Green se trouve confronté à lui-même. Un élément annonçait déjà cette réflexion sur soi, celle sur sa capacité à exprimer la beauté de la Corse.

Dans ce passage, Green s’interroge sur sa possibilité de parler du paysage : « Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle ». L’interrogation peut sembler rhétorique ; mais elle est beaucoup moins superficielle qu’il n’y paraît.

Comment un homme, qui a été exclu du Jardin d’Éden pourrait-il évoquer l’Eden perdu ? La chose est d’autant plus flagrante que la scène fait écho à la citation de Duguet sur la neurasthénie : « Dieu l’attend dans son cœur pour lui parler, et il n’y rentre jamais ». Ou encore de la phrase de Jack London : « J’ai la foi sans la force de la foi ». Par l’évocation de cette perte de la foi, Green adulte se demande en réalité s’il est possible de renouer avec son enfance. Seule le style le lui permet. En citant Virginia Woolf, « Jamais je ne pourrai écrire comme un grown up (une grande personne), il y aura toujours de l’enfance dans mes livres », Green comprend que seule l’écriture lui permet de restituer le temps perdu.

Le schéma narratif de ses romans se retrouve dans le schéma narratif des pages sur la Corse

Son style, et non ses livres ; car l’évocation d’Adrienne Mesurat, « roman sinistre », comme il le qualifie, révèle plutôt le schéma des romans de Green, schéma narratif qui se retrouve dans celui de son voyage en Corse. José Cabanis définit le roman de Green de cette manière : 

Enfermé dans une chambre, d’où l’angoisse, la solitude et le désir vous poussent à sortir, vous voici dans une maison à peine plus vaste, condamné à vivre avec des compagnons dont la présence est insupportable.

Bien sûr, Julien Green ne se trouve ni entouré de gens détestables, ni confronté à un environnement hostile. Pour autant, à la fin de son séjour, la mort de Roger Martin du Gard le soumet à sa propre mort, et l’analyse de la neurasthénie de Duguet, comparée au divertissement pascalien, montrent combien « la Corse des solitudes », figée et éternelle, le plonge dans la tristesse et le désir du départ. Ainsi, nous retrouvons dans le voyage de Green un calque de ses propres romans. Green cherche en Corse un lieu qui lui permet de s’oublier. Puis, il s’aperçoit que la Corse le confronte à sa misère, et cela l’incite à partir. Julien Green se plaisait à citer Milton. « La plus dure des prisons : le Donjon de toi-même ». 

La Corse offre à Green la possibilité de se placer dans les pas d’Adam. Le péché permet à l’auteur d’accéder à la connaissance, et la connaissance lui livre la cruauté de sa condition. 

La Corse des solitudes : une résistance à la modernité

Cet invisible vers lequel l’auteur semble se diriger, c’est bien entendu le Temps. Julien Green dresse une vision antimoderne de la Corse, véritable contre-reflet de la modernité française. Ce qui reste immobile révèle ce qui change profondément ; à savoir nous-mêmes, êtres tendus vers la mort. 

Immobilité contre mobilité

La contre-modernité de la Corse est particulièrement bien représentée lorsque Julien Green compare l’île et le continent : 

A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ?

La comparaison entre Paris et la Corse est fondée sur un rapport d’antithèse où la mobilité s’oppose à l’immobilité ; le désordre à l’ordre ; le chaos à l’unité. La Corse désigne, dans l’esprit de Julien Green, une terre archaïque, une terre qui résiste à la destruction spirituelle et spatiale causée par le monde moderne. Ce n’est pas anodin si l’auteur s’intéresse aux églises et aux pierres des maisons, aux mythes hébraïques et grecques ; Julien Green souhaite dresser, à travers l’organisation spatial du village d’Oletta, la perspective d’une terre placée sous l’harmonie des dieux, un monde où tout est conçu pour épouser la loi de la terre et la loi céleste ; ce que Paris ne peut plus faire. Dans l’esprit de Julien Green, il y a un implicite profondément marqué par l’anti-modernité : le mouvement « dérange » et « défait » ; il n’organise pas autrement, il détruit. En ce sens, Julien Green prouve son attachement au conservatisme, l’Être est immuable et prédéterminé ; c’est l’homme qui, en raison de son désir, est vain et désespéré. Dans ce cadre, l’auteur dénonce clairement la perte de la foi et des valeurs chrétiennes en France ; la Corse fait figure de modèle opposé à l’idéal technocratique et urbain des modernes. Green s’attaque précisément à la modernité dans la préface de son Journal datée de 1969, finalement publiée dans le Figaro Littéraire

