Et si on supprimait les didascalies ?

Un texte de Sophie Demichel-Borghetti

Un texte de théâtre est-il à lire -aussi- ou seulement à jouer ? Peut-il simplement se lire avant que d’être donné à voir ?

Si l’objet de ce texte est la didascalie en la qualification qui lui fut donnée, celle de dire : voici du théâtre, ! , c’est bien au fond le statut même de cet art qui est en jeu, ici : le théâtre doit-il rester avant tout un art de la parole, certes, mais qui commence par le poème, par des mots à dire ?

Or, ce XXIème siècle – qui n’a peut-être pas encore commencé – signe-t-il pour tout acte théâtral le devoir de renoncer aux didascalies, donc de pouvoir s’affranchir du texte auparavant écrit ?

Nous citerons ici Pierre Letessier en son introduction, rappelant ce que sont devenues ces « didascalies », destinées à ne surtout pas être dites, mais à indiquer la mise en place, les décors, les interlocuteurs, parfois la fait, personne n’attend plus d’un metteur en scène qu’il suive les indications scéniques et la « vision » de l’auteur. Non sans humour,(…) Mohammed El Kharib en propose la définition suivante :

Didascalie : note à caractère pédagogique désuète destinée à donner des indications superflues aux acteurs et metteurs en scène leur assurant par là que c’est bien de théâtre qu’il s’agit. »

Les didascalies ne serviraient-elles donc plus aujourd’hui qu’à dire l’appartenance d’un texte au genre théâtral, dont elles seraient comme une signature datée (…) et relèveraient-elles d’une autre époque ?

Si on remonte au XIXème siècle, on ne peut que mesurer une grande rupture dans les pratiques. A cette époque, on notait pendant les répétitions les trouvailles de mise en scène dans les manuscrits des souffleurs, et une partie de ces annotations se rajoutait souvent aux premières indications scéniques de l’auteur – ce qui fait qu’entre l’écriture et sa publication, le texte de théâtre se retrouvait généralement augmenté et enrichi en didascalies. Aujourd’hui, pour les textes édités après leur création ou pour les textes issus de ce qu’on a appelé des « écritures de plateau », la tendance est plutôt à l’effacement ».

Ainsi, les didascalies ne seraient vouées aujourd’hui à n’indiquer qu’une mémoire de la scène, une mémoire de plateau, mais sans plus aucun effet réel sur le donné à voir en scène.

La question devient celle de leur impératif : Ce texte dit, recherche, à travers le devenir des didascalies, ce qu’est devenu le théâtre aujourd’hui, recherche l’état d’un art majeur, dont le traitement fait à ces « notes de scènes » est symptomatique.

Les didascalies-Pierre Letessier-Musanostrajpg
Les didascalies - Pierre Letessier - Actes Sud - 2025

Selon Pierre Lettessier – d’après les travaux d’Anne Ubersfeld -, les didascalies correspondent au théâtre contemporain, des années 1970, aux années 2000. Mais alors, « si elles n’avaient pas toujours existé » ? Ainsi, nous constatons leur absence dans le théâtre antique, acte politique de naissance de cet art, et que ce que signifie cette absence dans le théâtre antique, comme l’écrit Pierre Letessier, tient au « fait que le théâtre était une composition chorale dédiée à Dionysos et que chacun de ces concours se terminaient par la proclamation des vainqueurs. On appelait « didascalies » la liste des participants au concours des Dionysies. » Tout citoyen, à tour de rôle (les femmes en étant bien sûr exclues) devenait comédien. Le théâtre s’est d’abord inventé comme outil politique.

Ainsi « le texte de théâtre peut changer de paradigme », et en cela l’absence, la présence ou le statut donné aux didascalies est symptomatique de ce paradigme. Il est d’ailleurs intéressant de constater que les adaptations « modernes » de ce même théâtre antique – voir l’exemple des Troyennes d’Euripide adaptées par Jean-Paul Sartre – retrouvent les didascalies : les Dieux ne sont -il donc plus sur scène ?

Il est donc bien question ici de l’invention de cet art lui-même, de ses « gestes signifiants et conséquents » ; Cette question de l’invention change tout. Elle invite à adopter une perspective historique et à revisiter l’histoire du texte de théâtre, la mise en perspective perpétuelle et toujours présente de ce qu’est cet art singulier.

