Quelle est la place de Sade au sein de la Révolution française ? Alors que le marquis y participe activement, il demeure fermement attaché à l’aristocratie. La Philosophie dans le boudoir, oeuvre écrite en pleine période de tumulte, nous donne des éléments de réponse.

Par : Kévin Petroni, Doctorant à l’Université de Corse – UMR CNRS LISA 6240

Je suis anti-jacobite, je les hais à mort ; j’adore le roi, mais je déteste les anciens abus ; j’aime une infinité d’articles de la Constitution, d’autres me révoltent. Je veux qu’on rende à la noblesse son lustre, parce que de le lui avoir ôté n’avance à rien ; je veux que le roi soit le chef de la nation ; je ne veux point d’assemblée nationale, mais deux chambres comme en Angleterre, ce qui donne au roi une autorité mitigée, balancée par le concours d’une nation nécessairement divisée en deux ordres ; le troisième [Le clergé] est inutile, je n’en veux point. Voilà ma profession de foi. Que suis-je à présent ? Aristocrate ou démocrate ? Vous me le direz s’il vous plaît, avocat, car pour moi, je n’en sais rien.   

Sade, Lettre à Gaudifry, le 5 décembre 1791

Athée, victime de l’arbitraire d’Ancien régime, Sade est libéré d’un long emprisonnement à Vincennes, puis à La Bastille, par les révolutionnaires. Il participe activement à cette Révolution au sein de la section des Piques, la branche la plus radicale, en qualité de rapporteur et d’écrivain à gages. Cependant, Sade demeure un grand aristocrate, héritier des plus grandes familles nobiliaires françaises. Il répugne à l’égalité de conditions entre les aristocrates et le peuple, et s’oppose à la suppression de la monarchie. Son nom d’adoption incarne parfaitement les ambiguïtés de l’écrivain au cours de cette période de troubles : Louis Sade. S’il choisit d’abolir la particule aristocratique de son nom, il adopte un prénom qui témoigne de son attachement à la famille royale. Cette ambivalence le rapproche des monarchiens, membres de l’aristocratie favorables à une monarchie parlementaire.

Le Marquis de Sade dans sa geôle, à la Bastille

Il nous semble que La Philosophie dans le boudoir, publiée en 1795, au moment de la chute de Robespierre, éclaire au mieux les liens entre le marquis et la Révolution. Le livre raconte l’instruction libertine d’Eugénie, par trois libertins Madame de Saint-Ange, son frère incestueux, le Chevalier de Mirvel et Dolmancé et par les jardiniers, représentant les membres du peuple. La Philosophie dans le boudoir semble alors défendre une instruction des femmes placée sous les principes du XVIIIe siècle, le droit naturel, l’expérience, l’autonomie face aux tutelles ; néanmoins, ce discours d’autonomie recèle une volonté de détruire l’ensemble des cadres qui protègent l’individu de son aliénation aux grands aristocrates. En vérité, dans ce texte, Sade use de la parodie afin d’ébranler, soit de mettre en branle, de déranger, l’ensemble des règles et des lois qui l’empêchent d’accomplir son désir, si bien que la parodie des discours d’instruction morale et politique dissimule ce que d’aucuns ont longuement nommé  l’anarchie sadienne, celle d’un cruel despotisme des sexes, et que je nommerai plutôt l’aristocratie sadienne, une perversion des principes aristocratiques qui reproduit les inégalités de l’Ancien Régime.

Toute la tension sadienne se trouve dans cette appréciation : La Philosophie dans le Boudoir est une oeuvre de la révolution ; mais d’une révolution qui est censée rétablir, pour Sade, l’ordre véritable des aristocrates, des meilleurs, celui qui prendrait sa légitimité dans le discours de la nature et qui s’instituerait par la force. 

Si Sade pense qu’il y a de la philosophie à trouver dans le boudoir, soit une sagesse à fonder dans une instruction au libertinage, c’est afin de mieux ramener, rabaisser, diminuer, la sagesse aux vices du boudoir ; en ce sens, Sade se joue de tous les discours, se les approprie, les étreint et les broie, afin de mieux masquer l’essence de son oeuvre : la volonté de quelques-uns d’abuser d’autrui. 

