Souvent perçu à tort comme un roman pour adolescents, Le Grand Meaulnes est cependant une œuvre unique et enchantée, une réflexion sur le passage entre les âges, qui s’inscrit durablement dans la mémoire.

Par : Philippe Alessandri

Le Grand Meaulnes est le seul et unique roman d’Alain-Fournier (1986-1914). Ce dernier est mort dès les premières semaines de la guerre de 14-18, mais son livre fut écrit en 1913. Et il est fort probable que, s’il n’y avait eu ce maudit conflit qui emporta tant de jeunes gens, il aurait écrit bien d’autres merveilleux ouvrages.

Le Grand Meaulnes, longtemps considéré à tort comme un roman pour adolescents, fait partie de ces livres qui ont une signification différente selon l’âge où on le lit. Certes, il s’agit d’une histoire d’amour entre jeunes gens, mais sa magie va bien au-delà d’une simple histoire au romantisme exacerbé. Le récit met en scène trois âges importants de la vie de l’Homme. Ce sont les trois parties du roman. D’abord l’enfance de François Seurel à Sainte-Agathe, dans l’école où ses parents sont instituteurs. Ensuite l’arrivée de Meaulnes et sa passion amoureuse pour Yvonne de Galais, qui représente l’adolescence et ses tourments sentimentaux. Puis enfin, la vie d’adulte, avec le mariage de Meaulnes et la naissance de sa fille.

Le domaine mystérieux

Au-delà de l’histoire en apparence limpide ; la magie de cette œuvre magistrale réside dans le merveilleux dégagé par l’atmosphère irréelle dans laquelle elle baigne. Notamment lors de la fête dans le « domaine mystérieux » ; cet endroit fantastique est d’ailleurs un personnage à part entière de l’intrigue du roman.

Aussi plongez-vous ou replongez-vous sans tarder dans l’univers féerique du « Grand Meaulnes », afin de retrouver avec délice et une certaine nostalgie, la douce mélancolie de François Seurel ; autant que l’esprit aventureux et romantique d’Augustin Meaulnes, mais aussi la passion fiévreuse de Frantz De Gallais. 

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Extrait :

« – Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…  »

Je continue à dire « chez nous« , bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées sous des vignes vierges à l’extrémité du bourg. Une cour immense avec préaux et buanderie qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail. Sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres. Au sud et par derrière des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… Tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie. Demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie…

Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse. Et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir, ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

Alain-Fournier au Lycée Voltaire, à Paris (vers 1898-1900)

C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe ; déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle. Déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’ rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle. Je ne suis plus seul dans cette chambre. Une grande ombre inquiète et amie, passe le long des murs et se promène.

Tout ce paysage paisible, l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers ; le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite ; est à jamais dans ma mémoire. Agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.

« Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva. »

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