par Ivana Polisini

Parler de l’œuvre d’un auteur est toujours difficile : peur de se tromper, peur de se livrer à travers des interprétations forcement personnelles et subjectives.

Je commencerai par dire que la littérature, pour moi, ouvre des horizons et interroge le réel à travers 3 prismes

-celui de l’universalité, constitué de ce qu’on pourrait appeler le lot commun à tous les hommes confrontés aux questions fondamentales : comment vivre? Comment mourir? Auxquelles on ajoutera l’amour et le pouvoir.

-celui de l’individu qui écrit, l’écrivain, qui porte notre humaine condition à travers sa propre sensibilité

-et enfin le troisième, c’est celui du lecteur, vous, moi, qui en lisant l’œuvre la réécrit en fonction de sa propre humanité et rencontre ainsi l’humanité de l’autre « ni tout à fait un autre ni tout à fait lui-même ».

Il est l’autre, il est lui et il est moi.

Partant de ma propre lecture d’une œuvre, j’ai essayé, modestement, de reconstruire, sans les épuiser, les champs que les textes de J.Ferrari m’avaient ouverts.

En premier lieu je partirai d’une question qui l’agace et qu’on lui a souvent posée: « êtes-vous un écrivain corse ?

La question n’est pas franchement innocente et il faut la replacer dans le débat littéraire .Par corse, on veut dire régionaliste et donc local, ce qui est forcément réducteur. C’est aussi une autre façon de lui demander s’il est porteur d’une revendication identitaire. Bref, on lui cherche des étiquettes et on le somme de choisir .Mais choisir c’est quelque part, renoncer et peut-être s’amputer.

Ce à quoi il se refuse,.C’est pourquoi il répond souvent qu’il écrit, comme beaucoup d’écrivains, d’abord pour lui. . Lui, qui vit, respire et sent « ici et maintenant », dans ce territoire, suintant de tous les espoirs et de toutes les haines qui nous secrètent et nous portent chaque jour. Et ses préoccupations, ses angoisses sont souvent les mêmes que les nôtres, qui vivons ici, en même temps que lui : prégnance de la guerre d’Algérie dans son dernier roman, « où j’ai laissé mon Ame)(2010) ,guerre entre nationalistes dans » Balco Atlantico »(2008), retour en terre de corse après une expérience calamiteuse à Paris pour Antoine, personnage de « Dans le secret »(2007)

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que la Corse irrigue profondément ses romans .Elle n’est ni un prétexte ni une façon d’apporter une couleur locale ou pittoresque, ce qui est souvent le cas dans ce que l’histoire littéraire appelle régionalisme.

Autre champs ouvert, l’univers tragique de ses romans.

-au niveau de ses personnages d’abord. Il est frappant de constater qu’ils sont tous profondément seuls, sans cesse (et jusqu’à l’épuisement) tiraillés entre des aspirations contradictoires: pureté et animalité, innocence et culpabilité.

Ce que Baudelaire, en d’autres temps, appelait la tragédie de l’homme double, créature déchue et objet d’un perpétuel conflit entre le ciel et l’enfer. « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre  » .Pour Jérôme Ferrari, la posture est plus métaphysique, que religieuse et elle écrase les êtres dans une sorte de mélancolie tragique tantôt poétique tantôt philosophique dont ils n’arrivent pas à sortir .Ils ont la tête vers les étoiles mais un boulet les cloue au sol, comme englués… Peut être parce que comme le disait Pascal, à vouloir trop faire l’ange on finit par faire la bête.

On pense bien sur au titre même d’une de ses œuvres: « un dieu, un animal ».

On pense aussi au héros de » Balco atlantico », Campana, le militant pur et dur qui ne peut vivre sa relation avec la femme-enfant qu’il aime que de façon fantasmée platonique ou perverse.

De là à dire à dire que c’est la condition tragique de l’homme sans dieu, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas, mais quand même…

.Ce que l’on peut affirmer c’est que l’ombre de Dieu plane.

Elle pointe à travers les références constantes à la Bible et aux Evangiles: réf à Matthieu dans « Dans le secret », Genèse, IV, 10 p..28  » Où j’ai laissé.. »

Elle s’insinue dans la récurrence des images de martyrs (Un dieu, un animal ») ou de personnages imprégnés de religiosité(Degorce ).

Elle prend souvent la forme d’une faute, d’un péché originel, dont les hommes, même inconsciemment seraient comptables : « Ne pouvoir se passer de Dieu et être incapable d’y croire a quelque chose d’atroce « p.3I » et un peu plus loin.. »Nous sommes dépositaires des œuvres de nos pères; et aussi de leurs péchés  » p.43″Dans le secret » .Mais il y a aussi du Bosch dans la peinture crue et sans travestissement des corps et des chairs (voir le rêve de fossoyeur dans le début du même roman.

Comment pourrait-il en être autrement dans une société, qui sans être religieuse, reste profondément judéo-chrétienne?

Mais j’y vois aussi une aspiration au Sacré qui est l’une des formes de la beauté.

Ce qui frappe dans ses récits c’est certes la tragédie de l’homme double, mais l’atmosphère tragique provient aussi de l’absurdité d’existences privées de sens .On songe à Camus.

Le personnage du Capitaine Dégorce, par exemple, dans « Où j’ai laissé mon âme » avait été durant la seconde guerre mondiale un héros de la résistance dans sa lutte contre les nazis .Or, transplanté dans un autre contexte, la guerre d’Algérie, il devient lui-même le bourreau .Lui qui avait été torturé, torture à son tour .Cela ressemble fort à ce que l’on appelle l’ironie du sort ou l’ironie tragique .

Ne dit il pas, lui-même quand il veut faire parler le jeune militant communiste Clément, » il n’y a pas que le physique…trouvez la clé…il y a toujours une clé.. » p.83.Il y a là un certain raffinement dans la torture que G.Orwell mettait déjà en scène dans 1984. Un retour du refoulé en quelque sorte puisque ce jeune militant naïf ressemblait furieusement à ce que lui-même avait été, en 1945….un reproche vivant…un double de ce qu’il fut… une mauvaise conscience …qu’il fallait punir d’être, ce qu’il n’était plus…

Est ce à dire que l’histoire ne nous apprend rien et que toutes les valeurs, courage, patriotisme, fierté, humanisme, sont relatives et bien faibles face à certaines situations paroxystiques, telle la guerre ?

Degorce, le chrétien, s’empêtre dans ses contradictions morales et son sentiment de culpabilité ne débouche que sur des gesticulations de mots, et des états d’âme qui tournent à vide. Il a du respect pour le chef du FLN Tahar, il réprouve la pratique de la torture mais l’accepte finalement. On songe à Clamence,le personnage d’Albert Camus dans « La Chute « qui dit » Nous sommes à peu près en toute chose  » et qui n’arrive pas à faire le deuil d’une lâcheté ancienne où il avait assisté au suicide d’une jeune femme, trop lâche ou trop léger pour réagir .

Dernier champs ouvert: le temps, la mémoire. Ces thèmes jalonnent toute la littérature mais ils deviennent originaux sous la plume de J.F. qui les conjugue dans sa narration dans un rythme souvent ternaire.

Dans Balco Atlantico trois époques s’entrelacent et forment boucle. L’auteur recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début (date de l’assassinat de Stéphane Campana) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991 (l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91

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