« Comment choisir sa vie quand on ne connaît plus les termes du choix ? » La technologie est-elle porteuse de déterminismes sur l’homme ? C’est cette énigme qu’a explorée Clément Camar Mercier à l’ARIA, dans son texte « Le procès de Darwin ».

Par : Sophie Demichel-Borghetti

Il est des fables où la vérité qui sort du puits se refuse à ôter ses voiles. Lors de ce procès, ces voiles prendront le nom et la figure d’ « algorithmes », ou d’une loi invisible des nombres.

« Le procès de Darwin » est de ces joutes qu’invente le Malin pour avertir les mortels, qui croient se divertir. Il advient parfois ironiquement que ce « mentir vrai » les nourrissent en esprit. Mécontents de leur vie, insatisfaits du monde et d’eux-mêmes, une femme et un homme vont surgir pour mettre en jeu, dans un monde d’où le vrai s’absente, leur ultime requête. Seul espoir de réparation, de compréhension : une mise en accusation de ce qui, radicalement, échappe : le pouvoir technologique.

Nous sommes influençables ? C’est la loi des nombres qui l’a décidé.

Nous sommes contraints, asservis, hiérarchisés ? C’est la loi des nombres qui l’a décidé. Darwin

Le coupable, c’est la machine

Pour être désirables, aimés, acceptés seulement, nous ne savons pas quoi faire. Le paradoxe hilarant, parfois absurde, qui fonde ce texte, est que se met à être drôle ce qui ne l’est pas. Par les rires étranges, par l’exaspération des faits, l’exagération des maux.

Le coupable, c’est la machine. Mais nous ne saurons jamais qui est la machine. Darwin

Ce qui est si jouissif, c’est que réellement, ce ne sont ni les « prêtres » (pardon pour l’emprunt), ni les tenants réels du pouvoir que cette détresse conteste, contre qui elle demande de l’aide, mais notre propre soumission. C’est l’acceptation du pire qui est là interrogée.

Si l’intelligence s’absente, quels signes pouvons-nous espérer vrais ? La « technologie » dont il est question figure une machine de pouvoir, de transformation qui échappe à cet homme « qui meurt et n’est pas heureux ».

Alors reste le procès ! Mais ne savons nous pas déjà qu’il sera pipé ?

Si les formules mathématiques jouent à ruiner nos vies, nous sommes dans une farce idéologique ; et nous sommes les pions de ce jeu. À repenser à ces mots dits, nous finirons par y croire.

Qui sait ce qu’il veut ? Ce qu’il veut, vraiment ? Quelle est la décision de soi ?

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 « Comment choisir sa vie quand on ne connaît même plus les termes du choix…, et tandis que l’on assiste, impuissant, au spectacle de sa lente mais continue déréliction ? » (Pierre Zaoui). Si le diable se cache dans les détails, c’est ce trouble que dit le texte de Clément Camar Mercier. La décision de soi est perverse, après tout, duplice donc, dans l’antique sens du terme : ne sait-on rien d’autre, depuis toujours, que cette décision est « fatum », destin ? Par la subtilité, de l’auteur et du metteur en scène, à faire détourner le regard, c’est cette difficulté à décider de soi qu’il met en jeu.

Outils et témoins de la fiction

Mais n’est-ce pas aussi le premier apprentissage nécessaire que d’apprendre d’abord que l’on ne sait rien de vrai ; sinon la seule puissance réelle, celle de la fiction qui crée sa propre vérité.

Serge Nicolaï sait que l’on n’est rien – où pas de ceux qui osent la scène et son risque-, si l’on ne sait oublier son nom et se faire outil, en corps et en voix, d’une pure création qui elle, elle seulement, sait faire Vérité. « Le procès de Darwin » est de ces paris réussis de créer des comédiens, de leur donner cet être-là. Serge Nicolaï a su forger la duplicité de cette jeune femme et ce jeune homme, devenus Lou, Sacha, avocats, procureurs, qu’importe ; il a su leur donner cette force d’être, pour nous, dans ces mots, à la fois narrateurs de ce qui là, partout, arrive, et ceux qui le subissent ; pour nous, d’être outils et témoins de la fiction qui fait monde. Il a ouvert à cette joute son espace fictif, un domaine d’existence, le domaine d’existence des possibles

Et cette farce devient suspension des certitudes, éclaire ce point aveugle du temps, qui nous dessine que, si la liberté est peut-être un leurre, si l’on attend des réponses qui jamais n’arriveront, la vérité se dit parfois, par occasions. Le théâtre est « faux », dit-on ; mais il rend libre. Et quand la Vérité se transforme en doutes impossibles à combler, rien n’est jamais vrai que sur scène.

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