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Après le succès mérité de Faillir être flingué, le roman de Céline Minard, publié par Rivages en 2014, ayant reçu le Prix du livre France Inter, Le Grand Jeu, son tout dernier ouvrage, était particulièrement attendu lors de cette rentrée littéraire. Seulement, je dois avouer que cette oeuvre ne m’a pas particulièrement convaincu.

Analyse du texte

Pour évoquer l’histoire et la construction de ce livre, je pense que l’on doit se concentrer sur trois points essentiels.

Tout d’abord, pour évoquer l’exercice de Céline Minard, j’aimerais parler de cette citation de Gabriel Matzneff, une citation que l’on peut retrouver facilement puisqu’il s’agit de la quatrième de couverture de son journal, Camisole de flammes. Je cite:

«Cette camisole de flammes est le journal d’un adolescent rebelle, d’un jeune homme réfractaire, d’un outsider qui n’allait jamais cesser de l’être, si cher que cela dût lui coûter, car la seule chose que la société ne nous pardonne pas, c’est de ne pas jouer son jeu, c’est de n’être pas conforme. Être différent, c’est être coupable».

À travers cette citation, Gabriel Matzneff traite du jeu social, du je que nous mettons en jeu dans nos rapports aux autres, nos luttes d’influence, disons simplement notre conformité qui n’a qu’un seul but, nous faire prendre position au sein de la société. En inscrivant son personnage dans la nature, Céline Minard construit dès le début de son ouvrage une aventure, c’est-à-dire une rupture et un hasard: rupture avec la vie en société dans le but de créer un « ovni » (p.13), un objet non identifié parce que non identifiable pour le reste des hommes; hasard parce qu’il s’agit de vivre replié dans la nature, soumis à ses désirs impérieux, voire à ses aléas; car le hasard est bien évidemment une des conditions du jeu. Il faut prévoir les changements de la nature, récolter les indices, les traces qui peuvent nous mettre en danger ou nous préserver de ce dernier grâce à une stratégie de l’esquive.

C’est aussi et surtout un récit philosophique, un récit qui porte sur une étude de soi à travers l’écriture, à travers la rédaction d’un journal de bord et d’un journal philosophique par lesquels l’auteur éprouve son propre rapport: 1°au péril, un danger qui peut être contourné, 2° à la menace, qui est véritablement la chose négative qui nous désigne, 3° à la promesse, l’événement positif qui nous attend à la fin de l’action que nous engageons. Enfin, il s’agit d’un récit philosophique parce qu’il questionne toutes les différentes classifications du jeu que Roger Caillois établit dans Des jeux et des hommes. J’ai déjà cité l’aléa, mais je peux ajouter l’agon, la compétition, celle que mène le personnage contre le moine-nonne menaçant son territoire; la mimicry, l’imitation, à savoir celle de l’architecte qui construit une maison et l’ilynx, le vertige, qui comprend le risque, la promesse et le péril, le danger auquel nous nous livrons lorsque nous acceptons le jeu. Tout le texte porte d’ailleurs sur cette notion: comment puis-je vivre librement? En acceptant d’intégrer dans ma vie une part de risque, en décidant de ne jamais me trouver dans une situation confortable, une situation d’endormissement. Il y a quelque chose dans le récit de Céline Minard qui relève de l’acte gratuit nietzschéen, une volonté de s’extraire des contraintes par une action qui ne relève pas de la causalité. C’est ce que j’évoquais sous le nom de rupture, c’est ce que l’auteur introduit par le concept de péril ou de risque, ce désir de ne pas être bourgeois. En d’autre terme, de ne pas s’abandonner à la rationalité, à la prudence, à la préservation.

Le troisième point concerne la dimension réflexive du texte. Si j’ai souligné précédemment l’importance de la liberté, de l’aventure, je dois aussi insister sur le sens de l’architecture renvoyant à l’acte de création lui-même. Au-delà du simple discours sur la prise de risque, sur le non-conformisme, il se joue aussi une volonté pour l’auteur de chercher un chemin d’écriture, ce que la narratrice nomme une « étude personnelle » (P.139). Cette étude procède de l’écriture du journal, de ce récit qui prend en compte le rapport que le sujet entretient avec l’espace. Je songeais antérieurement à la construction d’une maison, mais on peut ajouter aussi le rapport du narrateur à l’ennui, à la solitude, à l’isolement. Être singulier, c’est se choisir une place éloignée des autres, c’est aussi interroger son propre rapport à l’autre, la nécessité que l’on en a. L’on a alors l’impression que ce sentiment d’isolement, que cette recherche de la singularité témoigne aussi du désir de l’écrivain de se doter d’un style. Je dirais de chercher la singularité, l’exigence.

Critique de l’oeuvre

Malheureusement, je dois avouer que cette exigence ou cette recherche de l’exigence ne fonctionne pas. Dans son désir d’être différente, l’auteur indiffère son lecteur par des propositions absconses ou un style ampoulé.

Au sujet des propositions absconses, on note le changement de vision du narrateur: comme par magie, le moine devient nonne en une seule phrase. Je cite:

« C’est une hypothèse que j’ai faite et que je m’efforce de vérifier. Et tout à coup, il y a un moine, enfin, une nonne, disons. Qui ne ressent pas la menace » (P.117).

Au-delà de cette écriture de la rupture dont je parlais ci-dessus, cette écriture commençant par l’usage de la conjonction et, introduisant normalement un lien logique, suivie de l’adverbe tout à coup, et marquant un renversement, il y a cette transformation brutale d’un moine qui finit par se changer en nonne. L’usage du verbe dire impliquant une estimation est incompréhensible dans ce cas: soit c’est une nonne, soit ça ne l’est pas. Dans tous les cas, l’estimation n’a pas lieu d’être.

Enfin, au niveau du style, on ne comprend pas vraiment pourquoi l’auteur déconstruit tant la langue pour marquer sa singularité, on ne comprend pas cette recherche vaniteuse de la déconstruction:

« Je travaille aussi à ma respiration. Profonde. Et à la pâte de mon clafoutis, à mélanger soigneusement les oeufs en tube, le lait reconstitué et la farine. J’en ai assez des grumeaux » (P.116).

Pour préserver l’auteur et son roman, je ne commenterai pas ce passage. Je pense que celui-ci est assez explicite. Il souligne assez justement la dimension superficielle de l’oeuvre de Minard.

Informations utiles

Céline Minard, Le Grand Jeu, Paris, Rivages, 2016, 192p., 18 euros.

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