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Festivals littéraires

Jérôme Ferrari, la Corse sans cliché

INVITE – Professeur de philosophie, grand habitué de nos rencontres, Jérôme Ferrari est l’auteur d’une oeuvre remarquable sur la Corse. Avec Marc Biancarelli, il a proposé une autre poétique de l‘île. Celle-ci se détourne des clichés mériméens. Elle cherche à mieux cerner le réel de la société insulaire. Prix Landernau pour Un Dieu un animal, Prix France Télévision pour Où j’ai laissé mon âme, Prix Goncourt pour Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari nous parlera avec le réalisateur Thierry de Peretti de l’adaptation cinématographique de son dernier roman, A son image.

A lire aussi : A son image par Jean-Marc Graziani

Articles

Tragique, temps et mémoire chez Jérôme Ferrari.

par Ivana Polisini

Parler de l’œuvre d’un auteur est toujours difficile : peur de se tromper, peur de se livrer à travers des interprétations forcement personnelles et subjectives.

Je commencerai par dire que la littérature, pour moi, ouvre des horizons et interroge le réel à travers 3 prismes

-celui de l’universalité, constitué de ce qu’on pourrait appeler le lot commun à tous les hommes confrontés aux questions fondamentales : comment vivre? Comment mourir? Auxquelles on ajoutera l’amour et le pouvoir.

-celui de l’individu qui écrit, l’écrivain, qui porte notre humaine condition à travers sa propre sensibilité

-et enfin le troisième, c’est celui du lecteur, vous, moi, qui en lisant l’œuvre la réécrit en fonction de sa propre humanité et rencontre ainsi l’humanité de l’autre « ni tout à fait un autre ni tout à fait lui-même ».

Il est l’autre, il est lui et il est moi.

Partant de ma propre lecture d’une œuvre, j’ai essayé, modestement, de reconstruire, sans les épuiser, les champs que les textes de J.Ferrari m’avaient ouverts.

En premier lieu je partirai d’une question qui l’agace et qu’on lui a souvent posée: « êtes-vous un écrivain corse ?

La question n’est pas franchement innocente et il faut la replacer dans le débat littéraire .Par corse, on veut dire régionaliste et donc local, ce qui est forcément réducteur. C’est aussi une autre façon de lui demander s’il est porteur d’une revendication identitaire. Bref, on lui cherche des étiquettes et on le somme de choisir .Mais choisir c’est quelque part, renoncer et peut-être s’amputer.

Ce à quoi il se refuse,.C’est pourquoi il répond souvent qu’il écrit, comme beaucoup d’écrivains, d’abord pour lui. . Lui, qui vit, respire et sent « ici et maintenant », dans ce territoire, suintant de tous les espoirs et de toutes les haines qui nous secrètent et nous portent chaque jour. Et ses préoccupations, ses angoisses sont souvent les mêmes que les nôtres, qui vivons ici, en même temps que lui : prégnance de la guerre d’Algérie dans son dernier roman, « où j’ai laissé mon Ame)(2010) ,guerre entre nationalistes dans » Balco Atlantico »(2008), retour en terre de corse après une expérience calamiteuse à Paris pour Antoine, personnage de « Dans le secret »(2007)

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que la Corse irrigue profondément ses romans .Elle n’est ni un prétexte ni une façon d’apporter une couleur locale ou pittoresque, ce qui est souvent le cas dans ce que l’histoire littéraire appelle régionalisme.

Autre champs ouvert, l’univers tragique de ses romans.

-au niveau de ses personnages d’abord. Il est frappant de constater qu’ils sont tous profondément seuls, sans cesse (et jusqu’à l’épuisement) tiraillés entre des aspirations contradictoires: pureté et animalité, innocence et culpabilité.

Ce que Baudelaire, en d’autres temps, appelait la tragédie de l’homme double, créature déchue et objet d’un perpétuel conflit entre le ciel et l’enfer. « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre  » .Pour Jérôme Ferrari, la posture est plus métaphysique, que religieuse et elle écrase les êtres dans une sorte de mélancolie tragique tantôt poétique tantôt philosophique dont ils n’arrivent pas à sortir .Ils ont la tête vers les étoiles mais un boulet les cloue au sol, comme englués… Peut être parce que comme le disait Pascal, à vouloir trop faire l’ange on finit par faire la bête.

On pense bien sur au titre même d’une de ses œuvres: « un dieu, un animal ».

On pense aussi au héros de » Balco atlantico », Campana, le militant pur et dur qui ne peut vivre sa relation avec la femme-enfant qu’il aime que de façon fantasmée platonique ou perverse.

