Prix Goncourt 2004, Laurent Gaudé raconte dans Paris, Mille vies, la déambulation nocturne d’un mystérieux personnage à travers les rues de la capitale. Un voyage onirique, où se perdent les repères et se mêlent les époques.

Par : Marie-France Bereni Canazzi 

Laurent Gaudé, auteur à succès, connu pour ses romans, pièces de théâtre, poèmes, invite avec son dernier livre, Paris, Mille vies à découvrir un récit onirique, fantastique et épique, qui constitue une célébration de la ville lumière, meurtrie par tant de drames et toujours si forte.

 Il invente dans ce court et dense monologue, un cheminement dans Paris, à partir de la gare Montparnasse. Dès le titre, la ville est évoquée, elle est la matière de ce livre. Du crépuscule à l’aurore, passant d’une rue à l’autre, de façon à la fois ordonnée et désordonnée, dans un quartier qu’il connait tout particulièrement, le narrateur s’effraie et s’émerveille car ce territoire humain, aujourd’hui comme hier, bouillonne de voix qu’il ne faut pas oublier.

Ce narrateur, un homme qui est né et vit dans cette ville, sort de sa routine parce qu’il est interpellé un jour par un homme étrange. Méfiant il a d’abord cru avoir affaire à un SDF ou à un esprit dérangé.

La vie parisienne

Un homme à la veste de cuir ouverte sur une poitrine nue, qui l’apostrophe, péremptoire, de façon incongrue, insistante, avec une question à laquelle il est bien difficile de répondre. L’interrogation fascine le narrateur, « Toi, qui es-tu ? » Et ,tel un insecte pris dans une toile d’araignée, il se sait condamné à écouter, à suivre. Il voudrait croire qu’en faisant profil bas, en se faisant oublier, en ne disant rien, il pourra sortir de l’emprise de cet être poignant. Le tragique de l’existence surgit, la question est ouverte. Celle de l’identité et de la présence, de la mission ou de l’absurdité de l’absence de mission. 

Sans doute, à un moment de sa vie, à l’heure des bilans ; déjà dans de nombreuses œuvres, l’auteur avait posé la nécessité de la transmission. Qu’il s’agisse de Le soleil des Scorta (Prix Goncourt 2004), de La mort du Roi Tsongor, De Salina ou encore de façon poignante dans De sang et de lumière (Actes sud 2017), où il se présentait comme maillon d’une chaîne humaine ; défini d’ailleurs par les identités des maillons précédents. Il s’interroge à nouveau sur la complexité des identités, sur le travail du temps. Et c’est l’occasion de revenir vers de grandes figures qui ont su marquer les lieux : Villon, Hugo… De très beaux moments, où on retrouve la vie parisienne et ses enjeux à des époques particulières. Ce roman nous fait promener dans le temps comme dans l’espace. Même si l’on peut dire que celui-ci est davantage circonscrit.

Un hommage à la capitale

Avec Paris, Mille vies, Laurent Gaudé rend un bel hommage à la capitale qu’il connait bien. Le narrateur n’a pas toujours clairement évalué sa place parmi les autres et dans l’univers; et la question du « Qui on est ? », « Qu’est-ce qui nous a fait ceci ou cela ? » va le confronter à ce qu’il sentait sans véritablement le voir. Il devient le témoin réceptacle d’une histoire, qui comme toutes, est constituée de forces contradictoires, de Thanatos et d’Éros. Et il comprend qu’il doit sortir de l’infernale kaléidoscope pour vivre son présent en toute conscience.

Ce livre se lit vite. On est happé par le sentiment d’urgence et par le mouvement qui emporte lecteurs et narrateur de la même façon. On va suivre la voix du prédicateur qui ne fait qu’interroger, cette ombre puissante. Force plus qu’homme, qui, au début semblait avoir choisi arbitrairement notre narrateur. On comprend plus tard que s’il s’est arrêté comme à dessein devant lui, le propos est bien moins particulier, beaucoup plus existentiel et général, relevant du sacré.

Marcher avec les morts

La ville a beaucoup saigné, et depuis si longtemps ! Il faut marcher avec tous les morts, partout, sous terre, autour, dans les rues, et dans la mémoire, vivaces. La ville est aussi synonyme de vie, d’amour, de force érotique. Et c’est sur cette image presque apaisée que le narrateur, sa mission de révélateur accomplie, peut enfin y retrouver sa place.

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On retrouve ici les thèmes chers à l’auteur. Ceux de l’identité, de la transmission, de l’exploitation. La violence des uns exercée sur les autres. L’idée d’inégalité, de victoire qui est défaite et de la défaite qui est victoire. Et l’amour de la littérature, des auteurs et de leurs combats, nobles ou moins remarquables. Et il livre un art poétique, la littérature étant un cri de conscience et de vérité.

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