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Festivals littéraires

Jérôme Ferrari, la Corse sans cliché

INVITE – Professeur de philosophie, grand habitué de nos rencontres, Jérôme Ferrari est l’auteur d’une oeuvre remarquable sur la Corse. Avec Marc Biancarelli, il a proposé une autre poétique de l‘île. Celle-ci se détourne des clichés mériméens. Elle cherche à mieux cerner le réel de la société insulaire. Prix Landernau pour Un Dieu un animal, Prix France Télévision pour Où j’ai laissé mon âme, Prix Goncourt pour Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari nous parlera avec le réalisateur Thierry de Peretti de l’adaptation cinématographique de son dernier roman, A son image.

A lire aussi : A son image par Jean-Marc Graziani

Extraits

Les pierres chaudes du destin

Le Soleil des Scorta

Extrait – Patrizia Gattaceca nous propose un extrait du roman de Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, publié aux éditions Actes sud.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano* avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.”

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.” La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait qu’à réfléchir la puissance du soleil. Le chemin n’avait traversé aucun hameau, croisé aucune autre route, il s’enfonçait toujours plus avant dans les terres. L’apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur, imposait la certitude que le chemin ne menait nulle part. Mais l’âne continuait. Il était prêt à s’enfoncer dans les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l’avait saisi. Il s’était peut-être trompé. A perte de vue, il n’y avait que collines et mer enchevêtrées. “J’ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà apercevoir le village. A moins qu’il n’ait reculé. Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la mer pour que je ne l’atteigne pas. Je plongerai dans les flots mais je ne céderai pas. Jusqu’au bout. J’avance. Et je veux ma vengeance.”

L’âne atteignit le sommet de ce qui semblait être la dernière colline du monde. C’est alors qu’ils virent Montepuccio. L’homme sourit. Le village s’offrait au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l’âne, mais il ne rit pas et continua sa route. Lorsqu’il atteignit les premières maisons du village, l’homme murmura : “Si un seul d’entre eux est là et m’empêche de passer, je l’écrase du poing.” Il observait avec minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait fait le bon choix. A cette heure de l’après-midi, le village était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes. Les volets fermés. Les chiens même s’étaient volatilisés. C’était l’heure de la sieste et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré dehors. Une légende courait dans le village qu’à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu’il atteigne l’ombre des maisons, le soleil l’avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c’était se condamner à mort. L’âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne chercha pas à mettre son âne à l’ombre, ni à s’asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination devenait terrifiante. “Rien n’a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues pouilleuses. Mêmes façades sales.”

C’est à ce moment-là que le père Zampanelli le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit carré de terre contigu à l’église qui lui servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin et l’idée venait de naître en lui que c’était là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la cabane à outils, qu’il avait posé le livre. Il était sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé, les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou. C’est là qu’il vit l’âne et son cavalier passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d’arrêt et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église. Le plus étonnant ne fut pas qu’il ne pensa pas à donner l’alarme, ou à héler l’inconnu pour savoir qui il était et ce qu’il voulait (les voyageurs étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n’y pensa même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve des siestes d’été. Il s’était signé devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n’avait pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l’aurait-il pu ? L’homme n’avait plus rien de ce qu’il avait été. Il avait une quarantaine d’années mais ses joues étaient creuses comme celles d’un vieillard.

Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du vieux village endormi. “Il m’a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû.” Il déambula jusqu’à ce que son âne s’arrête. D’un coup. Comme si la vieille bête avait toujours su que c’était ici qu’elle devait aller, que c’était ici que prenait fin sa lutte contre le feu du soleil. Elle s’arrêta net devant la maison des Biscotti et ne bougea plus. L’homme sauta à terre avec une étrange souplesse et frappa à la porte. “Je suis là à nouveau, pensa-t-il. Quinze ans viennent de s’effacer.” Un temps infini s’écoula. Luciano pensa frapper une seconde fois mais la porte s’ouvrit doucement. Une femme d’une quarantaine d’années était devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps, sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il attendait. Il attendait et son corps s’était raidi. “Si elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n’esquisse qu’un seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et je la viole.” Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre signe qui rompe cet état de silence. “Elle est encore plus belle que ce que j’avais imaginé. Je ne mourrai pas pour rien aujourd’hui.” Il devinait son corps sous la robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Elle ne disait rien. Elle laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l’homme qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa porte, était une énigme qu’elle n’essayait même pas de démêler. Elle laissait simplement le passé l’envahir à nouveau. Luciano Mascalzone. C’était bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l’observait sans haine ni amour. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. Pour rompre le silence et l’immobilité qui les entouraient, elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son visage qu’elle était là, qu’elle n’avait pas peur, qu’il pouvait faire d’elle ce qu’il désirait. Il entra d’un pas léger, comme s’il ne voulait laisser aucun parfum dans l’air. Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti, à l’heure où les lézards rêvent d’être poissons, et les pierres n’y trouvèrent rien à redire.

Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu’il sortirait de cette maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait qu’on le reconnaîtrait. Et qu’on le tuerait. Revenir ic i, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort. Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d’arriver à cette heure écrasante où même les chats sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n’avaient pas été désertes, il n’aurait même pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans la maison.

 Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la pénombre. Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il n’y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la déshabilla. Lorsqu’il la vit nue, ainsi, devant lui, il ne put réprimer un murmure : “Filomena…” Elle tressaillit de tout son corps. Il n’y fit pas attention. Il était comblé. Il faisait ce qu’il s’était juré de faire. Il vivait cette scène qu’il avait mille fois imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu’à cela. Il avait toujours cru que lorsqu’il déshabillerait cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s’emparerait de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s’était trompé. Il n’y avait pas de vengeance. Il n’y avait que deux seins lourds qu’il prenait dans la paume de ses mains. Il n’y avait qu’un parfum de femme qui l’entourait tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré cet instant que maintenant, il s’y plongeait, il s’y perdait, oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard noir du village. Lorsqu’il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement et volupté, et s’abandonna sans lutter.

Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens de la région appelaient, en crachant par terre, “un bandit”. Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n’était pas certain. On racontait tant d’histoires invérifiables. Une seule chose était sûre : il avait embrassé “la mauvaise vie” et il fallait se tenir à l’écart de cet homme-là. A l’heure de sa gloire, c’est-à-dire à l’apogée de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment à Montepuccio. Il n’était pas originaire du village, mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps. C’est là qu’il vit Filomena Biscotti. Cette jeune fille d’une famille modeste mais honorable devint une véritable obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d’après-midi. Mais le sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d’un jour sans gloire, cinq carabiniers le cueillirent à l’auberge où il s’était installé. On l’emmena sans ménagement. Il fut condamné à quinze ans de prison. Montepuccio l’oublia, content de s’être débarrassé de cette mauvaise engeance qui lorgnait les filles du pays. En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à sa vie. Il s’était livré à de petits larcins sans envergure. Qu’avait-il fait ? Rien. Qu’avait-il vécu qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien. Une vie s’était écoulée, nulle et sans enjeux. Il n’avait rien souhaité, rien raté non plus, parce que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue d’ennui qu’avait été son existence, son désir pour Filomena Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait le reste. Lorsqu’il avait frémi en la suivant dans les rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu’à l’asphyxie. Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s’était juré qu’à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal, le seul qu’il ait jamais connu. Quel qu’en soit le prix. Posséder Filomena Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste, ne comptait pour rien.

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Jérôme Ferrari – Balco Atlantico, Actes Sud

par Ivana Polisini

Ce que je voudrais livrer ici est une lecture subjective -pas une étude- mais simplement la relation singulière que j’ai pu entretenir pendant  un instant, à travers son livre, avec quelqu’un qui vit sur la même terre que  moi et en même temps .J’ai voulu partager le regard de quelqu’un qui a pris le temps de s’arrêter  et de figer le temps ,momentanément , pour mettre des mots  sur la pensée , et qui , chemin faisant , tente d’en reconstituer le fil .

Le contexte historique sur lequel il s’appuie est la lutte fratricide qui a opposé les nationalistes  dans les années 1990 avec en point d’orgue , l’assassinat de deux tunisiens accusés de trafic de drogue ,quelques années plutôt dans les années1985, comme si ,déjà ,la perversion  était en route .Les nationalistes avaient pourtant soulevé une espérance et un rêve : la chute n’en a été que plus dure. Jérôme Ferrari nous propose ici , sa vision de  la réalité, en  croisant les époques  ,les voix et les trajectoires d’individus ,qui cherchant un sens à leur vie   dans ces années-là , trouvent finalement le désespoir ,la solitude ,la mort et le non-sens .Le regard n’est jamais accusateur ou moraliste.Il ne verse pas non plus dans le pathos ,le sentimentalisme ou l’explication idéologique. Mais la forme choisie ,difficile d’accès , nous invite à la réflexion .

Un coup d’œil sur la table des matières nous montre comment il recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début ( date de l’ assassinat de Stéphane Campana ) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991(l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91 à 96 (la lutte entre nationalistes).C’est dans ce parcours morcelé de  la mémoire que s’inscrit  la recherche de la vérité sur la mort de Stéphane Campana,un responsable  nationaliste  assassiné,cinq ans après la « fin » de la lutte entre nationalistes.. Alors ,qui  l’ a tué et pourquoi ?

C’est en effet sur la scène hystérique de cette mort que le roman s’ouvre. Virginie ,un des personnages féminins ,se jette sur le cadavre de son amant en hurlant comme les pleureuses antiques ,entièrement nue et en socquettes. Le lecteur entend alors la genèse d’une relation perverse ,entre Virginie,la fille d’Angèle ,qui tient le café du village,et Stéphane.Une relation qui avait débuté alors que Virginie n’était qu’une petite fille et Stéphane,un jeune militant en quête de reconnaissance .La perversité de cette relation ,entre sadisme et innocence (Stéphane ne la touchera jamais :il se contentera de la regarder et de la fantasmer ) reflète la perversité de la lutte. Les destins se mêlent alors .Celui de Vincent Léandri,un autre dirigeant,revenu en Corse pour échapper à la culpabilité d’être né du coté de colonisateur mortifères lorsqu’il était dans l’Ocean indien. Celui de Théodore Moracchini, ethnologue imposteur, raté,au bord de la folie. C’est dans le même village,lieu central et clos, que viennent s’échouer Kaled,le marocain, et sa sœur ,la belle et mélancolique Hayett qui sert au bar tandis que son frère vend la drogue qu’il avait amenée .Ils deviendront ,à leur corps défendant les victimes expiatoires , adversaires fantasmés de ceux qui pourtant leur ressemblent tant.Eux aussi avaient quitté leur terre natale pour échapper à un destin marqué par les légendes et les rêves et que Jérôme Ferrari rappelle  comme un souvenir lancinant et lumineux, à travers l’évocation de la promenade de Balco Atlantico.Il faudrait aussi parler de l’histoire d’Angèle,qui veille et s’accroche ,malgré sa pauvre vie, à l’idée qu’elle se fait de la dignité. Elle détestait Stéphane et sa mort la délivre .

A la fin  du livre , que je ne raconterai pas, puisqu’il nous livre la clé de la mort de Stéphane ,ce qu’il reste c’est un étrange sentiment de malaise et de tristesse devant la vie et les espérances gâchées de ces personnages qui en ne se trouvant pas eux-mêmes , n’ont pas non plus trouvé les autres Tout  amour leur est  interdit. Ce qu’il reste, c’est la présence lourde d’ une solitude tragique et désespérante que le style de Jérome Ferrari rend heureusement plus légère. Un  reproche aussi , fugace mais tenace :  les espoirs d’un  peuple ne peuvent  se réduire aux errements névrotiques de certains de ses protagonistes.  Je sais , un roman  n’est pas un traité de politique .

Les choses sérieuses étant dites , je ne serais pas tout à fait honnête, si ne disais pas que je n’ai pas dérogé à notre sport favori du « qui est qui » ?

Je terminerai en avouant que j’ai cherché aussi derrière quels personnages  Jérome Ferrari  s’était caché .L’excuse toute trouvée à cette curiosité, c’est  Flaubert ,disant à propos de son roman: « Madame Bovary ,c’est moi » .Sachant aujourd’hui qu’il existe, consciemment ou inconsciemment,une part d’autobiographie dans toute création artistique, je ne résisterai pas au plaisir de demander à Jérome Ferrari : où vous cachez-vous dans votre roman ? et ne me répondez surtout pas  » partout « 
 

Bastia  le  5/07/2009/ Ivana Polisini

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Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

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Harpo, de Fabio Viscogliosi, Actes sud, 2020

par MF Bereni Canazzi

On se souvient si on n’a plus 20 ans des Marx Brothers …Harpo a 45 ans quand au fait de leur gloire il est envoyé en Europe pour pousser jusqu’en Russie -véritable enjeu de son voyage- et y promouvoir la culture américaine.

Nous sommes en 1933, il est l’ambassadeur rêvé, populaire et intelligent d’une Amérique fière de ses acteurs et de sa modernité
Mais il aura un accident sur les routes de France, au volant de sa Torpedo bleue, alors qu’il roule du côté du Havre.

C’est un roman mais Fabio Viscolosi l’a construit à partir des éléments de cette affaire, vraie. Dans ce mélange de genres, car on passe d’un document sérieux à l’impression parfois d’un récit un peu farfelu, on suit un amnésique, un vagabond,  qui ignore pendant quelques temps tout de lui, ne sait plus qu’il est une icône du cinéma américain…que tout le monde le recherche.

Harpo, c’est le blond frisé, avait écrit son autobiographie , mais il manque tant de clés sur cette parenthèse en France ; Fabio Viscogliosi, par sa reconstitution somme toute très plausible, nous donne par des accents de roman policier l’impression que le sujet est loin d’être épuisé

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L’Infante ensevelie, Anna Maria Ortese « Actes Sud/un endroit où aller ».

par Sylvestre Rossi

Par les temps qui courent, si sourds à la grande littérature, il est heureux de pouvoir se plonger dans l’univers onirique d’Anna Maria Ortese. Son art d’un raffinement singulier, semble composé sous les auspices hardis du dieu Pan, sensuel et effrayant, les princes charmants y sont squelettiques, et parfois l’amant est Dieu le père, puissant et triste. Si on a la larme facile, mieux vaut avant de s’aventurer dans son monde fantasque se munir d’un paquet de mouchoirs jetables.
La musicalité de son écriture est avant tout érotique, toute de ressenti, mais sans bruit de piston, pas porno, pas rock. Ecoutons-là :
« Passion était le nom de ce personnage incroyable, populaire comme la misère, sympathique comme l’oisiveté, dangereux comme la rhétorique, et pourtant capable de consolation, et presque aussi léger et ineffable que la lune. C’est à ce personnage illusoire et poignant, qui apparaissait et disparaissait, qui était partout et de nulle part, et dont le nom n’était tu que parce que sa puissance était inscrite partout, que cette ville, décapitée de toute pensée ou semblant d’ordre mental, devait sa beauté morbide et hallucinante »

Difficile d’être aimée d’une époque qui préfère à un univers unique, issu de l’imagination d’un grand artiste, une prose édifiante, digne des pages « rebonds » ou « débats » d’un quelconque organe centralisateur.

Anna Maria Ortese se fait connaître très tôt, à vingt-trois ans à peine, avec « Angelici dolori » (douleurs angéliques), mais elle est présentée d’emblée comme un cas clinique. Et assez rapidement les italiens, charmés d’abord puis décontenancés, se retournent contre elle. La gloire est aussitôt suivie de disgrâce. Le peuple italien est un des peuples les plus réalistes du monde. Et Anna Maria Ortese n’entend pas le réalisme. Peut-être même le déteste-t-elle. Dans ses écrits, les morts reviennent nous regarder avec douceur, et tout ce qui existe possède une âme, jusqu’aux animaux. « Les animaux sont comme des rêves », nous confie-t-elle étrangement.

La muflerie de ses compatriotes est en marche, elle ne s’atténuera que bien des années plus tard, lorsqu’il sera devenu dérisoire et surtout irréaliste de nier l’exceptionnelle qualité de son œuvre. Elle gagne contre les siens, mais ne sera jamais riche.
Anna Maria Ortese ne reconnait pas la philosophie, pas seulement ses nombreux avatars que Tchékhov qualifiait de « philosophaïellerie », mais la philosophie elle-même qu’elle considère comme une discipline seconde, ne pouvant par nature se hisser au niveau d’un Art.

Elle ne s’est jamais mariée, seule et libre comme un chat. Je ne peux donner la vie à personne, assène-t-elle, ni l’enlever.
Née dans une famille modeste, sa jeune existence est une suite de déménagements, à cause des diverses affectations de son père qui était militaire. Adulte, elle continuera l’errance, Naples, Rome, Venise. En 1978, elle pose ses valises à Rapallo, non loin de Gènes, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998. On lui décernera le prix Elsa-Morante en 1988.

Anna Maria Ortese quitte l’école à quatorze ans, cela ne l’intéresse pas, mais elle lit, y compris en français, langue qu’elle apprend toute seule, comme l’espagnol. Il n’y a rien qu’un être ne puisse faire de son propre chef. Enfant, elle est toujours seule, sans argent pour rien, pas même pour des vêtements, mais de vieux livres trainent chez elle, avec un piano.

Elle décide de devenir professeur de piano. Mais l’année de ses dix-huit ans, un de ses frères meurt en mer. Elle cesse immédiatement le piano, et se met à sa machine à écrire, elle deviendra écrivain. Elle écrit beaucoup de textes courts, publiés d’abord dans des revues et des journaux, puis rassemblés en recueils.

Pour elle, le monde est une apparition. Je ne me sens pas fille de cette terre, nous dit-elle, j’ai trop le sens de l’illimité, le seul bonheur finalement, c’est d’être jeune, et quand on écrit on est jeune.
Anna Maria Ortese sera toujours un écrivain dérangeant, cet usage constant de la bizarrerie et de l’abstraction, dans un pays qui n’aime guère cela, a valu à ses onze livres un étrange destin : des attaques et des polémiques d’une grande violence, puis sur le tard la redécouverte de sa langue, enfin célébrée pour sa pureté et son éclat.

Le titre d’un de ses ouvrages « L’Infante ensevelie », qui est aussi le titre d’une nouvelle qui le compose, selon une tradition propre aux recueils de nouvelles, évoque pour moi avec mélancolie la personnalité même d’Anna Maria Ortese, dont l’œuvre est fortement marqué de son amour pour Naples, la plus hispanique des villes italiennes, éternellement humiliée et oppressée par les dominations étrangères, d’où sa forte identité si originale.
Naples, ville des déshérités, de la promiscuité et de la superstition, où fut inventée dès le XIIème siècle le théâtre de rue, la farce de la vie.

• L’œuvre d’Anna Maria Ortese est publiée en France chez « Actes Sud/un endroit où aller ».

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Patrice Chéreau, L’invention de la liberté

ARTICLE – Sophie Demichel analyse le troisième tome des notes de Patrice Chéreau, L’Invention de la liberté, publié aux éditions Actes Sud.

Ce livre est un journal de travail. Le croire « réservé » à une lecture d’initiés serait une erreur majeure et très triste. Ce texte est le cadeau  d’une âme, la parole donnée d’un homme, infiniment vivant, aux autres hommes qu’il espère toucher au plus intime: Je cherche l’or du monde, je vous livre, dans ce désir fou, ma ferveur, mes doutes, mes trouvailles, en espérant vous ouvrir ces mondes, ces œuvres qui m’appellent.

Patrice Chéreau ne « prend pas de notes » dans ce journal !  Il travaille la matière du monde – la matière première des textes, mais aussi toutes  les références des textes, le bruit du monde qui  l’entoure, les êtres qu’il rencontre, tout ce qui va l’émouvoir, le bouleverser, l’intéresser même. Il ressent et travaille cette matière qui fera l’image à venir, qui lui servira d’outil, et qui donnera, une fois transformée, ces mondes/ œuvres à venir.

Comment ça se fait, un film comme « La Chair de l’orchidée » ? Comment ça se pense, un spectacle comme « Massacre à Paris » ? Et pourquoi ça doit nous concerner au plus haut point, cette fabrication de l’imaginaire ? Parce que c’est assister réellement à l’ « œuvre au noir », à l’alchimie de ces manipulations bizarres qui va donner sens à nos vies.

Entre la France et l’Italie, nous croisons avec Patrice Chéreau des lieux, des images, des acteurs, des auteurs concrets de ce monde… mais toujours en suspens vers d’autres mondes à venir, vers cette œuvre à faire. Et il les collecte en évocations, en détails, en possibilités d’éléments de travail, de nourritures pour ce «faire » essentiel. La trace qu’il en laisse, en ces lignes, est-elle autant ce qu’il imagine que ce qu’il vit ? Peu importe. Cette porosité des mondes dit le plus beau de ce livre, montre cet homme doublement traversé et par cette terre qu’il habite et par cette œuvre qui l’habite.

Nous nous trouvons bien face à la nécessité intime qui bat au cœur de ces visions, de ces fulgurances, de ces longues descriptions parfois – puisque l’on retrouve avec bonheur des pans entiers de synopsis des films : la nécessité de laisser des traces de ce qui nous traverse, des lettres comme des bouteilles à  la mer, et peu importe où elles arrivent, si même elles arrivent ; Il faut parler aux vivants  de la vie en train de se faire. 

Lire ce journal – même annoté, contextualisé et remarquablement renseigné -, ce n’est pas lire un script technique, une historiographie filmographique ou théâtrale ! C’est lire le rêve éveillé d’un homme en amour avec ce monde qu’il estime assez pour en faire œuvre d’art. 

Si ce texte est un voyage, il est la traversée initiatique de celui-là qui découvre – et nous fait découvrir – qu’être cet artiste-là, c’est porter à la fois le don et la malédiction, de voir ce que personne ne voit, d’entendre ce que les autres n’entendent pas et de devoir le leur découvrir, à tout prix. 

Et rentrer dans les récits de préparation de ces pièces qu’on n’a pas vues, de ces films qu’on a même peut-être oubliés – ce qui est sans importance -, c’est respirer la poussière vivante du passage de ces hommes qui changent de monde pour nous raconter notre vie; c’est entendre déjà les musiques à venir, et les chants de ces êtres qui ne sont pas encore nés, mais qui auront nos visages. 

Dans ces traces, qui sont les éléments trouvés çà et là, dans son travail à partir de la matière humaine, Patrice Chéreau nous crie que l’Art est « cela » ,et « cela » seulement : L’Art est ce qui fait voir l’humain en formation, qui affirme que ce qui est humain en chacun de nous est une invention perpétuelle à toujours redécouvrir : « Chacun de nous est pour soi-même un inquiétant étranger, c’est-à-dire que le fantastique ne vient que d’une description réaliste de l’inconscient et des monstres qu’il produit. ».

Ces lignes vont nous raconter, images après images, presque d’heures en heures, comment un homme infiniment affecté par le monde qui l’entoure, par les mondes qui se mêlent autour de lui, produit des liens entre ces événements, ces êtres, ces textes rencontrés, ces réalités ; comment cet homme qui nous parle produit librement un imaginaire, invente, pour nous, pour tous, des mondes que nous ne soupçonnions pas. Etre artiste, c’est avoir à relever le défi ultime de raconter aux autres leur propre histoire.

Lire et relire ce « Journal » de Patrice Chéreau , c’est pénétrer ce mystère de la quête de soi au travers de l’œuvre à venir, c’est voyager dans les visions d’un artiste, c’est rencontrer la nécessité de cette injonction, folle, peut-être, mais que l’on ressent, en lisant ces mots, irrépressible : Qu’il faut parler, parce que l’on est parfois seul à le ressentir, de ce qui fait la vie, vite, quand « Ça » arrive, vite, avant que le miracle ne s’échappe…. ! 

En savoir plus

Patrice Chéreau, L’invention de la liberté, Arles, Actes sud, 2019

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Feu pour Feu- Carole Zalberg Actes Sud, 2014

par Gabrielle Giansily

Le sujet de ce roman n’a rien d’exceptionnel. Il traite d’un sujet maintes fois repris par les écrivains : celui d’un homme d’origine africaine qui tente de rejoindre « le continent blanc » après le massacre de sa famille afin d’offrir à sa fille, seule rescapée, une vie meilleure.