De là à dire à dire que c’est la condition tragique de l’homme sans dieu, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas, mais quand même…

.Ce que l’on peut affirmer c’est que l’ombre de Dieu plane.

Elle pointe à travers les références constantes à la Bible et aux Evangiles: réf à Matthieu dans « Dans le secret », Genèse, IV, 10 p..28  » Où j’ai laissé.. »

Elle s’insinue dans la récurrence des images de martyrs (Un dieu, un animal ») ou de personnages imprégnés de religiosité(Degorce ).

Elle prend souvent la forme d’une faute, d’un péché originel, dont les hommes, même inconsciemment seraient comptables : « Ne pouvoir se passer de Dieu et être incapable d’y croire a quelque chose d’atroce « p.3I » et un peu plus loin.. »Nous sommes dépositaires des œuvres de nos pères; et aussi de leurs péchés  » p.43″Dans le secret » .Mais il y a aussi du Bosch dans la peinture crue et sans travestissement des corps et des chairs (voir le rêve de fossoyeur dans le début du même roman.

Comment pourrait-il en être autrement dans une société, qui sans être religieuse, reste profondément judéo-chrétienne?

Mais j’y vois aussi une aspiration au Sacré qui est l’une des formes de la beauté.

Ce qui frappe dans ses récits c’est certes la tragédie de l’homme double, mais l’atmosphère tragique provient aussi de l’absurdité d’existences privées de sens .On songe à Camus.

Le personnage du Capitaine Dégorce, par exemple, dans « Où j’ai laissé mon âme » avait été durant la seconde guerre mondiale un héros de la résistance dans sa lutte contre les nazis .Or, transplanté dans un autre contexte, la guerre d’Algérie, il devient lui-même le bourreau .Lui qui avait été torturé, torture à son tour .Cela ressemble fort à ce que l’on appelle l’ironie du sort ou l’ironie tragique .

Ne dit il pas, lui-même quand il veut faire parler le jeune militant communiste Clément, » il n’y a pas que le physique…trouvez la clé…il y a toujours une clé.. » p.83.Il y a là un certain raffinement dans la torture que G.Orwell mettait déjà en scène dans 1984. Un retour du refoulé en quelque sorte puisque ce jeune militant naïf ressemblait furieusement à ce que lui-même avait été, en 1945….un reproche vivant…un double de ce qu’il fut… une mauvaise conscience …qu’il fallait punir d’être, ce qu’il n’était plus…

Est ce à dire que l’histoire ne nous apprend rien et que toutes les valeurs, courage, patriotisme, fierté, humanisme, sont relatives et bien faibles face à certaines situations paroxystiques, telle la guerre ?

Degorce, le chrétien, s’empêtre dans ses contradictions morales et son sentiment de culpabilité ne débouche que sur des gesticulations de mots, et des états d’âme qui tournent à vide. Il a du respect pour le chef du FLN Tahar, il réprouve la pratique de la torture mais l’accepte finalement. On songe à Clamence,le personnage d’Albert Camus dans « La Chute « qui dit » Nous sommes à peu près en toute chose  » et qui n’arrive pas à faire le deuil d’une lâcheté ancienne où il avait assisté au suicide d’une jeune femme, trop lâche ou trop léger pour réagir .

Dernier champs ouvert: le temps, la mémoire. Ces thèmes jalonnent toute la littérature mais ils deviennent originaux sous la plume de J.F. qui les conjugue dans sa narration dans un rythme souvent ternaire.

Dans Balco Atlantico trois époques s’entrelacent et forment boucle. L’auteur recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début (date de l’assassinat de Stéphane Campana) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991 (l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91

Cafés littéraires

Rencontre Laurent Gaudé / Jérôme Ferrari

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Sous l’impulsion de la dynamique association bastiaise Musanostra, la librairie La Marge  a eu le plaisir d’accueillir,

le vendredi 27 septembre  deux auteurs, lauréats  du prix Goncourt  :

             LAURENT GAUDE
et 

             JERÔME FERRARI

Très généreux de leur parole, les auteurs ont répondu longuement aux questions de la médiatrice 
Marie –  France  Bereni Canazzi et du public , venu nombreux.

Très  agréable rencontre Place Emmanuel Arene, par une douce soirée d’automne….Dédicaces et apéritif, après un dialogue d’excellent niveau.