Une instruction au libertinage

La Philosophie dans le Boudoir se présente d’abord comme une instruction au libertinage à destination des jeunes femmes. Cet enseignement est placé sous le signe de l’immoralisme, qui consiste à extirper les apprentis d’une morale chrétienne contraire à leur nature et  leur plaisir. 

Une dramatisation du savoir

Afin de rendre la lecture plus intéressante, La Philosophie dans le boudoir dramatise le savoir. 

Le boudoir : un lieu utopique

L’oeuvre se présente comme une pièce de théâtre à lire. Le boudoir désigne le lieu idéal d’une pièce de théâtre qui concentre tous les personnages, pendant trois heures (unité de temps), dans un même espace (unité de lieu), afin d’assurer « l’instruction » de la jeune Eugénie (unité d’action).

Cet espace sert à la mise en oeuvre d’une utopie éducative. Michel Delon n’indique-t-il pas, dans sa présentation de l’ouvrage, que le boudoir de Saint-Ange est à rapprocher du château de Saint-Ange, anciennement situé à proximité de Fontainebleau, placé par Mme de Scudéry en plein coeur de la « vallée des amours » dans sa Carte du Tendre ? Le boudoir renvoie donc à un lieu séparé de la ville, isolé de tout contrôle et de toute surveillance. Dans la littérature libertine, le boudoir est souvent associé aux « petites maisons », résidences aristocratiques d’agrément, qui incitent les invités au plaisir sans se soucier des répercussions de leurs actes. De cette sorte, le boudoir se place dans un lieu où toute éducation alternative est possible. Il favorise ainsi une éducation immorale.

Le dialogue mondain

Le lieu favorise un genre spécifique de l’éducation galante : le dialogue mondain. Outre le Banquet de Platon qui incitait par l’art de la conversation à se laisser aller à la connaissance du désir par le désir de connaître, La Philosophie dans le boudoir s’inscrit dans un genre très spécifique du XVIIIe siècle.

Fontenelle publie Entretiens sur la pluralité des mondes, dialogues galants où un homme tente de séduire une jeune femme tout en l’instruisant des mystères de l’astronomie cartésienne ; puis, un autre texte, certes inconnu de Sade, mais qui permet de donner une idée de la littérature de son temps, confirme ce goût pour le dialogue mondain. Il s’agit du Rêve de d’Alembert de Diderot, dans lequel Mme de Lespinasse est initiée par le savant aux découvertes astronomiques de son temps. La Philosophie dans le boudoir réunit sept dialogues « philosophiques », contenant un pamphlet politique, où le but est clairement de pervertir une jeune femme en l’initiant aux théories des libertins sur le désir, la religion, la politique, la nature etc.

La libido sciendi, soit le plaisir issu de la connaissance, provient de la conversation, cet art qui consiste à frotter sa cervelle à celle d’autrui. La conversation repose sur une certaine corporalité du discours. Elle implique le physique, la gestuelle, le sensoriel, et place alors l’expérience au centre d’une démarche de savoir. C’est pourquoi le dialogue est un choix formel particulièrement important. Pour un libertin comme Sade, il s’agit de s’affranchir des codes et des conventions des ouvrages d’instruction religieuse pour proposer un contre-apprentissage fondé sur l’expérience personnelle de son corps. Le but semble alors de rejeter tous les dogmes de la société d’Ancien Régime. 

En ce sens, le boudoir est le lieu scénique où se déploie l’apprentissage immoral des libertins opposé aux dogmes de la religion. 

Une éducation « optimiste » dans le cadre sadien

Cette scénographie du savoir participe à la réussite de l’entreprise sadienne. La Philosophie dans le boudoir présente une éducation particulièrement réussie. 

Les étapes d’une instruction « réussie »

L’instruction se réalise en sept dialogues qui décrivent les trois étapes de l’instruction de la jeune femme : 

  1. Les procédés de l’instruction (Premier dialogue) : Madame de Saint-Ange discute avec son frère, Monsieur de Mirvel, des procédures libertines à instituer pour Eugénie.
  2. L’instruction immorale d’Eugénie (du deuxième dialogue au sixième dialogue) : par la théorie et la pratique du désir, il convient de fournir à Eugénie une éducation qui lui permettra de s’affranchir de la morale d’Ancien Régime.
  3. Le triomphe de l’éducation libertine (dernier dialogue) : ce triomphe est symbolisé par la série de sévices infligés à la mère d’Eugénie dans l’ouvrage, Mme de Mistival. Cette doit révéler la victoire de l’immoralité sur la morale chrétienne.
L’instruction sadienne désire participer au dialogue sur l’éducation des femmes au XVIIIe siècle

Par cette instruction à rebours, Sade semble vouloir participer à sa manière au dialogue de l’éducation des jeunes femmes au coeur de la Révolution. Le texte semble s’inscrire dans la droite lignée des intentions de Mme de Merteuil, dans la lettre LXXXI des Liaisons dangereuses, à savoir « fonder ses principes », en refusant « le poids des chaînes » de la religion, ces mêmes chaînes qui asservissent les femmes.

C’est pourquoi Sade place en épigraphe de son texte la mère en prescrira la lecture à sa fille. Il s’agit de proposer à une jeune fille les moyens de se libérer des tutelles familiales et religieuses. Sade va jusqu’à parodier le discours révolutionnaire, celui du bulletin du salut public de 1793 – Femmes ! Voulez-vous être républicaines ? Aimez, suivez et enseignez les lois qui rappellent vos maris et vos enfants à l’exercice de leur droit – afin d’opposer à cette nouvelle morale une instruction émancipatrice. C’est en tout cas la manière dont La Philosophie dans le boudoir se présente : 

Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante, imitez l’ardente Eugénie, détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules, inculquez par d’imbéciles parents.  

Par le biais de cette instruction, Sade cherche à faire de la question sexuelle un enjeu de libération. 

La question de la tutelle parentale : de la dévotion au libertinage

Cette libération est aussi marquée par le passage d’une tutelle maternelle à une tutelle paternelle dans l’ouvrage : la tutelle maternelle est placée sous le signe de la « dévotion ». La mère d’Eugénie a confié l’enfant à un couvent afin que l’Église lui enseigne les vertus du mariage ; le père ravit l’enfant afin de la ramener à sa maîtresse, Mme de Saint-Ange, pour que celle-ci l’instruise des pratiques libertines prétendument émancipatrices. Dès le premier dialogue, Mme de Saint-Ange désire « étouffer dans ce jeune coeur toutes les semences de vertus et de religion qu’y placèrent ses institutrices ». Les libertins se présentent véritablement comme des instructeurs. Madame de Mirvel, son frère et Dolmancé, tous trois libertins, se perçoivent comme les membres d’un « lycée » (troisième dialogue) qui doivent instruire une jeune femme. Eugénie se présente en élève qui désire « plus que tout apprendre ». Le lycée désigne à la fois un lieu philosophique, c’est la communauté des fidèles réunis autour d’Aristote pour recevoir son enseignement, et un lieu académique au XVIIIe siècle, qui assurait un enseignement libre des arts et les lettres. Initier la jeune fille à une autre sensibilité, le but est clairement affiché. Il sera réussi dès lors qu’Eugénie se sentira « assez putain » pour « se faire foutre au milieu des rues ». Toute l’instruction morale qui destine les femmes à l’institution du mariage est totalement remise en cause par ce souhait.

Dans la mécanique sadienne, l’art du dialogue permet de substituer au dogme de l’Église et de la monarchie l’expérience de la langue et du désir. Cet apprentissage, issu de Platon, s’inscrit dans un lieu utopique, le boudoir, où les plaisirs du corps permettent de mieux éprouver sa nature. N’obéissant à aucune règle morale, le lieu assure une institution immorale des plus réussies, trouvant sa concrétisation dans la conversion d’Eugénie à la débauche et dans les sévices infligés à la mère d’Eugénie par le jardinier vérolé.