Mais ce qui est étonnant c’est l’écriture, la manière dont Carole Zalberg raconte l’histoire. Son style fluide est emprunt de poésie, de non-dit ce qui atténue fortement la violence de l’histoire. On se laisse bercer par ses phrases, par ce flot incessant de sentiments exacerbés qui envahit le personnage principal.

On découvre, on vit, on subit les tribulations de cet homme qui n’a d’yeux que pour sa fille et qui fuyant son pays d’origine, débarque dans une grande ville où il enchaine squats et boulots précaires pour survivre. On partage ses souffrances, ses peines, on est ému par son sort. L’auteur a mis l’accent sur un père d’une sensibilité extrême qui reste inconsolable après la mort de son épouse, qui lutte pour trouver sa place au soleil et sauver son enfant de la misère.


Ce qui est étonnant, c’est que les lieux, les personnes rencontrées au fil de l’histoire restent anonymes ; tout semble écrit comme dans un conte pour figer cette histoire dans le temps.

Que dire aussi de ces dialogues en verlan entre ado de banlieues qui viennent ponctuer ce récit ? Est-ce Adama  qui a grandi et qui est confrontée à la violence des cités ? Ou est-ce une projection  de ce qui l’attend dans les cités ? Seule l’auteure peut nous éclairer !

Un bravo pour avoir traité un sujet de société si grave avec des mots simples et pleins de retenue.

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Confiteor, J.Cabre traduction de Ed. Railland, Actes Sud.

par Javier Linbon

C’est avec plaisir que je prends place sur ce beau site, avec fierté . Mon choix : je conseille encore à mes amis de Musanostra la lecture de « jo confesso » roman catalan en France devenu Confiteor  dans la bonne traduction de Ed. Railland, chez Actes Sud.
J’ai pris franchement plaisir à le lire après les 60 premières pages (je vous le fais à la louche, peut-être 62 ou 59 ) avant d’apprécier . Avant dur dur ! A la manière du Cosmoz de Claro, ce Confiteor de Jaume Cabré nous force à penser plus vite qu’à l’habitude, à huiler des mécanismes cérébraux parfois rouillés et à traverser le temps, les conventions stylistiques, les valeurs. Et je ne fais pas souvent ce type de sport ! Ca vous donne pas envie dit comme ça,  alors je vous raconte : c’est l’histoire d’un homme prêt à sauter le pas, à mourir,
Adrià Ardevol pense et se souvient. Depuis sa naissance à Barcelone, sa jeunesse et la nécessité de fuir un destin parental (père qui le rend collectionneur, mère qui le rêve célèbre musicien virtuose sa vie entière défile, avec cohorte de traces des êtres, préoccupations et des lieux connus. Réminiscences dans ce qui paraît être une longue missive adressée à Sarah qui n’est plus là et qui devrait reconnaître quelques épisodes alors que le lecteur, pantelant, s’accroche dans ce kaléïdoscope où tout foisonne et se téléscope. Des ancrages pour Adrià, une médaille, un bout de tissu blanc et bleu, et un violon, par dessus tout, un Storioni, fait au moyen âge dans un bon et bel épicea, passé dans tant de mains au fil du temps. Mais qu’est-ce que le temps, cet arbitraire découpage ?
Au fil des phrases on passe d’une époque à une autre, la narration emprunte d’autres voix, les âges de la vie et des vies se superposent.
Oui, lecteur, tu vas parfois t’inquiéter ! Mais Cabré te guide, c’est un chef ! Respect, j’admire son érudition, sa force : riant il parle d’un certain nombre d’années pris pour l’écrire, je l’ai lu vite, son roman, en version originale en 2011, puis en français. Il faut dire que j’ai le temps et qu’à la fin quand tout se met en place j’ai eu un orgasme de lecteur. Quelqu’un a dit que ce roman met en place peu à peu ce qui deviendra à la fin une cathédrale, j’aime assez l’image. Un bémol , le titre français qui donne une impression de religiosité, de savoir suranné. Peut-être à cause du latin…Jo confesso, c’est direct, comme le livre,à la première personne souvent même si de temps en temps ça passe à d’autres pronoms.Se sentir seul comme on respire, d’autant qu’on sait qu’il n’existe pas, le Dieu des autres, « sans prêtre », attendant « la dame à la faux » supporter un ami perfide et fidèle, le Bernat auquel il confie son manuscrit, c’est lourd, sans doute ! Mais non, la dimension prise ici par cette intrigue et le plaisir qui en découle est hallucinante. Je conseille à ceux qui sont accrocheurs quand un livre ne se donne pas immédiatement, à ceux qui ont le temps, aux oisifs, aux égoïstes qui n’ont pas quelqu’un de proche à écouter. Autrement difficile à caser, attendez les vacances , parce que j’ai oublié de vous dire que ce bouquin là fait près de 800 pages ! Sur Jaume Cabré on doit savoir que c’est un écrivain énormissime, géantissime , avec tout plein de romans à son actif et qu’il faut le lire.


Réédition, première publication Musanostra novembre 2013

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Jérôme Ferrari – Balco Atlantico-Actes sud

Billet de Ivana Polisini


Ce que je voudrais livrer ici est une lecture subjective -pas une étude- mais simplement la relation singulière que j’ai pu entretenir pendant  un instant ,à travers son livre, avec quelqu’un qui vit sur la même terre que  moi et en même temps .J’ai voulu partager le regard de quelqu’un qui a pris le temps de s’arrêter  et de figer le temps ,momentanément , pour mettre des mots  sur la pensée , et qui ,chemin faisant , tente d’en reconstituer le fil .


Le contexte historique sur lequel il s’appuie est la lutte fratricide qui a opposé les nationalistes  dans les années 1990 avec en point d’orgue , l’assassinat de deux tunisiens accusés de trafic de drogue ,quelques années plutôt dans les années1985, comme si ,déjà ,la perversion  était en route .Les nationalistes avaient pourtant soulevé une espérance et un rêve : la chute n’en a été que plus dure.