L’organisation de l’espace doit-il jouer dans l’organisation des mots ? Quoiqu’ayant, avec « Le Jeu Verbal », écrit le plus grand texte sur le « dire », Michel Bernardy semble parfois n’avoir pas oublié, en filigranes, ces didascalies absentes ou présentes – présentes dans leur absence même-, cette « mise en perspective qui fait tout l’art de l’écrivain » ( Michel Bernardy).

Quel autre outil que ces didascalies pourra donner les images à ceux qui doivent les inventer, pourra donner ces couleurs à faire voir ? « C’est l’art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l’art » (Louis Racine, cité par Michel Bernardy) : quelle que soit la norme en présence, ce sera alors au metteur en scène ou au comédien de s’inventer lui-même un espace, pour garder « la pure inscription spatiale du verbe… Les mots sont comme les étoiles. Selon leur âge ou leur proximité, ils brillent d’un éclat différent dans notre nuit intérieure » (Michel Bernardy). 

C’est cette distance du mot au geste qui est en jeu dans la mise en œuvre de la didascalie, dans sa nécessité de perdurer une fois son invention actée, pour que le spectateur voit, malgré tout, le Dieu, même absent, en acte sur la scène dans le corps qui se prête du comédien.

C’est alors que les didascalies – y compris dans leur absence, où quand elles semblent se substituer à des répliques, répliques de départs, d’entrées et de sorties, de mouvements nécessaires – deviennent créatrices.

Parcourir tous ces textes de théâtre mis en question dans ce livre, ce sera parcourir l’histoire du théâtre même. Ce sera, en prenant comme symptôme le statut des didascalies, entre leur absence, leur omniprésence et leur « effacement », s’interroger encor et toujours sur le passé et le devenir de cet art singulier, l’art théâtral ; un art qui n’existe que de la disparition du texte qui l’a fait naître, dans une monstration réelle et pourtant éphémère. Un art qui ne peut se passer de l’écriture, mais doit sans cesse la
dépasser.

Et l’auteur, croisant, de Diderot à Artaud, nombre d’auteurs et de critiques de textes destinés à la scène, ouvre ainsi une histoire, celle d’un art de projection, de cet art presque impossible de la restauration d’une absence par la présence et la voix. C’est cette histoire qui nous mènera au théâtre artaldien, celui des « vibrations » : une histoire où les didascalies vont se révéler posséder ce « pouvoir de révolutionner l’écriture du texte ». 

Illustration-Ladadiscalies-Jeanpierre-Letessier

Ainsi, les trois pages de didascalies de Samuel Beckett au début de « Fin de partie » sont tout sauf des indications spécieuses. Destinées à ne pas être dites, elles sont pourtant partie essentielle de la pièce, en ce qu’elles disent ce que sont ses personnages : Ils sont ces poubelles, derniers éléments de ce texte dont les premiers protagonistes – comédiens et metteur en scène – ne connaîtront d’abord l’existence que par ces mots-là. Ces personnages ne sont fixés là où ils sont que par elles, celles-là qui, n’existent qu’écrites, et renforcent par là toute l’étrangeté de la pièce donnée à voir.

« Il y a une dramaturgie de la lecture comme il y a une dramaturgie du plateau, et les didascalies permettent ce genre d’aventure dans tous les textes de théâtre… Parce qu’elles font partie du texte qu’elles composent avec le dialogue, et que cette dimension binaire est une source créative et herméneutique que les auteurs de théâtre ne cessent d’exploiter (même quand ils les suppriment…) … Des mots et des signes graphiques qui ont la capacité de réinventer le texte de théâtre, de donner au dialogue toute sa (dé)mesure et d’entraîner le lecteur- et après lui le spectateur- dans des aventures extraordinaires sans cesse renouvelées. Des mots et des signes graphiques qui ont la capacité, en somme, de faire du texte de théâtre un texte vivant. » (Pierre Letessier)

C’est l’art théâtral qui se dit au travers de cette histoire des manuscrits de théâtre, qui sont le théâtre dans ses écrits – sachant qu’il peut en exister de non-écrit, de simple présence. « Le théâtre ne donne pas d’explication, il montre » (Alain Badiou, Eloge du théâtre) : Il suffit de deux personnes qui entrent en scène et le théâtre naît.

« Contre le théâtre sans théâtre, contre apologie du corps et de l’inséparation, préparons l’avenir du théâtre fidèle au théâtre. »
Alain Badiou, Le monde juillet 2012


En savoir plus sur Musanostra

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

En savoir plus sur Musanostra

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture