Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani entame avec Le pays des autres une saga littéraire consacrée à son pays natal : le Maroc. Ce premier tome couvre dix années, jusqu’en 1956 et l’indépendance de l’ancienne colonie. Une époque ressuscitée, où l’autrice confronte son héroïne au poids des traditions.

Par : Audrey Acquaviva

Le pays des autres de Leïla Slimani, paru aux éditions Gallimard, est le premier volet d’une fresque romanesque comme la littérature française sait nous en offrir. 

Le roman est essentiellement centré sur le couple formé par Amine et Mathilde. Le premier est un Marocain qui a combattu pour l’armée française durant la Seconde guerre mondiale et la seconde est alsacienne. Tous deux se sont d’ailleurs rencontrés en Alsace. Très vite, à la Libération, le jeune couple s’installe au Maroc, où le mari veut transformer son domaine rocailleux en terre fertile. Il ne compte pas ses heures pour réussir ce projet. Il y met toute son énergie. Ses espérances. Il y connaît de nombreux déboires et des joies. À ses côtés, Mathilde est isolée, voire esseulée, dans ce pays qu’elle ne connaît pas. Elle doit s’adapter, veiller sur son foyer, que deux enfants agrandiront, et finira par s’accomplir. Dans ce couple, souvent, la sensualité se mêle à l’incompréhension.

Autour d’eux, des personnages gravitent, certains issus du passé, donnant l’impression au lecteur de feuilleter un album de famille où parfois se glissent des photographies d’amis. 

S’opposer à la tradition

Le roman offre des portraits beaux et précis, fruits d’une grande lucidité. Ainsi, les personnages sont-ils profondément humains, lumineux et ténébreux, chutant et se relevant parfois. Coincés dans leurs contradictions, leurs rêves que la vie peut briser, et portés par cette volonté de réussir leurs vie. Ces portraits ont la particularité d’être perçus à travers le regard de l’un des personnages. Ils permettent de donner une nouvelle dimension au récit où le narrateur tend à s’effacer.

Parmi ces nombreux portraits qui sont des moments forts du roman, deux s’en détachent et dépasseraient presque le cadre du roman. Leïla Slimani dresse un très beau portrait de femme. Mathilde a tenté de fuir son destin et se retrouve isolée dans un domaine qui peine les premiers temps à être productif. Ayant rêvé de liberté, elle est aux prises à des règles qu’elle ne comprend pas toujours. Elle qui aime parler, elle doit souvent faire face au silence. Moderne, elle n’hésite pas à s’opposer à la tradition, mais ne la combattra jamais réellement frontalement. Elle est tout à la fois épouse, mère et maîtresse de domaine.

Paradoxalement, c’est à la mort de son père qu’elle accepte pleinement son destin. Elle ne peut plus fuir, elle n’a plus nulle part où aller. Elle réussira à s’accomplir et avoir un rôle à jouer en dehors du foyer. Quant au portrait d’Amine, elle le présente comme un homme taiseux et courageux, tiraillé entre la tradition et la modernité, portant en lui son lot de culpabilité et de maladresses. Il est à la fois amoureux de sa femme, fils dévoué, frère inquiet, père maladroit, ancien combattant. Mais aussi indigène face aux colons.

Loin de l’exotique fantasmé

L’autrice aborde sans complaisance, mais parfois avec pudeur, la brutalité du monde qui est multiple et Mathilde les affronte presque toutes. D’abord celle des hommes et de la société qui passe. De la vision insupportable du muletier battant son âne décharné, aux coups que lui administre son époux. Celle de la guerre, avec les bombardements qu’elle a connus en France. Celle du déracinement auquel elle n’était pas préparée, bien loin de l’exotique fantasmé. De son côté, Amine en connaît d’autres : la violence feutrée, ou pas, du rapport entre l’indigène et le colon. Celle orchestrée par la tradition parfois, celle de son ancien compagnon d’armes qu’il finit par ne plus supporter. Et en toile de fond, la violence due à l’indépendance du Maroc. 

Évidemment le roman aborde le choc des cultures, avec notamment le mariage mixte. Malgré l’amour que Mathilde et Amine éprouvent l’un pour l’autre, ils n’arrivent pas toujours à se comprendre. Ce choc des cultures ne se cristallise pas au niveau de la religion mais autour de deux thématiques. Tout d’abord l’instruction, où la position de deux mères diffèrent. Mathilde veut que sa fille Aïcha soit instruite pour être libre. Et sa belle-mère pense que sa propre fille, la jeune et belle Selma, n’en a pas besoin pour la vie qui l’attend.

Puis la place de la femme qui en découle et qui ne cesse d’interroger les sociétés. Là encore une opposition : Mathilde et Selma. La première pousse les limites de sa liberté encore et encore, tout en sachant s’adapter. La seconde, forte de sa jeunesse et de sa grande beauté, joue à être libre. Elle y croit à un moment où, orpheline de père, ses frères se trouvent loin d’elle. S’en suit l’enfermement brutal et douloureux dans une vie triste. Loin de toute idée de modernité. 

La voie de la sensualité

Le roman explore aussi la voie de la sensualité. Celle des corps. Des sens. Le langage est sans détour, tout comme les pensées des personnages.  

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Il joue également avec la mise en abyme quand, au début de son mariage, Mathilde écrit à sa sœur. Et elle le fait souvent tant le besoin est grand. Non de se confier ( jamais elle ne lui avouera la dureté de sa vie, la dureté de ce pays qu’elle ne connaît pas), mais de raconter une vie idéalisée, une vie qu’elle avait elle-même imaginée, et que sa sœur restée au pays envierait. Le mensonge pour rectifier la vie qui fait écho à la fiction. 

En plus de cette plongée dans la société marocaine, à la veille de l’émancipation, qui se situe entre la tradition et la modernité, et qui tend vers une réaffirmation de l’identité ; Leïla Slimani pose un regard sur sa beauté et sa force, ses contradictions et ses zones de dysfonctionnement. À l’image de Mathilde et d’Amine qui ont su chacun pleinement accepter l’autre.

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