Une philosophie de la subversion : plonger la sagesse dans le boudoir

Pour autant, pouvons-nous considérer que cette conversion et cette fin cruelle constituent, comme le soulignent certains critiques de Sade, une fin optimiste ? Au contraire, il nous semble que le dénouement du texte renoue avec le crime. Ce crime permet de mettre à nu les mécanismes de domination qui se dissimulent derrière le discours pédagogique de La Philosophie dans le boudoir. Si le texte accueille « une philosophie », il s’agit bien plutôt d’une sagesse viciée par le désir et par son discours, celui de la domination. 

La subversion du discours d’édification chrétien : pervertir

La première subversion de ce texte consiste à récupérer les fondements du théâtre d’édification chrétien afin de les subvertir. 

Substituer les dieux païens au Dieu chrétien

Pour les libertins comme Mme de Saint-Ange, le but consiste à substituer « le temple de Vénus » au Dieu chrétien. Sade ne fait qu’appliquer les fondements révolutionnaires : remplacer le Dieu de l’Ancien Régime par les dieux païens, modèles de la Révolution. De plus, cette stratégie permet à Sade de consolider son discours immoraliste. Cela est remarquable lors de l’éloge par Dolmancé de la sodomie. Sous le discours se dissimule une volonté de soumettre la jeune femme à une terrible mécanique libertine. Dolmancé lie la sodomie aux considérations d’Aristote sur le sujet. Cela lui permet d’opposer à l’interdiction chrétienne la jouissance des philosophes, des héros et des dieux : 

Il n’est point dans le monde entier une jouissance qui vaille celle-là, c’est celle des philosophes, c’est celle des héros, ce serait celle des dieux, si les parties de cette divine jouissance n’étaient pas elle-même les seuls dieux que nous devions adorer sur la terre. 

Bien sûr, le libertin use de ce discours afin d’affirmer son véritable propos : la soumission de la jeune Eugénie à ses propres désirs. Le discours conduit à une scène d’édification classique du sublime chrétien. Les didascalies décrivent une héroïne « très animée », qui « tombe » afin de se livrer à Dolmancé. Le qualificatif animé renvoie à l’anima, l’âme, qui vient d’être ravie par le discours de Dolamncé décrit en « divin instituteur ». La scène reproduit celle d’une conversion, sauf qu’il s’agit dans ce cas d’une conversion au mal ; le fait de se soumettre au désir des libertins.

Une satire de la morale chrétienne

Cette parodie du théâtre d’édification chrétien structure la charge satirique que Sade élabore contre la religion chrétienne. Les noms des personnages incitent à cette interprétation. Eugénie désigne une vierge et une martyre ; elle est l’incarnation de l’innocence dévoyée, thème classique de la littérature érotique du XVIIIe siècle. Saint-Ange incarne tout un programme libertin.

Tout d’abord, son nom angélique est en soi un masque qui dissimule sa nature libertine, celle à laquelle elle s’adonne en privé avec son frère incestueux. Elle est une sorte de double de Mme de Merteuil auprès d’Eugénie.

De plus, son nom renvoie également à Saint-Pouange dans l’Ingénu de Voltaire, personnage qui conduit la jeune Mme de Saint-Yves au suicide pour avoir négocié la libération de son amant en échange de sa virginité. Saint-Pouange est l’incarnation de la fange, mot qui lui-même dissimule derrière le terme religieux la laideur et la bassesse. Dans la tradition chrétienne, l’ange est celui qui maintient le croyant dans ses voies ; dans la tradition libertine, Saint-Ange joue ce rôle auprès d’Eugénie : elle la maintient sur le chemin qui la conduira vers le crime.

