Pourquoi l’héritage napoléonien est-il si encombrant pour la République ? La réponse est peut-être à chercher dans la critique formulée sur l’empereur par les penseurs libéraux au XIXe et au XXe siècle.

Par : Kévin Petroni

La critique de Napoléon se fonde sur une longue tradition libérale, opposée à la tyrannie égalitaire, héritée de la lutte contre l’absolutisme monarchique et la terreur révolutionnaire.

Il s’agit alors d’analyser les raisons qui conduisent la France à minimiser l’héritage napoléonien, alors que sans lui, sans ses institutions, sans sa volonté, sans sa culture, les valeurs et les principes révolutionnaires auraient été détruits par la Restauration.

Comprendre la période napoléonienne

Pour comprendre la période napoléonienne, il faut avoir en tête la situation terrible de la France post-révolutionnaire, accablée de dettes, soumise à la corruption, entourée de monarchies qui souhaitent diminuer le poids de la France en Europe. Napoléon tente de sauver l’héritage révolutionnaire, en désirant mettre un terme aux guerres révolutionnaires par les traités et les alliances. Il cherche à redonner au pays une stabilité politique et économique après la Terreur. C’est le régime politique assurant cette stabilité qui est l’objet de tant de controverses.

Napoléon : fondateur de l’administration républicaine

Si Napoléon est particulièrement attaqué de nos jours, c’est parce qu’il est le fondateur de notre république, reposant sur la concentration des pouvoirs, le centralisme administratif et la limitation des libertés publiques. Tout cela arrive à une époque, la nôtre, où ces éléments, constitutifs de la République, sont particulièrement critiqués au nom du péril qui pèse sur nos libertés individuelles.

Au fond, le problème est simple : comment célébrer le fondateur d’institutions que nous réprouvons de plus en plus ? Pour cela, il faut consulter les opposants de Napoléon : Chateaubriand, Tocqueville, Taine ; des historiens aussi, René Rémond ou Raymond Aron ; tous analysent le poids de l’administration napoléonienne et républicaine sur les libertés individuelles. 

Napoléon : fondateur du centralisme administratif

L’administration impériale : l’achèvement du projet administratif monarchique et révolutionnaire

Napoléon est le fondateur des institutions républicaines. Tocqueville l’avait très bien expliqué dans son ouvrage L’Ancien régime et la Révolution, la révolution française n’a fait qu’accomplir les projets de la monarchie : “L’ancien régime avait contenu, en effet, tout un ensemble d’institutions de date moderne, qui, n’étant point hostiles à l’égalité, pouvaient facilement prendre place dans la société nouvelle, et qui pourtant offraient au despotisme des facilités singulières”.

La révolution française partageait avec la monarchie le goût pour le centralisme d’État, ou la suppression de l’individu au nom des intérêts de l’État. C’est cela qui fait dire à Tocqueville que “toutes les fois qu’on a voulu depuis abattre le pouvoir absolu, on s’est borné à placer la tête de la Liberté sur un corps servile”. Nous avons eu l’occasion de changer à de nombreuses reprises de régime, et de monarques, mais rien n’est venu à bout de son administration. Bien au contraire, nous n’avons cessé de renforcer son influence. 

Le rationalisme administratif

L’un des fondements de l’administration révolutionnaire, annonciatrice du despotisme napoléonien, est le rationalisme. Simplifier, uniformiser, codifier pour rendre l’État efficace. “La simplification élimine les rivaux, écrit René Rémond, l’uniformisation facilite l’action des pouvoirs publics, renforce son autorité”.

C’est que l’administration monarchique, révolutionnaire ou impériale cherche à rompre avec la féodalité, et le pouvoir frondeur des aristocrates, afin de lui substituer le règne des fonctionnaires serviles, dévoués à l’autorité centrale. Napoléon n’achève donc pas l’œuvre révolutionnaire. Il ne confisque pas la Révolution, et ses principes ; il les établit de manière irréparable en France.