Les libraires de La Marge, Place Emmanuel Arene, Ajaccio

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Vendredi 27 Septembre à 18h30
à La Librairie La Marge à Ajaccio

Articles

Jérôme Ferrari – Balco Atlantico-Actes sud

Billet de Ivana Polisini


Ce que je voudrais livrer ici est une lecture subjective -pas une étude- mais simplement la relation singulière que j’ai pu entretenir pendant  un instant ,à travers son livre, avec quelqu’un qui vit sur la même terre que  moi et en même temps .J’ai voulu partager le regard de quelqu’un qui a pris le temps de s’arrêter  et de figer le temps ,momentanément , pour mettre des mots  sur la pensée , et qui ,chemin faisant , tente d’en reconstituer le fil .


Le contexte historique sur lequel il s’appuie est la lutte fratricide qui a opposé les nationalistes  dans les années 1990 avec en point d’orgue , l’assassinat de deux tunisiens accusés de trafic de drogue ,quelques années plutôt dans les années1985, comme si ,déjà ,la perversion  était en route .Les nationalistes avaient pourtant soulevé une espérance et un rêve : la chute n’en a été que plus dure.

Jérôme Ferrari nous propose ici , sa vision de  la réalité, en  croisant les
époques  ,les voix et les trajectoires d’individus ,qui cherchant un
sens à leur vie   dans ces années-là , trouvent finalement le désespoir ,la solitude ,la mort et le non-sens .Le regard n’est jamais accusateur ou moraliste.Il ne verse pas non plus dans le pathos ,le sentimentalisme ou l’explication idéologique. Mais la forme choisie ,difficile d’accès , nous invite à la réflexion .


Un coup d’œil sur la table des matières nous montre comment il recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début ( date de l’ assassinat de Stéphane Campana ) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991(l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91 à 96 (la lutte entre nationalistes).C’est dans ce parcours morcelé de  la mémoire que s’inscrit  la recherche de la vérité sur la mort de Stéphane
Campana,un responsable  nationaliste  assassiné,cinq ans après la
« fin » de la lutte entre nationalistes.. Alors ,qui  l’ a tué et pourquoi ?


C’est en effet sur la scène hystérique de cette mort que le roman s’ouvre. Virginie ,un des personnages féminins ,se jette sur le cadavre de son amant en hurlant comme les pleureuses antiques ,entièrement nue et en socquettes. Le lecteur entend alors la genèse d’une relation perverse ,entre Virginie,la fille d’Angèle ,qui tient le café du village,et Stéphane.Une relation qui avait débuté alors que Virginie n’était qu’une petite fille et Stéphane,un jeune militant en quête de reconnaissance .La perversité de cette relation ,entre sadisme et innocence (Stéphane ne la touchera jamais :il se contentera de la regarder et de la fantasmer ) reflète la perversité de la lutte.
Les destins se mêlent alors .Celui de Vincent Léandri, un autre dirigeant, revenu en Corse pour échapper à la culpabilité d’être né du côté de colonisateur mortifères lorsqu’il était dans l’Ocean indien.
Celui de Théodore Moracchini, ethnologue imposteur, raté,au bord de la
folie. C’est dans le même village,lieu central et clos, que viennent s’échouer Kaled,le marocain, et sa sœur ,la belle et mélancolique Hayett qui sert au bar tandis que son frère vend la drogue qu’il avait amenée .Ils deviendront ,à leur corps défendant les victimes expiatoires , adversaires fantasmés de ceux qui pourtant leur ressemblent tant.Eux aussi avaient quitté leur terre natale pour échapper à un destin marqué par les légendes et les rêves et que Jérôme Ferrari rappelle  comme un souvenir lancinant et lumineux, à
travers l’évocation de la promenade de Balco Atlantico.Il faudrait aussi parler de l’histoire d’Angèle,qui veille et s’accroche ,malgré sa pauvre vie ,à l’idée qu’elle se fait de la dignité. Elle détestait Stéphane et sa mort la délivre .


A la fin  du livre , que je ne raconterai pas ,puisqu’il nous livre la
clé de la mort de Stéphane ,ce qu’il reste c’est un étrange sentiment
de malaise et de tristesse devant la vie et les espérances gâchées de
ces personnages qui en ne se trouvant pas eux-mêmes ,n’ont pas non
plus trouvé les autres Tout  amour leur est  interdit .Ce qu’il reste,
c’est la présence lourde d’ une solitude tragique et désespérante que
le style de Jérome Ferrari rend heureusement plus légère. Un  reproche
aussi , fugace mais tenace :  les espoirs d’un  peuple ne peuvent  se
réduire aux errements névrotiques de certains de ses protagonistes.
Je sais ,un roman  n’est pas un traité de politique .
Les choses sérieuses étant dites , je ne serais pas tout à fait
honnête ,si ne disais pas que je n’ai pas dérogé à notre sport favori
du « qui est qui » ?
Je terminerai en avouant que j’ai cherché aussi derrière quels
personnages  Jérome Ferrari  s’était caché .L’excuse toute trouvée à
cette curiosité, c’est  Flaubert ,disant à propos de son roman:
« Madame Bovary ,c’est moi » .Sachant aujourd’hui qu’il existe,
consciemment ou inconsciemment,une part d’autobiographie dans toute
création artistique, je ne résisterai pas au plaisir de demander à
Jérome Ferrari : ou vous cachez-vous dans votre roman ? et ne me
répondez surtout pas  » partout « .
Article réédité, première publication Musanostra 5/07/2009/

Agenda

2018 : 3e rencontre au Musée de la Corse avec Jérôme Ferrari- Mercredi 14 novembre ,

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Compte rendu Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari, dernier invité le 14 novembre du cycle de conférences littéraires « Voyages, exils et identités »  organisé au Musée de la Corse par la médiation culturelle, en partenariat avec notre association, MusaNostra, a abordé le thème frontalement : il a tout simplement raconté sa vie. Une vie d’exil, de voyages et de recherches autour de l’identité corse. Un sujet donc fait pour lui et un joli moyen pour nous de revisiter ses personnages et ses intrigues romanesques, assis, groupés dans la salle confortable du Musée, progressivement assombrie par la nuit. Et comme, le 14 novembre, il y a longtemps que les touristes sont partis, on a eu l’impression de recevoir ses confidences.

Né et « élevé » à Vitry-sur-Seine, une banlieue de l’est parisien, la Corse a longtemps été le lieu de toutes ses vacances, comme il nous le précise pour expliquer qu’il n’avait qu’une envie :  y vivre. Ce qu’il fait une fois ses études terminées.
Cet exil imaginaire, en rien comparable au drame des émigrés, forge un sentiment identitaire qu’il explore dès son arrivée à Porto-Vecchio. Jeune professeur de philosophie, il s’engage dans les mouvements nationalistes au milieu des années 80, au moment où le rêve se fissure de toutes parts. Les bandits d’honneur et les vierges effarouchées n’existent que dans les livres et les hivers à Porto-Vecchio sont longs. La Corse fantasmée a du plomb dans l’aile. Le voilà donc qui saute sur la première occasion pour aller enseigner ailleurs. Ce sera l’Algérie, un pays dont il n’attend rien et qui du coup lui donne tout. L’Algérie lui ouvre les yeux sur la réalité post-coloniale et vues de l’autre côté de la Méditerranée, les revendications identitaires insulaires lui paraissent bien nombrilistes.

Pourtant, Jérôme se sent corse. Il aime la langue qu’il a apprise en écoutant les chansons des Muvrini  dans sa chambre d’ado. Traducteur en français des livres de son compagnon des premières années à Porto Vecchio, Marc Biancarelli , il ne dessine pas d’avenir radieux pour notre île, souhaiterait plus de choses concrètes et moins de symbolique, car l’apparition du symbole signe la mort de la tradition vécue dans le présent.

Quand quelqu’un dans le public lui dit qu’il pourrait être le Houellebecq corse, la comparaison l’amuse. Ferrari, le désenchanté ? Oui, son œuvre l’atteste…

S. Cagninacci

 

Articles

À son image

Article – Jean-Marc Graziani présente le roman de Jérôme Ferrari, A son image, publié aux éditions Actes sud.

L’histoire, telle qu’on peut la lire sur la quatrième de couverture, c’est celle d’Antonia, jeune femme corse flânant sur le port de Calvi qui reconnait Dragan parmi un groupe de légionnaires. Dragan, ami/amant? rencontré autrefois pendant la guerre en ex-Yougoslavie. S’en suit l’abîme d’une nuit à évoquer le passé et, déjà, la mort, au fond d’un ravin, sur le chemin du retour, Antonia éblouie au détour d’un virage ; l’asphalte là-haut vierge de toute trace de freinage.


Antonia est morte, et on va dire sa messe. Pas n’importe qui ! C’est son oncle et parrain qui est contraint de la célébrer. Lui qui l’a toujours aimée, viscéralement. Lui aussi qui, par un cadeau, a décidé de sa vocation. Un véritable appareil photo (on devrait toujours réfléchir quand on fait ce genre de cadeau à un enfant). Un présent qui, sitôt reçu, va révéler Antonia à elle-même. Elle sera photographe. Étrange photographe dont on ne retrouve pas le moindre portrait pour figurer sur sa pierre tombale, et qui, par ce simple fait, semble promise à disparaître avec la mémoire des siens. Sauf qu’Antonia, presque malgré elle, a laissé ici-bas sa part la plus intime : ses clichés ; certains pas même développés, et que l’auteur au gré de son impudique puissance nous dévoile, la recomposant peu à peu.

Ainsi, articulant ses chapitres selon les instants liturgiques de cette messe de requiem, Ferrari nous révèle Antonia telle qu’elle fut : sensible, entière mais versatile, chaque image d’elle, comme punaisée au mur devant nous, dessinant en creux le portrait de l’absente. D’abord la fascination toute enfantine de sa première réussite, lorsque soudain tout s’aligne, la lumière, l’oeil, le doigt, la chance. Mais, très vite, l’ennui et la désillusion d’un espace qui parait trop étroit, sans horizon, empli de faux sujets. Et là, à l’image d’Antonia, c’est la Corse que Ferrari s’applique à dépeindre, par petites touches, si familières parfois. Il décrit les petits riens qui font un tout : les prêtres que l’on ne comprend plus, les « chiavadoghji » où l’on baisait à l’arrière des voitures, les presque-épouses de dix-sept ans…

A lire aussi: Situation de Jérôme Ferrari


Et ces événements qui, de près ou de loin, comme des bornes kilométriques, ont marqué le défilement de notre jeunesse : Bastelica-Fesch, Tralonca, et les années de sang…. Il raconte aussi et surtout la désillusion. Celle d’Antonia, séduite, puis déçue juste après, lucide devant le défilé des masques : les masques des amis qui se déguisent en « guerriers ou en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. » Antonia voit le ridicule qui affleure dans le sérieux des hommes, le grotesque qui fait sourire lorsqu’il faudrait pleurer, le vernis qui s’écaille quand leurs grandes idées passent à l’épreuve de leurs faiblesses, de leurs égoïsmes, à l’épreuve du temps.

Chez Henri Orenga, où Musanostra nous avait conviés, dans cette lumière horizontale qui étirait les ombres, l’auteur avait fait une confidence ; répondant à la question, qu’on se devait de lui poser, de son traitement du nationalisme (beaucoup l’attendaient sur ce sujet), il avoua sa certitude d’avoir à s’en expliquer durant toute la promotion du livre (en Corse tout du moins). Je ne l’avais pas encore lu et m’attendais, au regard des commentaires de la presse nationale, à un carnage. Mais je fus surpris, à la lecture, de la retenue avec laquelle il avait traité le sujet : à équidistance de tous les autres thèmes évoqués dans ses pages, sous l’angle familier pour lui de la comédie humaine, celle qu’on se joue à soi-même avec le plus grand sérieux. Et s’il emprunte parfois, l’air de rien, les chemins de cartes postales si éculées que le soleil les a fait blanchir sur les présentoirs, Ferrari le fait à dessein, pour démontrer au final que, face aux vérités intangibles, les particularismes n’ont rien de particulier, que seul l’Homme demeure, l’universalité de ses appétits et de ses angoisses, et toujours, pour ceux qui savent ouvrir les yeux, cette même lassitude.

Ainsi, avant même que l’oeil d’Antonia n’accède à une certaine profondeur en promenant son appareil sur les champs de batailles yougoslaves, les récits de ses deux prédécesseurs photographes de guerre Gaston C. (en Tripolitaine, années 1910) et Rista M. (dans les Balkans, première partie du XXe), comme des repères étalon qu’on aurait placés à coté d’un objet pour en définir la grandeur, viennent mettre en perspective son histoire, anticipant l’inéluctable fin ; celle annoncée dès le début mais qu’on n’accepte pas encore. Car à l’instar de ses pairs, Antonia succombe tout d’abord à cette sensation de n’exister véritablement qu’au contact de la mort, à cette sidération obscène que produisent ces corps « dont elle ne peut plus détourner les yeux ». Et comme si elle n’observait qu’un seul cadavre au milieu d’un gigantesque charnier, ce mort-là la renvoie à tous les autres morts, à tous les autres charniers, ailleurs, autrefois, demain, et elle ressent la défaite des hommes. La défaite aussi de cette photographie qui se voulait témoignage, victoire sur le temps, et qui n’est plus qu’illustration. Illustration de la débâcle, rajoutant de l’obscène à l’obscène, jusqu’à devenir trophée pour de trop souriants bourreaux.

Il y aurait encore tant de choses à dire sur A son image, mais j’ai atteint mon quota de mots. J’ai dévoilé plus que je ne voulais le faire. Il y aurait tant de choses à dire… Sur la photographie en tant qu’art… Sur le rapport ambigu de l’image et du temps… Sur la lassitude de ces yeux qui ont vu les choses de trop près ; au point que, là-haut sur la route… l’asphalte est vierge de toute trace de freinage.

