Marguerite Yourcear, une vie privée
Il ne s’agit pas du tout d’un ouvrage scientifique sur Yourcenar mais bien d’un texte présenté par son éditeur comme un roman qui se révèle être une biographie romancée. Nous avons déjà à notre disposition trois excellentes biographies de Marguerite Yourcenar, celles de Josyane Savigneau, de Michèle Sarde et de Michèle Goslar 1 . Christophe Bigot dit lui-même dans une note de remerciements à ses sources, à la fin de son livre qu’il s’est appuyé largement sur les informations nombreuses et souvent inédites, fournies par ces biographies. Á vrai dire, son livre ne dévoile rien sur ce que Jean d’Ormesson a appelé « une espèce de mystère extrêmement célèbre » à propos de Marguerite Yourcenar. Il s’agit ici plutôt de la reconstitution d’une décennie particulière de la vie de Yourcenar, les années passées avec le photographe américain Jerry Wilson qui, après le décès de Grace Frick, en 1979, prend une place de plus en plus importante dans la vie de l’académicienne jusqu’en 1986, date à laquelle il disparaît à son tour. Quand elle le connaît, elle a 76 ans et lui 30. Bigot remarque sobrement : « Elle aime les femmes. Il aime les hommes ». Nous sommes devant un texte dont le genre est difficilement définissable, un sorte de « biopic » littéraire qui emprunte beaucoup d’éléments exacts et très bien documentés au parcours de Yourcenar pendant cette décennie. Par ailleurs, l’auteur propose, dans une grande partie du livre, des dialogues totalement inventés, à partir des données objectives que l’on trouve dans les biographies ou dans la correspondance de Yourcenar publiée chez Gallimard depuis 1995.
Le livre a bénéficié, à la rentrée 2024, d’un lancement spectaculaire, d’un accueil dithyrambique de nombreux critiques (« le livre de la rentrée » d’après Jérôme Garcin, habituellement plus mesuré) et en même temps d’une réception assez limitée dans le lectorat. De façon significative, le seul Prix qu’il a obtenu est celui de la biographie romancée Geneviève Moll. Il le mérite, à coup sûr. Bien entendu, il faut se réjouir de voir de nouveaux textes publiés à propos de Yourcenar, toujours d’actualité. Sa personne, toujours mystérieuse comme elle l’a voulu d’ailleurs, intéresse et on ne peut que s’en féliciter. Cela dit, le point de vue et la technique narrative choisis par Christophe Bigot peuvent prêter à discussion, voire à polémique. Dans ne note préliminaire, il précise d’ailleurs, anticipant les possibles critiques : « Ceci est un roman basé sur des faits réels. Les dialogues sont inventés, de même que les pensées des personnages et un certain nombre de scènes ». De ce fait le texte proposé est aussi ambigu que le furent les relations entre Yourcenar et Jerry Wilson, passant au départ d’une relation de travail, d’un compagnonnage de route et de cœur, pour finir dans un cauchemar de violences et de mort. La présence de Yourcenar est marquée dès la jaquette du livre avec un titre emprunté à une réponse de Zénon au début de L’Œuvre Au Noir : à Henri Maximilien qui lui demande s’il se souvient d’une petite fille croisée à l’école dans leur jeunesse, Zénon répond : « Quoi de commun entre moi et cette petite fille souffletée ? Un autre m’attend ailleurs. Je vais à lui » (ON, p.565). Référence énigmatique qui semble caractériser les rapports nourris d’attentes et de ruptures de Yourcenar et de Jerry Wilson. L’éditeur est plus explicite, il propose comme bandeau d’annonce du livre : Le dernier amour de Marguerite Yourcenar, accroche plus commerciale qui reprend le