Madame de Saint-Yves contrainte de céder à Saint-Pouange dans l’Ingénu

Sade parodie le théâtre d’édification chrétien afin de substituer au discours de la moralité celui de l’immoralité, manière de conduire l’héroïne du texte à se soumettre au désir de ses maîtres. 

La subversion du discours d’instruction sexuelle : soumettre

Se soumettre au désir des maîtres revient à interroger l’égalité des jouissances dans l’oeuvre. S’il faut se confier à la nature, le plaisir ne doit pas connaître de sexe. Il est universel. Pour autant, cette égalité des plaisirs est revendiquée afin de mieux dissimuler la domination des maîtres masculins. Dans le pamphlet Français, encore un effort…, il est clairement remémoré au lecteur la soumission des femmes aux hommes au nom du droit naturel : « […] c’est pour le bonheur de tous, et non pour un bonheur égoïste et privilégié, que nous ont été données les femmes ». En renouant avec la Genèse, Sade confère à la nature une finalité, le don des femmes aux hommes. Sous prétexte de lutter contre le mariage, thème révolutionnaire, il restreint alors ces dernières à n’être qu’un objet dans les mains des hommes : 

Tous les hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes les femmes ; il n’est donc aucun homme qui, d’après les lois de la nature, puisse s’ériger sur une femme un droit unique et personnel ; la loi qui les obligera de se prostituer, tant que nous le voudrons, aux maisons de débauche dont il vient d’être question, et qui les y contraindra si elles s’y refusent, qui les punira si elles y manquent, est donc une loi des plus équitables, et contre laquelle aucun motif légitime ou juste ne sauroit réclamer. 

Contrairement aux critiques qui confèrent à Sade le titre précurseur de « féministe », il est difficile pour nous de ne pas trouver dans ce texte une apologie du viol, et une relégation du rôle des femmes au titre d’esclave sexuelle. D’aucuns diront que Sade s’en aperçoit, et qu’il confère, au nom de l’égalité des sexes, les mêmes droits aux femmes : 

Si nous admettons, comme nous venons de faire, que toutes les femmes doivent être soumises à nos desirs, assurément nous pouvons leur permettre de même de satisfaire amplement tous les leurs ; nos lois doivent favoriser sur cet objet leur tempérament de feu, et il est absurde d’avoir placé et leur honneur et leur vertu dans la force antinaturelle qu’elles mettent à résister aux penchans qu’elles ont reçues avec bien plus de profusion que nous ; cette injustice de nos mœurs est d’autant plus criante, que nous consentons à la fois à les rendre foibles à force de séduction, et à les punir ensuite de ce qu’elles cèdent à tous les efforts que nous avons fait pour les provoquer à la chûte.

Toute l’absurdité de nos mœurs est gravée, ce me semble, dans cette inéquitable atrocité, et ce seul exposé devroit nous faire sentir l’extrême besoin que nous avons de les changer pour de plus pures.   

« Céder à tous les efforts que nous avons fait pour les provoquer à la chute » : effroyable liberté que celle qui consiste à céder au désir de ses maîtres. Ainsi, ce n’est pas étonnant si dans le texte sadien seules les femmes sont maltraitées, c’est le cas de Mme de Mistival, ou asservies, c’est le cas de Mme de Saint-Ange.

Songeons aux propos, dès le premier dialogue de Mme de Saint-Ange, qui associent  désir et asservissement : « Je vois, entre les procédés qui m’ont asservie et ceux qui vont m’asservir à cette manie bizarre, une inconcevable différence, et je veux la connaître ». De nouveau s’observe un terrible mécanisme qui consiste à soumettre les femmes au désir des hommes. Eugénie est aussi une esclave de ses instituteurs.

