Nous vous proposons un article inédit de Jean-Marc Graziani consacré aux dystopies. 

Au moment où j’écris ces lignes, des chercheurs de l’université de Zurich ont réussi l’exploit de réaliser la plus grande simulation d’univers jamais produite, générant informatiquement la bagatelle de 25 milliards de galaxies. Cette expérience, censée durer vingt ans 1 (sauf si quelqu’un venait à oublier de débrancher le bidule), a pour but l’étude des éléments fondamentaux de l’univers et plus particulièrement de la matière noire. Dans le même temps, on a vu, ces derniers mois, ressurgir deux théories, jugées sérieuses, évoquant l’une, le fait que notre univers n’est, peut-être, que la projection en 3D d’un univers primitif en 2D, bref… un hologramme 2, et l’autre, plus folle encore, que ce même bon-vieil univers pourrait n’être, tout bonnement, que le résultat d’une simulation informatique (et donc que quelqu’un, quelque-part, a peut-être réellement oublié de débrancher le bidule) 3

Ici, un abîme pixélisé s’ouvre sous vos pieds comme vous réalisez que tout n’est qu’illusion…

Sans verser dans les extrémités de l’astrophysique et leurs répercussions métaphysiques, il semble toutefois assez aisé de constater que notre rapport au réel est déjà mis à mal par l’essor d’une « virtualité » toujours plus prégnante et intrusive. Des amusements innocents de la réalité augmentée qui fait revivre Pompéi le temps d’une visite (ou nous fait des oreilles de chat sur Instagram), aux retouches informatiques qui transforment votre rancard Tinder avec Ryan Gosling en moment gênant avec Phill Spector (quand elles ne révolutionnent pas l’anatomie humaine sur la couverture des magazines), et jusqu’aux « fake-news », modelant courbes de popularité et intentions de vote, le rapport de la société avec la réalité (oserais-je dire son attachement) semble s’être altéré sans que nous ne nous en émouvions vraiment jusqu’alors. Du moins, jusqu’aux dernières élections présidentielles aux États-unis.

L’élection de Donald Trump pourrait avoir sonné le glas de cette insouciance là, de cette dangereuse accoutumance au presque-vrai, aux faux grossiers, au « photoshopage » généralisé des images et des arguments. Il aura fallu pour cela assister à la défaite des médias institutionnels, à ce journalisme de la preuve, de la recherche des sources, face au grand n’importe-quoi des réseaux, aux punchlines, à la rumeur et à la propagande.

Il est assez curieux de constater que cette séquence correspond trait pour trait à un archétype propre aux dystopies : la prise de conscience tardive. Le début d’un roman catastrophe qui pourrait commencer ainsi.

Puis vint le jour de son investiture…

Pas de frasques ce jour là, ou très peu. Mélania, dans son ensemble Ralph Lauren bleu rappelant Jacky Kennedy, nous a presque fait oublier qu’il pleuvait. La foule, assez compacte par endroit, descendait à peine jusqu’au Smithsonian Castle… Trump, de toute façon, n’était pas le premier président à avoir menti pour se faire élire…

C’est le lendemain qu’on comprit que Donald allait gouverner sur le même mode qui lui avait permis d’accéder au pouvoir, Sean Spicer, le porte-parole de la Maison Blanche, confirmant lors de sa toute première conférence de Presse et en une seule affirmation que les États-unis venaient de basculer dans l’ère de la « Post-vérité » :

« Ce fut la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture, point barre! » Sean Spicer 23/01/2017

Le même jour, le président lui-même transforma le traditionnel discours à la CIA en fable messianique quand il affirma que, la veille, la pluie avait cessé dès le début de son discours pour reprendre sitôt celui-ci achevé… Le New York Times confirma plus tard, rapports météo à l’appui, ce qui m’avait semblé tout d’abord: il avait plu durant toute la cérémonie…

Le lendemain, sur NBS, Kellyanne Conway, la conseillère du Président, apportait sa pierre à l’édifice en donnant corps à ce que tous craignaient déjà. En défendant un Sean Spicer mis à mal par la presse et les photos de l’agence des parcs publics, elle inventait les « faits alternatifs » (alternative facts) : une réalité virtuelle, parallèle, concomitante au réel et tirant sa légitimité non de ce qui s’est vraiment passé mais de la légitimité de celui qui l’émet.

Presque aussitôt les ventes de 1984, le roman dystopique d’Orwell explosaient jusqu’à la rupture de stock…4

C’est que, sans le savoir, Kellyanne Conway avait usé de Novlangue: cette langue imaginaire inventée par Orwell pour « 1984 », cette langue où les mots ont perdu leur sens. L’outil principal d’un pouvoir démagogique et totalitaire s’appuyant sur la falsification de l’histoire et du langage:

« La guerre c’est la paix »

« La liberté c’est l’esclavage »

« L’ignorance c’est la force »

Dans la foulée c’est toute la littérature de la dystopie (ou de la contre-utopie) qui profitait de cette crispation. Un phénomène qui s’était déjà produit en 2013 quand « L’affaire Edward Snowden » avait mis en lumière les dérives des programmes de la surveillance de masse sur internet.5 6

1984 donc, de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, Nous autres d’Ievgueni Zamiatine, Un bonheur insoutenable d’Ira Levin, L’oiseau d’Amérique de Walter Travis, La servante écarlate de Margaret Atwood, Le fils de l’homme de P.D. James, V pour vendetta d’Allan Moore… Autant de livres qui battent désormais des records de vente. Utopies dévoyées, contre-utopie, dystopies, pourquoi ce désir soudain d’arpenter les rues du cauchemar?