Jérôme Ferrari nous propose ici , sa vision de  la réalité, en  croisant les
époques  ,les voix et les trajectoires d’individus ,qui cherchant un
sens à leur vie   dans ces années-là , trouvent finalement le désespoir ,la solitude ,la mort et le non-sens .Le regard n’est jamais accusateur ou moraliste.Il ne verse pas non plus dans le pathos ,le sentimentalisme ou l’explication idéologique. Mais la forme choisie ,difficile d’accès , nous invite à la réflexion .


Un coup d’œil sur la table des matières nous montre comment il recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début ( date de l’ assassinat de Stéphane Campana ) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991(l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91 à 96 (la lutte entre nationalistes).C’est dans ce parcours morcelé de  la mémoire que s’inscrit  la recherche de la vérité sur la mort de Stéphane
Campana,un responsable  nationaliste  assassiné,cinq ans après la
« fin » de la lutte entre nationalistes.. Alors ,qui  l’ a tué et pourquoi ?


C’est en effet sur la scène hystérique de cette mort que le roman s’ouvre. Virginie ,un des personnages féminins ,se jette sur le cadavre de son amant en hurlant comme les pleureuses antiques ,entièrement nue et en socquettes. Le lecteur entend alors la genèse d’une relation perverse ,entre Virginie,la fille d’Angèle ,qui tient le café du village,et Stéphane.Une relation qui avait débuté alors que Virginie n’était qu’une petite fille et Stéphane,un jeune militant en quête de reconnaissance .La perversité de cette relation ,entre sadisme et innocence (Stéphane ne la touchera jamais :il se contentera de la regarder et de la fantasmer ) reflète la perversité de la lutte.
Les destins se mêlent alors .Celui de Vincent Léandri, un autre dirigeant, revenu en Corse pour échapper à la culpabilité d’être né du côté de colonisateur mortifères lorsqu’il était dans l’Ocean indien.
Celui de Théodore Moracchini, ethnologue imposteur, raté,au bord de la
folie. C’est dans le même village,lieu central et clos, que viennent s’échouer Kaled,le marocain, et sa sœur ,la belle et mélancolique Hayett qui sert au bar tandis que son frère vend la drogue qu’il avait amenée .Ils deviendront ,à leur corps défendant les victimes expiatoires , adversaires fantasmés de ceux qui pourtant leur ressemblent tant.Eux aussi avaient quitté leur terre natale pour échapper à un destin marqué par les légendes et les rêves et que Jérôme Ferrari rappelle  comme un souvenir lancinant et lumineux, à
travers l’évocation de la promenade de Balco Atlantico.Il faudrait aussi parler de l’histoire d’Angèle,qui veille et s’accroche ,malgré sa pauvre vie ,à l’idée qu’elle se fait de la dignité. Elle détestait Stéphane et sa mort la délivre .


A la fin  du livre , que je ne raconterai pas ,puisqu’il nous livre la
clé de la mort de Stéphane ,ce qu’il reste c’est un étrange sentiment
de malaise et de tristesse devant la vie et les espérances gâchées de
ces personnages qui en ne se trouvant pas eux-mêmes ,n’ont pas non
plus trouvé les autres Tout  amour leur est  interdit .Ce qu’il reste,
c’est la présence lourde d’ une solitude tragique et désespérante que
le style de Jérome Ferrari rend heureusement plus légère. Un  reproche
aussi , fugace mais tenace :  les espoirs d’un  peuple ne peuvent  se
réduire aux errements névrotiques de certains de ses protagonistes.
Je sais ,un roman  n’est pas un traité de politique .
Les choses sérieuses étant dites , je ne serais pas tout à fait
honnête ,si ne disais pas que je n’ai pas dérogé à notre sport favori
du « qui est qui » ?
Je terminerai en avouant que j’ai cherché aussi derrière quels
personnages  Jérome Ferrari  s’était caché .L’excuse toute trouvée à
cette curiosité, c’est  Flaubert ,disant à propos de son roman:
« Madame Bovary ,c’est moi » .Sachant aujourd’hui qu’il existe,
consciemment ou inconsciemment,une part d’autobiographie dans toute
création artistique, je ne résisterai pas au plaisir de demander à
Jérome Ferrari : ou vous cachez-vous dans votre roman ? et ne me
répondez surtout pas  » partout « .
Article réédité, première publication Musanostra 5/07/2009/

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Salina, Les trois exils, de Laurent Gaudé, Actes sud 2018

  par Pierre Lieutaud

 

Un chant funèbre du fond des temps. D’amour, de haine et de vengeance. Des personnages éblouissants de lumière, un monde archaïque au grand soleil dans les éboulis de pierres brûlantes, les monts et les plaines, entouré d’un infini de dunes qui font comme un océan où tout se perd, se dissout, où disparaissent à jamais les destins incontournables des hommes. Où tout est écrit et absolu.

Le récit par Malaka, le fils de deux mères, de la  vie de Salina, l’enfant aux larmes de sel, l’enfant malheur du royaume des lacs abandonnée par les siens pour calmer la malédiction des dieux, déposée un matin à l’orée d’un village Djimba, perdu au milieu du désert…Recueillie par Mamanbala qui l’élève comme son enfant, mariée de force à Saro, l’époux sauvage, l’un des fils du chef du village, alors qu’elle aime son frère Kano, brutalisée,violée, mère d’un fils, Mumuyé, étrangère au clan haïe par Khaya, sa belle mère, Salina assiste, impassible, à la mort de son époux sur un champ de bataille.

Refusant de lui donner son frère Kano pour époux,comme le voudrait la tradition, Khaya la sépare de son enfant et la bannit. Exilée au-delà des terres, elle enfante Koura kumba, un enfant homme, l’enfant colère qui sera le bras armé de sa vengeance, tuera son frère Mumuyé et Sissoko, le chef du village. Sa marche solitaire dans le désert reprend jusqu’au jour où méconnaissable, vieille, sèche, noire comme un animal épuisé, elle retrouve le chemin du village. Reconnue, attachée à un pieu, livrée aux hyènes qui l’épargnent,rejetée par Kano, marié et père d’un enfant, Salina, une fois encore, retourne seule dans le désert.