Lorsqu’il lui est donné l’ordre de coucher avec Augustin, celle-ci souhaite s’opposer à cette scène. Mais Mme de Saint-Ange est claire : « Cher amour, baise-moi… je te plains… mais la sentence est prononcée ; elle est sans appel, mon cœur : il faut que tu la subisses ». La tournure passive supprime l’agent de cette sentence, et renforce le caractère inéluctable de cette décision. Une sentence est le propre même d’une hiérarchie et d’une institution : l’institution libertine. Elle favorise de nouveau la soumission des femmes aux hommes, et remplace un régime d’aliénation par un autre. Simone de Beauvoir a parfaitement évoqué cette subversion du discours d’égalité sexuelle, lorsqu’elle écrit que le marquis souhaite avant tout « sa sujétion et sa mort ». 

La seule instruction sexuelle des libertins tient dans un apprentissage de la servitude, qui renverse les principes de l’éducation : le fait de se donner à ses désirs éloigne à jamais de la raison et de la vertu. Il broie la capacité à désirer ce qui élève pour ne désirer que ce qui soumet.  

La subversion du discours d’égalité sociale : aliéner

Ce discours de la soumission sexuelle s’accompagne du maintien des relations inégalitaires au sein du boudoir. Dans le pamphlet Français, encore un effort…, il est aussi fait référence à l’égalité entre citoyens : « il est fort peu d’actions criminelles dans une société dont la liberté et l’égalité font les bases », est-il écrit. Pour autant, rien ne change au sein de cet espace aristocratique qu’est le boudoir ; le personnel dramatique est extrêmement bien délimité selon les règles et les attentes de l’Ancien Régime. Dominé par des aristocrates, loin de Paris, le boudoir se divise entre les aristocrates, libres de leur désir, et les gens du peuple, les jardiniers, personnages de régie, renvoyés au rôle d’objets sexuels.

Pour preuve, lorsque Dolmancé s’apprête à lire le pamphlet, Mme de Saint-Ange demande à Aurélien de s’en aller : « sors, Augustin, ce n’est pas fait pour toi ; mais ne t’éloigne pas, nous sonnerons lorsqu’il faudra que tu reparaisses ». Les propos indiquent clairement une distinction de classe sociale entre les uns et les autres.

Le pamphlet risque d’éveiller des idées de révolte à Aurélien, qu’il faut tenir à distance ; mais aussi ce pamphlet est trop subtil pour un homme du peuple, qui n’a pas les compétences intellectuelles pour l’écouter. Enfin, la deuxième partie de la phrase montre que ce sont les aristocrates qui se trouvent en position de metteur en scène et que le jardinier se présente en personnage mécanique de la scène, relégué à un rôle purement mécanique : Aurélien n’est là que pour ses facultés physiques, exigées par ses maîtres au moment des phases pratiques. Il n’a d’utilité que dans le contentement de ses maîtres. Chez Sade, les ordres sont toujours très bien délimités ; et l’égalité n’est jamais respectée. 

La Philosophie dans le boudoir contient les discours de son temps sur la religion, l’instruction et la société ; mais ces discours sont surtout exploités par Sade afin de dissimuler le rétablissement d’une société inégalitaire. Le boudoir de Saint-Ange propose de plonger la moralité chrétienne dans le vice ; l’instruction sexuelle faite au nom de la jouissance se présente comme une remise en cause de l’instruction révolutionnaire. Au nom de l’égalité des désirs, Sade dissimule une inégalité des sexes et des jouissances ; mais aussi une inégalité des classes sociales, où le peuple se contente d’exécuter les ordres des aristocrates. 

Une régénération de l’aristocratie

Dès lors, quel est le but de cet enseignement ? Quel est son projet pédagogique ? Il nous semble que Sade cherche à régénérer le pouvoir des aristocrates en le fondant sur un discours de la nature vantant uniquement la force. Le théâtre libertin n’est utilisé que pour mieux abuser d’autrui, et le soumettre à la puissance de ses maîtres. 

  1. Un « hobbisme sans contrat » : la révolution en mouvement

Jean Deprun a pu parler de « hobbisme sans contrat » pour théoriser cette guerre de tous contre tous que Sade semble légitimer dans le Pamphlet Français, encore un effort.