En savoir plus

Jérôme Ferrari, A son image, Arles, Actes sud, 2018

Agenda

E Statinate 2018, le festival de Musanostra, 3 rencontres littéraires scellées par la dégustation de bons vins et Jérôme Ferrari en guest star !

article j ferrari chez henri orenga

Merci à Corse Matin de s’être fait le relais de cet événement culturel

Un grand merci à Monique et à José de Patrimonio…

 

Cette année l’équipe de Musanostra avait décidé de mettre à l’honneur, pour l’acmée de son festival,  la Conca d’oru et ses vins ; auparavant à Sisco avec Alice Zeniter et Nadia Galypour les vins du cap, puis à Aleria au clos d’Orlea avec Marco Biancarelli…, à Lumio, clos Culombu avec Pierre Lemaitre, de nombreux vignerons ont contribué à faire de ce moment estival et festif un rendez-vous culturel important. Les domaines Leccia, Montemagni, Devichi, Lazzarini, Giudicelli, Olmeta de Patrimonio ont offert de belles bouteilles pour l’apéritif . Les mairies de Patrimonio et de Barbaggio ont facilité toute l’organisation, nous ouvrant leurs locaux, comme La Maison des vins à Patrimonio, nous apportant des chaises…

Et Henri Orenga a joué le rôle de mécène en permettant à l’assemblée de profiter du cadre du clos San Quilico (à Poggio d’Oletta )  où ont été reçus Philippe Granarolo et Jérôme Ferrari et en offrant à ces vastes assemblées (plus de 300 personnes pour entendre en avant première Jérôme Ferrari) ses vins et de quoi se restaurer.

Articles

rentrée 2018 : déjà remarqués par les lecteurs

 
 

Incontestablement le roman de Jérôme Ferrari, A son image, qui mériterait selon nous un autre Prix Goncourt !
(rappel : avec nous pour présenter et dédicacer son ouvrage le 26 août Cave San Quilico, Poggio d’Oletta, (chez Henri Orenga, viticulteur, notre mécène)

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De Javier Cercas, Le Monarque des ombres :
Tout le talent de Javier Cercas qui propose aux lecteurs d’envisager autrement l ‘Histoire assez récente de l’Espagne à travers le chemin de vie d’ un homme.
Qu’est-ce alors qu ‘être franquiste pour certains des acteurs de cette sombre gouvernance ? Un livre qui paraît au moment opportun…

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De Thierry Froger, Les nuits d’Ava:
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Pour qui s’intéresse à la vie des icônes , une plongée dans la société romaine d’il y a 60 ans, dans un monde où tout change et où les idoles aussi perdent pied quand elles ne peuvent changer et qu’elles  s’adaptent…à leur façon.
Pour tous les passionnés d’Ava Gardner, de ciné, d’art , d’amour et d’Italie. Comment elle passa certaines de ses soirées italiennes..
 
 
 
 
 

Agenda

Festival E Statinate : Littérature, convivialité autour du vin de Patrimonio Entrée libre, apéritif offert (3 dates-à 18h )

Le 24 août, dans le cadre du Festival E Statinate, nous recevrons Stefanu Cesari à 18 h à Patrimonio à la Maison des vins (pour Bartolomeo in cristu, son dernier recueil, paru aux éditions Eoliennes),
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3 auteurs, 3 dates à retenir !
S Cesari, le 24 La Maison des Vins, Patrimonio
P Granarolo le 25, cave San Quilico, Poggio d’Oletta
J Ferrari le 26, San Quilico, Poggio d’oletta,
L’occasion de découvrir leurs dernières parutions et de les entendre nous présenter leur démarche, leur choix d’écriture, les enjeux de leur œuvre…
Librairie sur place, séances de dédicaces
Le 25 à 18 h (Cave Orenga) Philippe Granarolo (Carnets Méditerranéens de Friedrich Nietzsche,paru chez Colonna éditions), puis café débat sur le transhumanisme et l’intelligence artificielle , suivi d’un moment musical avec EMMA Trio !
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Samedi 25 août à 18 h, dans la cave Orenga de Gaffory de Patrimonio, le Festival E Statinate accueille le philosophe Philippe Granarolo.
Spécialiste de Nietzsche, il présentera et dédicacera son dernier livre Les carnets méditerranéens de Friedrich Nietzsche (Editions Colonna).
Puis il animera une conférence-débat sur « Transhumanisme et Intelligence Artificielle ».
Pour ne pas être dépassé par l’intelligence de ses ordinateurs, l’humanité va-t-elle être contrainte de se transformer ?
Faudra-t-il devenir des « hommes augmentés, voire des « cyborgs », pour ne pas risquer de devenir les esclaves de nos machines ?
Ces questions, décisives pour notre avenir, seront explicitées par le philosophe avant de donner lieu à un large débat avec le public.
La soirée se poursuivra en musique avec le groupe EMMA TRIO.
L’entrée est, comme toujours libre, et un apéritif sera offert aux participants  libre.