titre d’une des Nouvelles orientales de Yourcenar : « Le dernier amour du prince Genghi. » La technique narrative adoptée est inspirée d’un certain nombre de romans contemporains, qui consiste à créer un effet d’attente à la fin de chaque chapitre pour préparer la découverte du suivant. Il s’agit donc, dans ce cas, d’un procédé narratif tout à fait éloigné de la construction habituelle de la biographie qui, en principe, suit la chronologie de la vie de l’auteur présenté. Avec ce livre, nous avons affaire à un procédé romanesque, parfois mélodramatique jusqu’à l’excès, qui tend à provoquer l’intérêt du lecteur le plus souvent possible. Tous les détails des voyages, des rencontres, en particulier après l’élection à l’Académie française en 1980, sont rigoureusement exacts et confirment ce que les biographies déjà mentionnées nous disaient, mais on éprouve un sentiment de gêne, parfois même d’irritation, à voir publiés des dialogues jamais entendus et que C Bigot reconstitue, à sa manière, à partir d’éléments indirects. On remarquera que, prudemment, il donne la parole à des personnes décédées, ce qui le pousse ou le contraint à négliger la présence de deux compagnons de route de Yourcenar autour des mêmes dates, encore vivants aujourd’hui : la poétesse argentine Silvia Baron Supervielle qui construit avec elle une amitié affectueuse, à partir de 1979, grande absente de ce récit et l’horticulteur italien Paolo Zacchera qui ne joue qu’un rôle subalterne au cours d’un épisode pathétique à Venise. Si Christophe Bigot avait pu ou voulu consulter les 44 numéros du Bulletin de la SIEY, publiés à ce jour, il aurait enrichi ses sources. Á ce sujet, il est curieux que la SIEY ne fasse pas partie de la note bibliographique fournie à la fin du livre. Le livre présente donc deux aspects différents : une narration très bien écrite, convaincante, des déplacements et des rencontres de Yourcenar au cours de ces années : on est informé de tous les détails, la minutieuse préparation des voyages, les destinations successives : Miami, Angleterre, Danemark, aux Pays-Bas, Amsterdam, Bailleul sur les terres de Yourcenar, le Népal, le Maroc. L’auteur possède un art évident pour planter un décor, une ambiance : citons, par exemple, au début, l’évocation de la croisière dans les Caraïbes en 1980, ou celle de la réception à l’Académie française en 1981, qui sont d’une cruauté terrible. Il y fait preuve d’un sens aigu de l’observation et d’une ironie iconoclaste dans la description de cette cérémonie, pourtant importante dans l’histoire de la littérature française, qui consacre l’entrée de la première femme dans cette Assemblée illustre. Ou dans la reconstitution de l’atmosphère, à Petite Plaisance au moment de l’agonie de Grace Frick ou dans le récit d’une séance de signatures dans une librairie d’Amsterdam. Ces pages réussies confirment ses talents de romancier.
On sait quels moments difficiles Yourcenar a traversés, surtout après le décès de Grace Frick. Mais on sait aussi qu’ils furent malgré tout très féconds, puisque c’est à ce moment-là qu’elle rédige un bon nombre de ses textes importants, comme Quoi? L’Éternité, Un homme obscur et en collaboration avec des photographies de Jerry Wilson Blues et Gospels, La Voix des choses. On regrettera que soient privilégiées les anecdotes plus ou moins croustillantes sur l’intimité de Yourcenar au détriment de son travail d’écriture qui occupait pourtant l’essentiel de sa vie. Très vite, on abandonne ce récit à la troisième personne, par un narrateur classique, pour entrer