Afin de célébrer les sept-cents ans de la mort du sommo poeta, Florence présente en ce moment le  « Portrait allégorique de Dante » dAgnolo Bronzino. L’exposition, Bronzino et le grand poète, est un moment fort des commémorations organisées par la ville natale de l’Alighieri.

Cette huile sur toile, datée de 1532-1533, a été commandée au peintre en même temps que les portraits des deux autres grands auteurs toscans, Boccace et Pétrarque. Ils devaient orner les lunettes du palais urbain d’un banquier florentin lettré, Bartolomeo Bettini. Des trois œuvres, seule celle représentant Dante est parvenue jusqu’à nous. Il existe de ce portrait une copie sur panneau à la National Gallery de Washington et une toile, considérée comme l’œuvre originale, conservée dans une collection privée. C’est cette dernière qui est exposée jusqu’au 31 mai 2021 au Palazzo Vecchio.

Par : Janine Vittori

En 1532, Agnolo Bronzino est un jeune artiste de vingt-neuf ans. Élève, puis disciple, de Pontormo il affirme déjà un style aristocratique et précieux. Pour représenter Dante, le peintre, qui est aussi poète et lecteur éclairé de la Divina Commedia, s’inscrit dans la lignée des artistes qui l’ont précédé. Peu de temps après la mort du poète banni, Florence a voulu le réhabiliter, l’associer aux « uomini famosi » de la cité et, pour le rendre immédiatement reconnaissable, fixer son image. Le profil anguleux, le vêtement rouge et la couronne de laurier appartiennent donc à la représentation mythique du sommo poeta, immortalisée dès le milieu du trecento par Giotto puis au quattrocento par Michelino et Botticelli.

Une impression d’étrangeté

 Le poète, tel un géant, est assis sur une roche. L’ample drapé de sa tunique évoque la perfection marmoréenne des statues. Dans un mouvement de torsion, son corps se dirige vers le spectateur alors que son visage s’en détache. 

Dante approche sa main droite du Dôme et des tours de Florence. La cité émerge, à gauche, dans la partie sombre de la toile. Le geste du poète est assez énigmatique. Désigne-t-il la ville plongée dans une atmosphère ténébreuse et menacée par le feu de l’Enfer?  Ou attire-t-il l’attention sur les flammes auxquelles font écho celles de la septième corniche du Purgatoire ? Cet anneau de feu vers lequel le poète tourne son regard est si puissant qu’il éclaire le Paradis et fait rougeoyer le ciel.

L’expression de Dante est impénétrable. Il se détourne de l’obscurité du monde et laisse ses yeux se perdre dans un lumineux lointain. La ligne limpide de son profil et la transparence de sa peau donnent à son visage une altière beauté.

Agnolo Bronzino, Portrait Allégorique de Dante, huile sur toile, 130 x 136 cm, vers 1532/1533

Avec ce portrait, Bronzino prouve qu’il excelle déjà dans la représentation de la dignité et de la majesté. Quelques années plus tard, artiste officiel des Médicis, il peindra des êtres hautains et presque déshumanisés. L’image du poète est cependant plus nuancée. Dante ne porte pas le masque de la noblesse des portraits maniéristes. Son visage austère reflète cette impression de méditation que les peintres prêtent aux Saints et aux Grands de l’Église. Comme les Saints, le poète s’est affranchi des contingences humaines. Lui seul a fait le voyage de l’Enfer jusqu’au Paradis.

«  L’acqua ch’io prendo già mai non si corse » écrit le poète au chant II du Paradiso. La « piccioletta barca » que place Agnolo dans le bras de mer glacé est la parfaite métaphore de ce périlleux voyage.

Le livre

« Ce que nous voyons, ce qui nous regarde », pour reprendre le titre célèbre de Georges Didi-Huberman, c’est le livre que tient le poète. La main fine et blanche de Dante est placée au centre parfait de la toile et c’est le seul élément du portrait clairement orienté vers le spectateur. Ses doigts allongés retiennent la Commedia ouverte à la page du Chant XXV.

Le choix de cette page n’est en rien dû au hasard. Dante y avoue, avec des paroles émouvantes, son espoir de revenir un jour dans la cité que ses cruels concitoyens l’ont forcé à quitter. Il espère que par le don de son « poema sacro » il reviendra dans le lieu qui l’a consacré chrétien. Bronzino lui a déjà ceint le front de rameaux et la teinte du laurier prend la même couleur d’espérance, le même éclat, que la couronne verte de l’Eden vers lequel le poète incline sa tête. Mais, dans le poème, Florence n’a pas encore orné sa tête d’« ‘l capello » qui le confirmerait dans la fonction de poète.

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Le chant XXV est celui de l’Espérance. Dans ce poème qui résonne comme une « confession », un testament spirituel, ce mot prend une connotation mystique. Ce n’est pas seulement le retour au bercail, au « bello ovile » dont il rêve. C’est l’Espérance, une des trois vertus théologales, représentée dans ce chant par Jacques le Majeur. Dante, éclairé par la lumière de la Foi, est certain que sa « gloire future » résultera de « grâce divine et mérite conjoints » et non pas de la reconnaissance des « loups » qui peuplent sa ville natale.

Dans le Portrait allégorique de Dante, Agnolo Bronzino ne se livre pas à une simple vocation commémorative. Il offre au géant de la poésie le caractère éblouissant d’une apparition.

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