Le paradoxe napoléonien

Tout le paradoxe napoléonien est là : nous louons Napoléon pour les réformes qu’il a menées, le code civil, les préfets, les départements, l’école, les lycées, l’université, sans nous rendre compte que nous le détestons pour les mêmes raisons ; car, en fixant le cadastre, les départements, les préfets, le code civil, la hiérarchie scolaire, Napoléon fonde ce même pouvoir administratif, particulièrement centralisé, concentré dans ses mains, où la moindre force locale est étouffée, contrôlée, détruite.

Les grandes réformes napoléoniennes tissent donc le maillage administratif du pays, et avec lui, place le contrôle entier et total de la nation dans les mains d’un seul homme. René Rémond, grand lecteur de Taine et de Chateaubriand le sait bien : “la refonte consulaire établit une administration parfaitement centralisée : tout part de Paris, décisions, nominations, tout y aboutit, rapports, informations, demandes”. Exit la première révolution libérale, Napoléon institue l’absolutisme césariste, synthèse de la monarchie absolutiste et de la révolution jacobine. 

L’écrasement de l’individu par l’appareil administratif

Il établit un pouvoir administratif fort, un pouvoir qu’aucun régime ne remettra vraiment en cause au grand dam d’Hippolyte Taine écrivant dans Les origines de la France contemporaine qu’ « à travers huit changements du régime politique, tout l’ordre social a subsisté, presque intact”. Napoléon a alors fondé un État qui étouffe toute initiative individuelle :

L’État empiète sur le domaine de la personne. Plus il étend ses empiètements, plus il ronge et réduit le cercle d’initiatives spontanées ou d’actions indépendantes qui est la vie propre de l’individu. Si, conformément au programme jacobin, il pousse à bout ses ingérences, il absorbe en soi toutes les vies individuelles : désormais il n’y a plus dans la communauté que des automates manœuvrés d’en haut, des résidus infiniment petits de l’homme, des âmes mutilées, passives et, pour ainsi dire, mortes. Institué pour préserver les personnes, l’État les a toutes anéanties 

Ou encore :

L’État travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins de fruit que les corps spontanés, mais encore, par le monopole légal qu’il s’attribue ou par la concurrence accablante qu’il exerce, il tue ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître ; et voilà autant d’organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avortés, manquent désormais au corps total

L’administration amenuise l’esprit de liberté

Ayant fondé une administration qui anéantit toute initiative personnelle, Napoléon détruit la moindre aspiration à la liberté. Taine rejoint ainsi la critique de Chateaubriand dans Les Mémoires d’outre tombe :

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c’est d’avoir façonné la société à l’obéissance passive, repoussé l’humanité vers les temps de dégradation morale, et peut−être abâtardi les caractères de manière qu’il serait impossible de dire quand les coeurs commenceront à palpiter de sentiments généreux. […] Le despotisme que Bonaparte a laissé dans l’air descendra sur nous en forteresses. La mode est aujourd’hui d’accueillir la liberté d’un rire sardonique, de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l’honneur.

C’est à mes yeux la grande critique formulée par les antimodernes à Napoléon. L’administration napoléonienne a fait disparaître le goût de la liberté dans l’esprit français. 

La république face à l’encombrant héritage napoléonien

Le goût de la tyrannie. C’est assurément ce que l’exécutif désirait rejeter. Surtout, ne pas être comparé au despotisme napoléonien. Le gouvernement a sans doute craint l’analogie entre le pouvoir napoléonien et le régime républicain. Particulièrement dans ce contexte sanitaire. La limitation des libertés publiques. La concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif. La brutalité de la mécanique administrative. Tout cela risquait d’y faire songer.

 

Faire oublier le centralisme d’État

À propos de la concentration des pouvoirs, Emmanuel Macron, s’étant décrit comme président “jupitérien”, profondément attaché à la hiérarchie républicaine, pouvait souffrir de la comparaison à l’égoïsme de Napoléon.