dans l’intériorité des personnages, en l’occurrence celle de Marguerite Yourcenar, à propos de sa première rencontre avec Jerry Wilson, et aussi celle de ce dernier. L’auteur imagine les premiers échanges entre Yourcenar et Jerry comme il reproduira plus tard les mêmes dialogues entre Yourcenar et Maurice Dumay, avec Grace Frick malade, ou la fidèle infirmière DeeDee. Au même moment, il établit un rapport entre l’aventure passée de Yourcenar avec André Fraigneau et celle qu’elle vit dans cette décennie avec Jerry Wilson, parallèle parfois forcé qui se poursuit jusqu’à la fin du livre, comme semble un peu exagérée la référence permanente au tableau du Cavalier polonais de Rembrandt, qui devient un fil conducteur de son rapport avec lui. C. Bigot ne va pourtant pas au bout des révélations, le récit s’arrête toujours à l’entrée de la chambre de Yourcenar. On ne saura jamais ce qui s’y passe.C’est trop ou pas assez ! Il nous rapporte ainsi une scène grotesque quand Yourcenar se retrouve un soir à la porte de la chambre de Jerry : « elle s’aperçoit en passant devant sa chambre qu’il a laissé sa porte entrouverte. Elle ne peut s’empêcher de la pousser. Son cœur bat la chamade. Elle devine que Jerry est entièrement nu sous le drap. Soudain, il ouvre grand les yeux. “Ne restez pas sur le seuil, lui dit-il. Entrez et fermez la porte” » (p. 114). Á ce moment nous sommes dans une véritable série de téléfilm. Le ton adopté pour ces épisodes renforce cette impression de littérature romantique comme le prouve un rapide florilège de phrases surprenantes pour une écrivaine au style aussi classique que Yourcenar : « La nuit est piquée d’étoiles. L’air glacé colle ses lèvres contre ses dents. Elle prend une profonde inspiration » (p. 79) Elle est émue : « comme une collégienne » de revoir Jerry (p. 88-89) ou dans le portrait physique de Jerry : « Jerry s’offre un hamburger. Les lèvres s’écartent sur les dents blanches, les mâchoires jaugent d’instinct le degré d’ouverture nécessaire à l’enfournement du monstrueux empilement d’aliments. La graisse coule le long de ses doigts et il les lèche un par un » (p. 92) ou : « Avec ravissement, elle le voit descendre l’escalier pieds nus, le peignoir ouvert sur sa poitrine, bombée, les yeux encore collés par le sommeil dur et prolongé qui succède aux rendormissements de l’aube […]. Elle éprouve l’ivresse d’une jeune mariée à lui servir son café fumant, ses tranches de pain nappées de confiture d’airelles » (p. 107) ou : « Le regarder dormir est l’un de ses plus grands plaisirs. Il s’y mêle un peu de prévenance maternelle et beaucoup d’érotisme inavoué. Ce grand corps doré, à la cage thoracique saillante qui se soulève et s’abaisse au rythme régulier de la respiration, lui paraît fort et fragile à la fois. Elle donnerait beaucoup pour le caresser, se blottir contre lui, s’en faire un rempart contre les nuits encore froides. » (p. 108) ou : « Le jardin n’a jamais été aussi beau. Torse nu, Jerry taille les haies ou arrose les fleurs tandis qu’elle écrit ou fait des tartes aux fruits » (p. 147) ou « Elle ne se lasse pas d’y voir les ombres se mouvoir sur les flots noirs, de guetter le profil si pur de Jerry se franger d’or quand le soleil sort de l’eau » (p. 148) ou l’évocation, dans le jardin de Petite Plaisance, de Jerry qui admire son amant Daniel après son bain : « Ses cheveux mi-longs plaqués en arrière dégouttent. À l’oreille gauche, un petit serpent d’or ondule. Les larmes salées de la mer d’Arabie roulent le long de ses biceps. Quel adonis ! » (p. 249).