Le Léviathan de Hobbes

Dans Le Léviathan, Hobbes évoque la nécessité d’un contrat social pour que les hommes, égoïstes et violents dans la nature, trouvent un moyen de vivre en paix. « À l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme, écrit-il ; à l’état de société, l’homme est un dieu pour l’homme ». Pour Sade, la société est une première manière de restreindre les véritables penchants des hommes, au nom d’un Dieu illusoire. Au discours monarchiste, fondé sur le contrat entre les hommes et Dieu, s’oppose le discours républicain, fondé sur la nature, et le combat de tous contre tous : 

L’insurrection, pensoient ces sages législateurs, n’est point un état moral, il doit être pourtant l’état permanent d’une république ; il seroit donc aussi absurde que dangereux d’exiger que ceux qui doivent maintenir le perpétuel ébranlement immoral de la machine, fussent eux-mêmes des êtres très-moraux, parce que l’état moral d’un homme est un état de paix et de tranquillité au lieu que son état immoral est un état de mouvement perpétuel qui le rapproche de l’insurrection nécessaire dans laquelle il faut que le républicain tienne toujours le gouvernement dont il est membre.   

Cette conception tend à établir l’anarchie : aujourd’hui, sujet du désir, demain objet du désir, les hommes ne profitent jamais de la liberté absolue ; ils en sont les esclaves. Cette idée fonde une liberté illusoire dans laquelle les hommes ne sont que les pantins d’une force supérieure, la Nature, le Désir, la Force. 

À lire aussi : Sade et la Révolution. Conférence de fin d’année

Par conséquent, il s’agit d’évoquer une loi naturelle ; or une loi qui repose sur la nature n’a pas besoin de constitution pour s’imposer. Elle existe de fait. La nature impose un modèle de domination des hommes, qui repose sur l’autorité que celle-ci exerce sur l’humanité. La nature reconnaît la loi du plus fort. Dans ce cas très précis, les aristocrates font de la force le pouvoir des meilleurs. Reposant sur la force, le pouvoir des meilleurs s’exerce sur autrui. Celui qui parvient à instituer son désir face au désir d’autrui est l’homme qui manifeste de manière éclatante le pouvoir de la Nature. Tout le discours inégalitaire de Sade réside en cette conception criminelle : le crime est l’émanation pure de la Nature, en ceci qu’il est le reflet de la force contenue en chacun de nous. 

La République : une conversation entre aristocrates

Dès lors, les propositions républicaines du texte restent à nuancer. Écrit en 1790, achevé en 1795, durant la révolution thermidorienne qui se conclut par l’émergence de la Convention et la chute de Robespierre, le pamphlet Français, encore un effort si vous voulez être républicains fut analysé de bien des manières : tantôt comme le manifeste idéologique de Sade ; tantôt comme une satire des idées de la Société des amis de la Constitution, le parti jacobin, reconverti en Société des amis du crime. Pour nous, Sade ne fait ici des idées révolutionnaires qu’un sujet de conversation entre aristocrates. Ces derniers y puisent des moyens de légitimer leur pouvoir personnel.

Nous notons que celui-ci est introduit dans le boudoir par Dolmancé. Il ramène du Palais Égalité, ancien Palais Royal, le texte. Ainsi, dès le début, le texte républicain est déplacé de la capitale, haut lieu du républicanisme, pour être intégré par un aristocrate dans le lieu même de l’aristocratie : le boudoir. Il est tout de suite objet de soupçon. À la fin de la lecture, Dolmancé explique les raisons pour lesquelles il adhère aux idées proposées dans ce texte.

Le libertin est animé par un sentiment de revanche contre l’Ancien Régime, mais aussi par le désir d’éradiquer les valeurs chrétiennes au nom de la force : « la bonté n’est jamais qu’une faiblesse dont l’ingratitude et l’impertinence des faibles forcent toujours les honnêtes gens à se repentir ». Dolmancé livre à la perfection les ambitions de cette aristocratie qui cherche, lors de cette révolution, à user des principes de la révolution pour régénérer son pouvoir. Le personnage se confronte cependant dans l’oeuvre au point de vue de la vieille aristocratie représentée par le Chevalier. Celui-ci dénonce cet usage de la nature afin de légitimer la force :

Ah ! qu’ils seraient différents, homme cruel, si, privé de cette fortune immense où tu trouves sans cesse les moyens de satisfaire tes passions, tu pouvais languir quelques années dans cette accablante infortune dont ton esprit féroce ose composer des torts aux misérables ! 