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Le 26, Domaine Orenga, San Quilico (parcours fléché depuis Teghjime), à 18 heures, énorme, on reçoit Jérôme Ferrari pour son dernier roman A son image  (Actes Sud, sortie le 22 août )
 
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Articles

Situation de Jérôme Ferrari

Dans cette nouvelle chronique, Kévin Petroni évoque le dernier ouvrage de Jérôme Ferrari intitulé Il se passe quelque chose, publié aux éditions Flammarion.

Ce mot, situation, n’est pas anodin, car en publiant l’ensemble des chroniques qu’il a écrites dans le journal La Croix de janvier à juillet 2016, Jérôme Ferrari est sorti du silence. Je ne dis pas que celui-ci s’est engagé, car comme nous l’explique Sartre, l’homme n’a pas à s’engager puisqu’il est toujours-déjà engagé. En revanche, comme Sartre a pu l’écrire dans le premier numéro des Temps modernes, je dis que « l’écrivain est en situation dans son époque », je dis qu’il a une responsabilité dans la mesure où il est condamné à choisir. Dès lors, le moindre de ses silences et le moindre de ses mots pèsent et s’inscrivent dans le temps. Il faut admettre que la véritable nouveauté, la seule chose qui se passe dans ces essais, c’est la prise de parole de Jérôme Ferrari lui-même, sa volonté de se situer, à l’instar de Patrick Boucheron dans son Histoire mondiale de la France, contre les passions tristes (P.8) :

Mais il est des moments, en dehors de toute considération d’efficacité, où se taire quand on a le privilège, mérité ou pas, de pouvoir s’exprimer, devient une faute ; plus qu’une faute même : une obscénité. (P.9)

L’on doit analyser la manière dont cette mise en situation prend forme. Qui parle, lorsque Jérôme Ferrari décide de dire « je » ? Pour le découvrir, encore doit-on opérer à un déplacement. Je ne parle pas seulement d’un déplacement éditorial : Actes sud pour Flammarion ; mais plutôt d’un changement de statut : le romancier, n’ayant « aucune autorité ou compétence particulières pour juger du cours du monde » (P.7), le romancier ne pouvant penser uniquement « dans ses romans, et seulement dans ses romans » (P.8), celui-ci est alors contraint de céder sa place à l’essayiste, l’on dira à l’intellectuel si l’on entend, derrière ce terme éminemment sartrien, l’action d’une personne ayant pour but de modifier le cours du monde lorsque ce même monde l’expose intimement à la nécessité de le changer et pour les autres et pour lui.

Les thématiques d’écriture du romancier sont réutilisées dans le champ de l’essai de telle sorte que l’on peut considérer ce transfert comme une introduction à l’oeuvre romanesque : d’abord, la question fondamentale du double que pose Clément Rosset dans son ouvrage sur le réel. Ce thème ouvre le problème ontologique du temps, ce problème soulevé par le titre, Il se passe quelque chose. Lorsque je dis cela, je suis en train de réaliser une altération du présent, je rends le temps autre pour reprendre le terme de Paul Ricoeur à la fin du troisième volume de Temps et récit ; je dis que le présent se décolle de lui-même, que le temps vulgaire, le temps banal, est dépassé par la distentio animi, le temps qui marque ma conscience, le temps qui apparaît et que je dois reconfigurer dans un récit. C’est tout le problème du réel : le réel est bête, le réel est vulgaire, parce que le réel s’arrête à ce qui est; mais moi, je suis incapable de comprendre ce qui est, moi, le réel m’angoisse parce qu’il confronte ma volonté à une limite ; dès lors, tout ce que je peux faire, tout ce que je reçois, c’est quelque chose qui passe dans mon système de représentation, quelque chose qui voyage dans ma langue, c’est quelque chose que je ne veux pas voir, que je nie ou que je modifie, lorsqu’il échappe à ma manière d’éprouver et de ressentir le monde. Puis, Jérôme Ferrari aborde le point philosophique essentiel de son oeuvre : le mal. L’oeuvre de Boris Savinkov, Le Cheval blême, ayant donné lieu à la pièce de Camus, Les Justes, s’inscrit dans un débat auquel Jean-Paul Sartre pourrait être convié concernant la terreur : un idéal politique s’accomplissant dans la violence résiste-t-il au meurtre ou ses défenseurs basculent-t-ils du côté du péché une fois le crime réalisé ? Enfin, il y a l’Algérie. Jérôme Ferrari, en parlant de crime à propos des actes de torture que les troupes militaires françaises ont commis lors de la guerre d’indépendance, s’expose au risque d’une énième polémique sur le sujet. Il n’en reste pas moins que sa réponse résonnera dans l’esprit de ceux qui ont lu Où j’ai laissé mon âme comme le signe de cette distinction que Karl Jaspers établit dans La Culpabilité allemande : je ne suis pas coupable des crimes de mes parents, mais j’en suis l’héritier (P.77). « Nous sommes dépositaires des oeuvres de nos pères ; et aussi de leurs péchés », écrivait Jérôme Ferrari dans Dans le secret (P.43). Cela signifiait déjà que l’homme n’était pas coupable des crimes de ses parents, qu’il ne devait donc pas être en position de revanche en faveur des siens ; néanmoins, cela revenait aussi à dire que la communauté le plaçait dans une situation de détermination, dans le sens où celle-ci l’obligeait à partager une histoire, à se souvenir d’un passé commun,  dont il n’était ni l’acteur ni le complice. 