Le centralisme d’État est associé généralement, dans la critique du régime impérial, au centralisme politique. C’est parce que le monarque est autocentré qu’il ramène le pouvoir à lui-même. Chateaubriand critique Napoléon pour son exercice égocentré du pouvoir. Il commence par citer l’empereur :

“Voudrait−on rétablir la souveraineté du peuple ? Eh bien dans ce cas, je me fais peuple ; car je prétends être toujours là où réside la souveraineté.  » Jamais despote n’a expliqué plus énergiquement sa nature : c’est le mot retourné de Louis XIV :  » L’Etat, c’est moi. « 

Taine ajoute une définition sur la question : “l’instinct de se faire centre et de rapporter tout à soi, en d’autres termes l’égoïsme, et qualifie Napoléon “d’œuvre de l’égoïsme servi par le génie”. À l’heure où le pouvoir exécutif tente de faire oublier une gestion trop centralisée de la crise sanitaire par un déconfinement territorialisé, la mémoire de Napoléon, et de son centralisme d’État, était susceptible de remémorer l’idée d’un pouvoir autoritaire, une image que le président souhaitait écarter. 

Minimiser le poids de l’administration dans la vie des Français

L’exécutif souhaite également minimiser le poids de l’administration d’État dans la vie des français. Célébrer l’administration napoléonienne reviendrait de nouveau à honorer l’administration qui perturbe l’initiative individuelle au sein de la République. Louer une fonction publique qui, par son poids, son centralisme, son déracinement, nuit à la vie des français est purement inconcevable à l’heure actuelle. C’est pourtant une critique omniprésente dans la dénonciation du régime napoléonien.

L’administration napoléonienne : un miroir de notre administration

Taine écrit un texte d’une grande modernité sur l’administration d’État, un texte susceptible de nous tendre un terrible miroir :

Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes. C’est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être bien faites, exigent des ressorts et des procédés d’une autre espèce. Son ressort, tout extérieur, est insuffisant et trop faible pour soutenir et pousser les œuvres qui ont besoin d’un moteur interne, comme l’intérêt privé, le patriotisme local, les affections de famille, la curiosité scientifique, l’instinct de charité, la foi religieuse.

Son procédé, tout mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire marcher les entreprises qui demandent à l’entrepreneur le tact alerte et sûr, la souplesse de main, l’appréciation des circonstances, l’adaptation changeante des moyens au but, l’invention continue, l’initiative et l’indépendance. Partant l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur de travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes. En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire.” C’est une critique récurrente contre l’État : l’État est incapable de répondre efficacement aux besoins des corps qu’il remplace.

Une machine contre les individus

De nouveau, le centralisme administratif est considéré comme une machinerie qui accentue les problèmes qu’elle prétend régler. C’est pourquoi elle broie les initiatives spécifiques qui seraient capables de créer de la richesse et de la prospérité. De nouveau, Napoléon fait figure de personnalité gênante à un moment où le président de la République exprime le désir de refonder les institutions et les grands corps de l’État, la préfectorale par exemple, afin de répondre aux attentes populaires. 

Que faire du despotisme napoléonien ?

Enfin, il est toujours très compliqué de célébrer un despote éclairé dans une époque démocratique. Lors du Retour des Cendres, Hugo raconte dans Choses vues que l’on a célébré Napoléon avec retenue de peur que son aura n’incite à l’insurrection. Napoléon porte un héritage difficilement acceptable pour les générations actuelles : d’un côté, il est le fondateur d’une tyrannie ; de l’autre, il est le défenseur des valeurs révolutionnaires.

Un héritage complexe

Raymond Aron dresse la meilleure critique et la meilleure défense de l’héritage napoléonien : 

Napoléon poussa à son terme cette évolution. À l’intérieur, toutes les libertés politiques qui devaient compenser le renforcement de l’État (élection des représentants, droit d’opposition) disparurent. À l’extérieur, Napoléon découpait à son gré des pays nouveaux, dépouillait des dynasties traditionnelles, choisissait des rois parmi ses frères et ses généraux, détruisait ainsi peu à peu les fondements de l’ordre européen et livrait le continent entier à la peur qui provoque les abus de la force, aux abus de la force qui exaspèrent la peur. La guerre semblait destinée à ne jamais finir. 

Mais les armées napoléoniennes répandaient aussi à travers l’Europe, ce qui représente l’actif historique, la justification éternelle de la Révolution, à savoir l’esprit nouveau issu d’un siècle de réflexions philosophiques. Partout où elles pénétraient, elles ébranlaient les fondements de l’Ancien Régime, les privilèges des nobles, les prérogatives du clergé ; l’égalité devant la loi était proclamée, les paysans libérés accédaient à la propriété du sol, les juifs étaient émancipés, on proclamait la liberté religieuse. En ce sens, les armées napoléoniennes gardaient le droit de se réclamer de la devise “Liberté, égalité, fraternité”.

Les deux faces de Napoléon

Napoléon est le fondateur d’un régime autoritaire. Il désire conserver les principes philosophiques des Lumières, dans un pays cerné par les menaces royalistes. Il le fait par la force, c’est-à-dire par la suppression des libertés publiques.

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À côté de cela, Napoléon fonde un régime politique moderne. La tolérance religieuse, l’accès à la propriété et aux hautes fonctions pour le peuple sont respectés. De surcroît dans une Europe dominée largement par l’arbitraire. Sacrifier la liberté pour assurer les mêmes droits à tous, c’est le cœur de l’héritage napoléonien. L’égalité devant la loi comme principe essentiel du régime républicain. La république est également confrontée à ce problème. Placer l’égalité au-dessus de la liberté, dans une époque où les aspirations libérales et individuelles sont plus prégnantes. Dès lors, la difficulté de la République tient dans le fait de célébrer un antidémocrate, alors qu’elle est elle-même critiquée pour sa difficulté à représenter les idées du peuple. Songeons aux gilets jaunes. Ou encore à maintenir les libertés publiques dans un contexte sécuritaire et sanitaire qui menacent l’unité de la nation. 

La liberté peut regarder la gloire en face

La République éprouve des difficultés à commémorer Napoléon en raison de sa fragilité. Le peuple accorde de moins en moins de légitimité aux institutions républicaines, institutions fondées sous la révolution et sous l’empire. Les gilets jaunes, la crise sécuritaire, les problèmes sanitaires… Ces événements creusent les défaillances et les faiblesses d’une administration trop lourde pour certains. Trop absente pour d’autres. Inégalitaire pour tous.

Chateaubriand, grand opposant politique de Napoléon, écrivait à son sujet : “la liberté peut regarder la gloire en face”. Il me semble que dans une société ouverte comme la nôtre, nous pouvons très bien regarder Napoléon en face. Être fier de son oeuvre, la discuter, la disputer, user de notre liberté sans la moindre crainte. Célébrer le grand homme qu’il fut. Ne rien céder de notre liberté critique face à son oeuvre. Aucun homme libre ne peut craindre la gloire.

Bibliographie
  • Raymond Aron, “De la violence à la loi », dans L’homme contre les tyrans. Penser la liberté, penser la démocratie. Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2005
  • François René de Chateaubriand, Mémoires d’outre tombe, Tome 2, Paris, Livre de Poche, coll. Classiques, 2019.
  • Victor Hugo, Choses vues, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002. 
  • René Rémond, Introduction à l’histoire de notre temps, Le XIXe siècle, Tome 2, Paris, Seuil, coll. Points Histoire, 2014.
  • Hyppolite Taine, “Le régime moderne”, dans Les Origines contemporaines de la France, Paris, Bouquins, 2020. 
  • Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1975. 

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