A la limite du monde, un cavalier s’approche, c’est Alika, la femme de Kano qui lui fait don de son enfant… « C’est mon dernier né, Salina, le fils d’une mère aimante, je te l’ai apporté parce qu’il doit y avoir un don entre Salina et les Djimba. Il n’y a qu’ainsi que tout pourra cesser ».

Malaka, l’enfant de deux mères et d’une paix scellée grandira auprès d’elle et l’accompagnera dans son exil jusqu’à sa mort. Il portera son corps au delà des montagnes et atteindra un rivage ou l’attendent une barque et un vieil homme, Darzagar le passeur, qui les conduira jusqu’à l’ile cimetière où s’ouvriront les portes de l’au-delà.

Un récit vertigineux, tragique et profondément original, une polychromie barbare qui parle d’amour éternel, de fureur, de châtiments, de destins immuables, de vies  brulées pour accomplir un devoir d’existence.Où la mort semble attendre son heure avec patience pour laisser aux personnages, demi dieux plus qu’humains, le temps d’accomplir leur tâche avant de sombrer dans le néant.

Dans une succession de  tableaux au relief lumineux, où la réalité semêle au fantastique, au rêve, aux légendes, l’auteur revisite avec virtuosité les mythes et les traditions anciennes qui ont peuplé notre imaginaire …Le champ de bataille où la mort descend sur l’époux sauvage sous le regard indifférent de celle qu’il a maltraitée, le combat mortel des frères, la toilette mortuaire de Salina par son fils, la barque des morts qui va vers l’ile cimetière…L’île cimetière où s’ouvrent les portes l’au-delà où Salina, la mère aux trois fils,la femme aux trois exils, entrera dans l’éternité et dans la  légende.

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Patrice Chéreau. Journal de travail. Apprentissage en Italie, tome 2, 1969-1971. Actes Sud 2018

par Francis Beretti
 
chereau livre t2

L’APPRENTISSAGE DE PATRICE CHEREAU
Une réflexion autour des écritures contemporaines pour le théâtre est à l’ordre du jour. En effet, le Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre (2, bis rue du Conservatoire, 75009, Paris) vient d’organiser, le 15 octobre, un forum sur ce sujet. L’une des problématiques est ainsi formulée : «  Comment les auteurs s’emparent-ils des processus d’écriture en immersion ? ». Un élément de réponse nous est donné par un ouvrager récent, publié par Actes-Sud-Papiers, intitulé Patrice Chéreau. Journal de travail. Apprentissage en Italie, tome 2, 1969-1971.
Patrice Chéreau (1944-2013) était un acteur, un scénariste, un metteur en scène de théâtre et d’opéra, et réalisateur qui a joué pendant plus de quarante ans un grand rôle dans son domaine. Ses cahiers sont publiés, avec tout le soin qui convient, par Julien Centrès, doctorant en histoire à Paris I –Panthéon Sorbonne.
En 1969, Chéreau était l’invité de Paolo Grassi, au célèbre Piccolo Teatro di Milano. Il n’hésitait pas à s’affirmer à contre-courant de la mode du moment. Ainsi, à propos du remue-méninges de mai 68, il n’hésite pas à écrire : « Le mois de mai aura vu le ridicule des gens de théâtre s’essayant à la théorie politique ». Selon lui  le théâtre authentiquement militant et prolétarien devrait s’exprimer à travers le théâtre de rue ou d’agit-prop, et les professionnels devraient se remettre idéologiquement en question.
Dans sa proposition de mise en scène de La Traviata, Chéreau approuve le point de vue de Visconti sur quelques vérités de cette œuvre de Giuseppe Verdi : « C’est aussi un conte cruel sur le massacre collectif… de cette sotte, coupable d’avoir découvert avec tant d’ingénuité la respectabilité bourgeoise, et d’avoir perdu sa vérité (se vendre et donner du plaisir à une société qui ne la fait vivre que pour cela) ».
Charlotte Rampling avait accepté le rôle de Claire dans La Chair de l’orchidée (d’après James Hardley Chase), son premier film. La préface qu’elle signe pour ce livre est courte, mais elle confirme que notre star n’est pas seulement une icône au regard magnétique, pénétrant et mystérieux, mais une personne sensible, qui réfléchit et qui sait écrire. Elle traduit bien, non seulement ses propres impressions, mais l’inspiration qui animait Chéreau : « J’ai saisi qu’un certain cinéma [comme celui de Visconti des Damnés, et de Liliana Cavani, de Portier de nuit] nous aide à comprendre que les plus dures épreuves peuvent nous conduire vers une expérience existentielle, telle une sublime épiphanie. Ce cinéma-là, celui de la grandeur de la créativité, de la recherche de l’absolu, de l’émotivité sans censure, du sens de l’esthétique et d’une culture passionnée. C’est dans cet univers que Patrice, l’équipe de La Chair de l’orchidée et moi, avons trouvé notre terre d’accueil, notre lieu d’expérimentation ».

 
Patrice-Chereau-28-avril-2005-La-Villette-Paris_1_730_481http://www.la-croix.com/Culture/A-Avignon-Patrice-Chereau-dans-tout-son-eclat-2015-08-24-1347408
 
 
 

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À son image

Article – Jean-Marc Graziani présente le roman de Jérôme Ferrari, A son image, publié aux éditions Actes sud.

L’histoire, telle qu’on peut la lire sur la quatrième de couverture, c’est celle d’Antonia, jeune femme corse flânant sur le port de Calvi qui reconnait Dragan parmi un groupe de légionnaires. Dragan, ami/amant? rencontré autrefois pendant la guerre en ex-Yougoslavie. S’en suit l’abîme d’une nuit à évoquer le passé et, déjà, la mort, au fond d’un ravin, sur le chemin du retour, Antonia éblouie au détour d’un virage ; l’asphalte là-haut vierge de toute trace de freinage.


Antonia est morte, et on va dire sa messe. Pas n’importe qui ! C’est son oncle et parrain qui est contraint de la célébrer. Lui qui l’a toujours aimée, viscéralement. Lui aussi qui, par un cadeau, a décidé de sa vocation. Un véritable appareil photo (on devrait toujours réfléchir quand on fait ce genre de cadeau à un enfant). Un présent qui, sitôt reçu, va révéler Antonia à elle-même. Elle sera photographe. Étrange photographe dont on ne retrouve pas le moindre portrait pour figurer sur sa pierre tombale, et qui, par ce simple fait, semble promise à disparaître avec la mémoire des siens. Sauf qu’Antonia, presque malgré elle, a laissé ici-bas sa part la plus intime : ses clichés ; certains pas même développés, et que l’auteur au gré de son impudique puissance nous dévoile, la recomposant peu à peu.