Parce que Trump bien sûr ! Mais peut-être aussi parce qu’au sortir du 20ème siècle, cimetière des utopies, la société a enfin appris à se craindre elle-même plus que n’importe-quel monstre.

Parce que la littérature, l’Histoire et la sociologie nous ont donné des grilles de lecture, des archétypes, des portraits-robots, et que dans nos cerveaux fonctionnant par analogie, par reconnaissance des formes, une petite lumière s’est allumée quand les promesses de 2017 ont commencé à trop fortement ressembler aux réalités des ces romans là.

Parce qu’on a pas forcement lu Millgram faisant la synthèse de son expérience sur la soumission à l’autorité, Tod Strasser et La Vague, démontrant que l’efficacité d’un discours d’adhésion relève parfois de l’hypnose collective, Hannah Arendt ou Jonathan Littell, nous apprenant que les meurtriers les plus efficaces ne sont pas des psychopathes mais des fonctionnaires zélés… mais on a vu Fahrenheit 451, Orange mécanique, Brazil, Soleil vert, Bienvenue à Gattaca, 1984 encore, et bientôt The handmaid’s tales ; et qu’on sait que la plupart de ces objets cinématographiques ou télévisuels étaient d’abord des livres, et qu’après tout, les livres, c’est toujours vachement mieux!

Alors oui, on joue à se faire peur, à chercher dans les pages ce qu’on connait déjà ou qu’on croit reconnaître ; comme autrefois, dans nos contes de fées, quand, sous les traits d’une sorcière de papier, on reconnaissait la dame de la cantine, celle qui nous filait la frousse, et qu’on tremblait d’autant plus fort. Oui, on tremblait, mais le lundi suivant, quand on la retrouvait à son poste, elle nous paraissait soudain bien moins grande et, pour la première fois, on osait même la regarder dans les yeux.

C’est que les dystopies paraissent relever de la même démarche que les contes pour enfants, cette « purgation des passions » propice au développement de notre rationalité.

Au moment où j’écris ces mots, la série The Handmaid’s Tales, qu’on pourrait littéralement traduire par « Les contes de la servante », mais qu’on connait ici sous le titre de « La servante écarlate », adaptation d’un roman de Margaret Atwood racontant par le menu l’avènement d’une dictature théocratique aux États-Unis, vient de décrocher treize nominations pour les Emmy Awards…

NB: Quelques jours après la rédaction de cet article, Sean Spicer a démissionné de son poste de porte-parole. (22/07/17) 

 

Notes

 

1. Utilisant pour cela le super-calculateur Piz Daint, du Swiss National Supercomputing Centre (CSCS) et algorithme révolutionnaire baptisé PKDGRAV3.

2. http://sciencepost.fr/2017/01/prio-lunivers-primitif-etait-hologramme.

3. Elon Musk le visionnaire président de Tesla et de Space X affirmait il y a peu que : « Il y a une chance sur des milliards que nous soyons dans une réalité de base. » Max Tegmark, professeur au MIT quant à lui nuançait fortement l’hypothèse: « Est-il possible que nous soyons dans une simulation? Oui. Sommes-nous probablement dans une simulation? Je dirais non». Art. slate.fr 1/11/16. 

4. Le 21/07/17 alors que la rédaction de cet article est achevée depuis la veille (Marie-France m’en est témoin), sortait un article dans le Monde.fr reprenant le même thème de l’actualité nouvelle du roman de George Orwell dans l’Amérique de Trump et des faits alternatifs. 1984 est définitivement dans l’air du temps.

http://www.lemonde.fr/livres/article/2017/07/20/relire-1984-a-l-ere-de-la-post-verite_5162956_3260.html

5. lemonde.fr big-browser du 26/01/17 1984 de George Orwell est en tête des ventes aux États-Unis.

6. Le thème de la surveillance généralisée ou du moins l’imprégnation de sa croyance est un archétype du récit dystopique.

7. « Contre-utopie : utopie au fonctionnement parfait, mais qui débouche sur une réalité terrifiante. Dystopie : utopie fondée sur des principes condamnables. » « Une dystopie peut également être considérée, entre autres, comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie. » Wikipedia.

8. Roman relatant une expérience de psychologie réalisée au lycée Cubberley à Palo Alto en Californie en 1967 par le professeur d’histoire Ron Jones désireux de faire comprendre à ses élèves les mécanismes de la propagation du nazisme. Expérience qui dut être arrêtée du fait de sa trop grande efficience.

9. Sur le thème du rôle du conte de fée : Bruno Bettelheim « Psychanalyse des contes de fées » 1976.

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