Bien sûr, il conviendrait d’évoquer les chroniques sur l’éducation, sur la politique, sur la publicité, tous ces textes tournés vers une analyse de la langue, du lieu commun, de la bêtise figée dans le discours à la manière de Victor Klemperer dans Lingua Tertii Imperii – l’auteur ne dénonce-t-il pas la langue utilisée dans le “débat” public » en l’associant à un « cadavre », cette langue morte que dénonçait déjà le philologue allemand en évoquant celle de la propagande nazie ? (P.54). Par ailleurs, il faudrait traiter ces chroniques afin de rendre compte de cette position de l’intellectuel dont le raisonnement est taillé par la circonstance – le risque pour l’Europe de disparaître, la guerre qui menace, le racisme et la haine contenus dans le débat politique français etc. Seulement, au risque de revenir sur mes propos, il me semble que cette figure d’essayiste ou d’intellectuel doit être relativisée dans la mesure où l’auteur lui-même la remet en cause à la fin de son ouvrage. :

Si l’on s’acharne, on court le risque de se forger imperceptiblement, au fil des semaines, un avis sur tout et de se persuader que cet avis, lequel ne peut bien entendu manquer de passionner la terre entière, est de surcroît le seul légitime. […] Pouvoir me taire quand je n’ai rien à dire est un luxe auquel je ne peux me résoudre à renoncer tout à fait. (P.150) 

On pourrait répondre qu’il ne s’agit pas là d’une contradiction, mais de l’affirmation même de la position d’intellectuel : un combat s’arrête lorsque le sujet estime être parvenu au terme de son effort. Seulement, en ce qui concerne Jérôme Ferrari, est-il réellement parvenu au bout de son action ? Ne voit-on pas plutôt resurgir l’incapacité d’une conscience à transformer les choses, l’incapacité des mots à s’universaliser sans que ces derniers ne deviennent la marque d’une vanité – ne distingue-t-on pas une conscience malheureuse ? L’intellectuel ne transforme pas le monde, il est responsable des autres et de lui-même, mais il est seul, profondément seul. Il fait son travail, mais personne ne le lit, personne ne l’entend, personne ne l’écoute ; car lorsqu’on le lit, lorsqu’on l’entend, tout ce que l’on perçoit est transformé afin d’épouser les limites confortables de son monde, tout ce que l’on fait, ce n’est pas se libérer, c’est rester profondément inscrit dans une situation de passivité. Il faudrait aller plus loin en disant que cette situation de passivité est expressément exigée par l’auteur lorsqu’il formule le voeu de se taire, lorsqu’il se trouve implicitement dans une situation d’impuissance face au monde. Après tout, « je crains que la seule chose que nous puissions faire, c’est le constater » (P.11), Jérôme Ferrari citait un extrait du Totalitarisme de Hannah Arendt et pourtant, dans cette phrase, toute la résignation de l’auteur est contenue dans le verbe constater : rien ne changera, et tout ce que l’on est en capacité de faire, la seule action qui est possible, c’est de le déplorer. La leçon de choses se poursuit.

Informations utiles 

Jérôme Ferrari, Il se passe quelque chose, Paris, Flammarion, 150 pages, 12 euros.