Ainsi, articulant ses chapitres selon les instants liturgiques de cette messe de requiem, Ferrari nous révèle Antonia telle qu’elle fut : sensible, entière mais versatile, chaque image d’elle, comme punaisée au mur devant nous, dessinant en creux le portrait de l’absente. D’abord la fascination toute enfantine de sa première réussite, lorsque soudain tout s’aligne, la lumière, l’oeil, le doigt, la chance. Mais, très vite, l’ennui et la désillusion d’un espace qui parait trop étroit, sans horizon, empli de faux sujets. Et là, à l’image d’Antonia, c’est la Corse que Ferrari s’applique à dépeindre, par petites touches, si familières parfois. Il décrit les petits riens qui font un tout : les prêtres que l’on ne comprend plus, les « chiavadoghji » où l’on baisait à l’arrière des voitures, les presque-épouses de dix-sept ans…

A lire aussi: Situation de Jérôme Ferrari


Et ces événements qui, de près ou de loin, comme des bornes kilométriques, ont marqué le défilement de notre jeunesse : Bastelica-Fesch, Tralonca, et les années de sang…. Il raconte aussi et surtout la désillusion. Celle d’Antonia, séduite, puis déçue juste après, lucide devant le défilé des masques : les masques des amis qui se déguisent en « guerriers ou en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. » Antonia voit le ridicule qui affleure dans le sérieux des hommes, le grotesque qui fait sourire lorsqu’il faudrait pleurer, le vernis qui s’écaille quand leurs grandes idées passent à l’épreuve de leurs faiblesses, de leurs égoïsmes, à l’épreuve du temps.

Chez Henri Orenga, où Musanostra nous avait conviés, dans cette lumière horizontale qui étirait les ombres, l’auteur avait fait une confidence ; répondant à la question, qu’on se devait de lui poser, de son traitement du nationalisme (beaucoup l’attendaient sur ce sujet), il avoua sa certitude d’avoir à s’en expliquer durant toute la promotion du livre (en Corse tout du moins). Je ne l’avais pas encore lu et m’attendais, au regard des commentaires de la presse nationale, à un carnage. Mais je fus surpris, à la lecture, de la retenue avec laquelle il avait traité le sujet : à équidistance de tous les autres thèmes évoqués dans ses pages, sous l’angle familier pour lui de la comédie humaine, celle qu’on se joue à soi-même avec le plus grand sérieux. Et s’il emprunte parfois, l’air de rien, les chemins de cartes postales si éculées que le soleil les a fait blanchir sur les présentoirs, Ferrari le fait à dessein, pour démontrer au final que, face aux vérités intangibles, les particularismes n’ont rien de particulier, que seul l’Homme demeure, l’universalité de ses appétits et de ses angoisses, et toujours, pour ceux qui savent ouvrir les yeux, cette même lassitude.

Ainsi, avant même que l’oeil d’Antonia n’accède à une certaine profondeur en promenant son appareil sur les champs de batailles yougoslaves, les récits de ses deux prédécesseurs photographes de guerre Gaston C. (en Tripolitaine, années 1910) et Rista M. (dans les Balkans, première partie du XXe), comme des repères étalon qu’on aurait placés à coté d’un objet pour en définir la grandeur, viennent mettre en perspective son histoire, anticipant l’inéluctable fin ; celle annoncée dès le début mais qu’on n’accepte pas encore. Car à l’instar de ses pairs, Antonia succombe tout d’abord à cette sensation de n’exister véritablement qu’au contact de la mort, à cette sidération obscène que produisent ces corps « dont elle ne peut plus détourner les yeux ». Et comme si elle n’observait qu’un seul cadavre au milieu d’un gigantesque charnier, ce mort-là la renvoie à tous les autres morts, à tous les autres charniers, ailleurs, autrefois, demain, et elle ressent la défaite des hommes. La défaite aussi de cette photographie qui se voulait témoignage, victoire sur le temps, et qui n’est plus qu’illustration. Illustration de la débâcle, rajoutant de l’obscène à l’obscène, jusqu’à devenir trophée pour de trop souriants bourreaux.

Il y aurait encore tant de choses à dire sur A son image, mais j’ai atteint mon quota de mots. J’ai dévoilé plus que je ne voulais le faire. Il y aurait tant de choses à dire… Sur la photographie en tant qu’art… Sur le rapport ambigu de l’image et du temps… Sur la lassitude de ces yeux qui ont vu les choses de trop près ; au point que, là-haut sur la route… l’asphalte est vierge de toute trace de freinage.

En savoir plus

Jérôme Ferrari, A son image, Arles, Actes sud, 2018

Articles

rentrée 2018 : déjà remarqués par les lecteurs

 
 

Incontestablement le roman de Jérôme Ferrari, A son image, qui mériterait selon nous un autre Prix Goncourt !
(rappel : avec nous pour présenter et dédicacer son ouvrage le 26 août Cave San Quilico, Poggio d’Oletta, (chez Henri Orenga, viticulteur, notre mécène)

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De Javier Cercas, Le Monarque des ombres :
Tout le talent de Javier Cercas qui propose aux lecteurs d’envisager autrement l ‘Histoire assez récente de l’Espagne à travers le chemin de vie d’ un homme.
Qu’est-ce alors qu ‘être franquiste pour certains des acteurs de cette sombre gouvernance ? Un livre qui paraît au moment opportun…

9782330109196
 
 
De Thierry Froger, Les nuits d’Ava:
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Pour qui s’intéresse à la vie des icônes , une plongée dans la société romaine d’il y a 60 ans, dans un monde où tout change et où les idoles aussi perdent pied quand elles ne peuvent changer et qu’elles  s’adaptent…à leur façon.
Pour tous les passionnés d’Ava Gardner, de ciné, d’art , d’amour et d’Italie. Comment elle passa certaines de ses soirées italiennes..