Lors de cette instrumentalisation de la nature par Dolmancé, Sade  expose le débat aristocratique qui se joue durant la Révolution : la Nature incite-t-elle à la tyrannie ou permet-elle d’affirmer l’égalité de chaque citoyen ? De cette manière, l’auteur montre que les idées républicaines sont appelées dans cet espace aristocratique à comparaître. L’un y voit une manière d’user de la force pour son plaisir ; l’autre une manière d’instituer l’égalité entre les hommes, cette même égalité qui mettrait fin à l’aristocratie. 

Le rire des puissants : humilier

Pour autant, et comme nous l’avons déjà évoqué, Sade n’adhère aucunement au discours du Chevalier. Le rire est sans doute l’ultime manifestation de cette domination de l’aristocratie libertine sur les autres. Seuls les aristocrates rient, rient de leurs victimes. Mme de Saint-Ange « [éclate] de rire » en voyant cette « drôle de créature » qu’est Eugénie. Cette dernière est alors perçue comme un pantin dans les mains d’une terrible instructrice. La « drôle de créature » suscite de nouveau le rire de sa maîtresse lorsque celle-ci se change en « un petit monstre », précisément parce qu’elle n’éprouve aucune empathie ou indignation concernant le sort effroyable réservé à sa mère. Le rire de Saint-Ange manifeste la réussite d’une entreprise de corruption, celle de la jeune Eugénie. Dolmancé est le deuxième personne qui rit dans l’oeuvre. Ce dernier s’amuse de l’innocence d’Augustin ; il y voit un instrument de pouvoir. L’autre rire de Dolmancé, rire de fou, se déclenche lorsqu’Eugénie expose la série de sévices devant être infligés à Mme de Mistival. Tous ces rires sont expliqués dans le pamphlet Français, encore un effort : 

Je désirerais qu’on fût libre de se rire ou de se moquer de tous ; que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l’Éternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d’aller rire.

Le rire devient une véritable mécanique d’humiliation. Il sert à abattre ; et il est le rouage d’une cruelle mécanique théâtrale qui cherche à détruire. A contrario de la phrase du pamphlet, le rire n’est pas égalitaire. Seuls les membres du peuple et les femmes sont les victimes de ce rire humiliant ; seuls les aristocrates sortent vainqueurs de cette effroyable comédie qui consiste pour le lecteur à rire avec les puissants. Le rire vient marquer la domination des uns sur les autres ; il est le symbole de la victoire des aristocrates libertins sur les autres personnages du texte. 

Cette Philosophie dans le boudoir nous permet-elle donc d’appréhender la position de Sade au sein de la Révolution ? Si le boudoir constitue le lieu utopique d’une éducation libertine heureuse, il est surtout le cadre dans lequel tous les discours du XVIIIe siècle se trouvent viciés par le désir de l’auteur de refonder une terrible ségrégation. Sade est l’initiateur d’une philosophie de la subversion qui consiste, au nom du principe naturel qui régit le modèle républicain, à régénérer l’aristocratie.

Les aristocrates se présentent comme les metteurs en scène d’une pièce comique et cruelle, aux limites du supportable. Par la mécanique théâtrale, Sade parvient à faire du spectateur et du lecteur les victimes de la pensée libertine, cette pensée de la subversion qui consiste à transformer toute idée en moyen d’asservissement. L’auteur donne à lire le modèle sombre des Lumières où l’autonomie du sujet, fondée sur l’expérience, le plaisir et le bonheur, peut servir à faire des hommes des rouages serviles au service des puissants.

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