Reste la foi, seule arme sérieuse que l’individu puisse encore opposer aux forces de destruction que l’humanité possède aujourd’hui, mais nous sommes tellement fascinés par la savante féérie du monde extérieur que les chemins qui mènent aux régions de l’invisible s’effacent de notre conscience. Arrachés à nous-mêmes, nous devenons semblables à ces malades qui ne se rappellent pas leur nom ni leur adresse. Beaucoup d’entre nous qui avons gardé la foi ont le sentiment de s’égarer dans ce monde horrifiant et parfois admirable qui s’édifie autour de nous tous. Immense est la solitude du croyant au sein d’une société qui penche vers l’athéisme.

La Corse se présente comme l’anti-modèle de la société matérialiste et athée qui se propage en France. Julien Green montre que la Corse se pose en contre-modèle de la modernité française ; mais elle lui révèle aussi son attachement au monde des modernes. Elle le met face à son propre conflit : lié spirituellement à l’immuabilité de l’Être ; attaché corporellement à la variation de la volonté. Comme le disait Antoine Compagnon, il n’y a pas plus moderne que les auteurs qui s’opposent à la modernité. Les dénonciateurs de la modernité sont ceux qui passent le plus de temps à la penser ; c’est exactement le cas de Green qui, dans son Journal, présente à la perfection la crise spirituelle dans laquelle bon nombre d’écrivains de la moitié du XXe siècle se trouvent.

L’être en perpétuel mouvement

Julien Green est un voyageur en ceci qu’il ne se pose pas ; son écriture restitue les tenants de cette crise personnelle : la croyance et le doute, l’immobilité et le désir ; demeurer et partir.

En tant que voyageur, Green délivre la vision de l’Être moderne, son incomplétude, son caractère changeant et déchiré. Comment être soi? Comment se figer définitivement dans un discours, alors que nous sommes engagés dans le temps, sans cesse en évolution ? Ou pour citer à mon tour Montaigne : « c’est un subject merveilleusement divers et ondoyant que l’homme ».

Au cours du voyage, Julien Green évoque les Propos d’exil de Pierre Loti, dans lesquels ce dernier, nostalgique, parle des étés perdus de sa jeunesse en 1860. Julien Green cite cette scène pour évoquer son propre voyage, voyage en Corse, mais voyage également sur Terre. L’écriture permet à Green de sauver l’invisible, à savoir le temps qui passe, insignifiant, impalpable, dans le but de lui donner du sens. Il s’agit, comme l’écrit Robert de Saint Jean, au sujet de l’écriture du Journal de « revivre, la plume à la main, les heures évanouies [pour] fai[re] vivre avec plus d’intensité et aide[r] à mieux se comprendre soi-même ».

Un monde dénué de mystère : l’absurdité de la condition humaine

Green se confronte à la solitude et à l’immobilité de la Corse ; à cette Corse immuable qui place celui qui la regarde face à sa propre vie. La « Corse des solitudes ». C’est aussi et surtout le fait que les hommes sont tous enfermés dans le silence ; ce sont des présences fantomatiques ; des êtres qui hantent un lieu. Ce sont des mystères à éclaircir, des êtres qui ne se donnent pas à la rationalité et au sens commun ; ils protègent une vérité que l’on ne peut dire, un indicible. Toute la grandeur de l’écriture est de parvenir à faire croire à cet indicible. À ce mystère. L’angoisse de Julien Green tient dans la possibilité d’un monde sans Dieu. Un monde injustifié. Ce que l’écriture cherche tant bien que mal à dissimuler.

***

Reculer la mort, disait Robert de Saint Jean. Le diariste cherche à faire reculer la mort. Durant son voyage en Corse, Julien Green a désiré rejouer la scène de la chute. Plongé dans un monde édénique où tout semblait taillé pour l’homme, l’auteur désire quitter un lieu trop parfait, trop figé, trop clos où il plonge peu à peu dans la solitude et l’ennui. La Corse permet à Julien Green de faire l’expérience de la modernité ; celle d’un homme livré à l’angoisse d’un monde sans Dieu. À la fois croyant et incroyant, il cherche à puiser dans les éléments du quotidien les traces d’une révélation. En attendant cette révélation, Green est sans doute le démon des solitudes. Il semble hanté par la mort ; déchiré par une lutte entre l’esprit, immuable, et le corps, toujours en quête de changement. Seule l’écriture est capable de lui offrir une réconciliation : figer dans un Journal la quête inépuisable de soi. 

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