EXTRAIT – Philippe Alessandri nous propose un extrait du roman de Pearl Buck, Les Fils de Wang Lung, publié au Livre de Poche. Le passage traite de la mort d’un père, qui a trois fils. Dans ce court extrait, on peut voir, malgré la distance qui nous sépare, une analogie entre des funérailles chinoises de l’époque et celles qui avait encore lieu chez nous quelques décennies seulement en arrière. Même si les choses ont depuis bien changé, l’œuvre de cette merveilleuse romancière reste d’une modernité troublante.

Or, quoique le puissant vieillard de la terre fût mort et enterré, on ne pouvait pas encore l’oublier, car il lui était dû les trois ans de deuil que les fils doivent accorder à leur père. Pendant cent jours les trois fils devaient porter des souliers blancs et ensuite ils avaient le droit d’en porter des gris perle ou de quelque teinte morne analogue. Mais ils ne devaient pas porter de vêtements de soie, ni les fils de Wang Lung ni leurs femmes, jusqu’à ce que les trois ans fussent écoulés et que la tablette définitive pour le lieu de repos de l’âme de Wang Lung fût confectionnée, libellée et logée à sa vraie place parmi les tablettes de son père et de son grand-père. Ainsi donc, Wang l’Aîné commanda de préparer les vêtements de deuil pour chaque homme et femme et petit-fils. Maintenant, chaque fois qu’il parlait, depuis qu’il était le chef de la maison, il usait d’un ton très haut et magistral et il prenait comme de droit le siège d’honneur dans chaque salle où il s’asseyait avec ses frères. Ses deux frères l’écoutaient, le second avec sa petite bouche étroite tordue comme par un sourire intérieur, car il se jugeait en secret toujours plus sage que son frère aîné, parce que c’était au second fils que Wang Lung avait confié la gestion des terres et lui seul savait combien de fermiers il y avait et combien d’argent on pouvait attendre des champs à chaque saison, et cette connaissance lui donnait du pouvoir sur ses frères, du moins à son jugement personnel. Mais Wang III écoutait les commandements de son frère comme quelqu’un qui a appris à entendre des commandements lorsqu’il est utile de les entendre, mais aussi comme quelqu’un dont le cœur n’est pas à ce qu’il fait et comme s’il n’attendait que d’être parti. A vrai dire chacun des trois frères aspirait à l’heure où l’héritage serait partagé, car ils étaient d’accord qu’il devait être partagé, étant donné que chacun avait, dans son for intérieur, un dessein pour lequel il souhaitait recevoir son patrimoine, et ni Wang II, ni Wang III n’auraient été désireux que les terres fussent entièrement au pouvoir de leur frère aîné, ce qui les eût rendus dépendants de lui. Chaque frère y aspirait à sa façon propre, l’aîné parce qu’il voulait savoir combien il aurait et si ce serait assez ou non pour sa maison et ses deux femmes et pour ses nombreux enfants et pour les plaisirs secrets qu’il ne pouvait pas se refuser. Le second frère y aspirait parce qu’il avait de grands marchés de grains et qu’il avait de l’argent prêté au- dehors et il voulait pouvoir disposer de son héritage de façon à développer son propre commerce. Quant au troisième frère, il était si bizarre et renfermé que personne ne savait ce qu’il désirait, et son sombre visage n’exprimait jamais rien. Mais il était impatient et on pouvait au moins voir qu’il lui tardait d’être parti, bien que personne ne sût ce qu’il comptait faire de son héritage et que personne n’osât se risquer à le lui demander

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