Par ailleurs, une grande partie du récit est consacrée aux problèmes de pouvoir entre les différents partenaires, aux négociations pour occuper la chambre de Grace Frick, aux crises de plus en plus violentes de Jerry qui apparaît comme un gigolo intéressé, possédé par la drogue. La reproduction des dialogues occupe et asphyxie la narration qui tourne au vaudeville et enfin au drame dans une descente aux enfers dans laquelle la vie chaotique de Jerry entraîne Yourcenar. Les histoires de jalousie entre homosexuels envahissent le récit de même que les maladies de Maurice Dumay, de Jerry Wilson, puis de Daniel, son amant. L’utilisation de la langue anglaise pour certaines interventions de Jerry, pour donner plus de vraisemblance à ses paroles, des formulations vulgaires dans la bouche des amants comme l’atteste ce dialogue entre Jerry et Maurice Dumay ou entre Jerry, Daniel et Yourcenar : « Tais-toi, la vieille, tu racontes des bobards » (p. 248) rendent e récit chaotique, les anecdotes des violences physiques infligées par Jerry à Yourcenar à Venise et ailleurs et celui rocambolesque de la drogue cachée dans la chambre d’hôtel en Inde traduisent le summum de cette dérive. Tout cela est certainement véridique mais on souffre de voir la pauvre Yourcenar associée à ces épisodes mélodramatiques. L’évocation du milieu homosexuel dans l’appartement de la rue Pavée à Parisest complaisante comme l’est le voyage à San Francisco qui permet tout un développement de la part de l’auteur sur l’importance de la communauté gay dans cette ville et du sida. Ce livre a pu être vu comme un témoignage essentiel sur les années sida dans la France des années 80. Le livre se réduit alors à une espèce de chant de la communauté gay qui nous éloigne du sens profond de la vie de Yourcenar. Avec la crise cardiaque de Marguerite Yourcenar, cela tourne au mélodrame. On se croirait dans une série américaine. Cela atteint son paroxysme avec Jerry fait des tentatives de suicide à l’hôtel Ritz : « Il prend possession de la chambre, s’allonge sur le lit king size, tente en vain de se masturber, hésite à appeler le room service pour une coupe de champagne » (p. 282).
En définitive, il nous semble souhaitable de revenir à un texte de Yourcenar comme on revient à la réalité après un cauchemar. En effet, elle écrivait, en 1980, dans Mishima ou la Vision du vide ces lignes prémonitoires : « Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter Hamlet sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplé par les méthodes d’une presse et de media s’adressant à un public qui sait de moins en moins lire. Nous tendons tous à tenir compte, non seulement de l’écrivain, qui, par définition, s’exprime dans ses livres, mais encore de l’individu, toujours forcément épars, contradictoire et changeant, caché ici et visible là, et, enfin, surtout peut-être, du personnage, cette ombre ou ce reflet que parfois l’individu lui-même (c’est le cas pour Mishima) contribue à projeter par défense ou par bravade, mais en deçà et au-delà desquels l’homme réel a vécu et est mort dans ce secret impénétrable qui est celui de toute vie » (MVV, p. 198).
Le livre de Christophe Bigot, en privilégiant l’individu au détriment de l’écrivain, correspond à ces affirmations si lucides, écrites à l’époque de la relation de Yourcenar avec Jerry Wilson. En la décrivant comme une vieille personne ayant perdu la maîtrise de sa vie, il consacre une sorte de voyeurisme. La biographie romancée pratiquée ici semble être à la littérature ce qu’est le “biopic” au cinéma.
NOTES
1 Josyane SAVIGNEAU, Marguerite Yourcenar. L’invention d’une vie, paris, Gallimard, 1990 ; Michèle SARDE, Vous, Marguerite Yourcenar. La passion et ses masques, Paris, Robert Laffont, 1995 ; Michèle GOSLAR, Yourcenar. Biographie. « Qu’il eût été fade d’être heureux », Bruxelles, éd. Racine/Académie royale de langue et de littérature françaises, 1998.
Jean-Pierre CASTELLANI
Pourraient vous intéresser, du même auteur ou sur son oeuvre :
La lettre de Jean-Pierre Castellani à Marguerite Yourcenar
Corses de la diaspora, ed. Scudo, 2018 – Question à Jean-Pierre Castellani
Partager :
- Cliquer pour partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X
- Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook
- Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn
- Cliquez pour partager sur Reddit(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Reddit
- Cliquez pour partager sur Tumblr(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Tumblr
- Cliquez pour partager sur Pinterest(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Pinterest
- Cliquez pour partager sur Pocket(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Pocket
- Cliquez pour partager sur Telegram(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Telegram
- Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp
En savoir plus sur Musanostra
Subscribe to get the latest posts sent to your email.