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Articles

Old is beautiful, de François de Negroni, Editions Materia Scritta

par Tepee

Le centre et le prétexte de ce livre sont une critique mordante de l’action humanitaire. Depuis une trentaine d’années, avec la fin des illusions socialistes, la charité a pris sa revanche sur la justice sociale. C’est par exemple l’apparition des restos du coeur au moment où se mettaient en place des politiques de rigueur. Ainsi l’enquête du narrateur dans le milieu des ONG et autres associations caritatives vise-t-elle à démontrer que celles-ci, loin de favoriser l’émancipation des personnes et des peuples, les maintiennent en réalité dans l’assistanat, la dépendance, la victimisation.

Les travailleurs humanitaires gèrent l’univers des exclus comme un camp de réfugiés. Avec des normes de vie qui ne sont que des normes de survie.
Il suffit d’observer ce qui se passe à Haiti.

L’enquête se déroule précisément à Pattaya, en Thaïlande, capitale
internationale de la prostitution. Y pullulent des ONG affectées à la
« réinsertion » des travailleurs du sexe. Or toutes ces ONG légitiment
leur action à travers les mêmes présupposés idéologiques, ceux qui
reviennent toujours en pareille situation. Le business du sexe serait
contrôlé par des réseaux impitoyables, alimenté par des systèmes
mafieux de traite des êtres humains, et les filles, vendues par leurs
familles, lobotomisées par les violences, se trouveraient en position
de quasi esclavage sexuel. Encore des victimes à sauver contre leur grè…..Mais la propre rencontre amoureuse du narrateur avec l’une de
ces filles, les contacts qu’il prend, ce qu’il observe – corroborés
par des rapports du BIT – vont à l’encontre de cette vision
fantasmatique du trafic. Quoiqu’on pense de la prostitution ( c’est
une autre question ), la coercition, à Pattaya, y reste l’exception,
le libre choix la règle.

En corollaire de l’enquête, l’expérience empirique de la ville de
Pattaya permet au narrateur de mettre en perspectives le tourisme
sexuel de masse. Et de s’apercevoir que si le lieu est si vilipendé,
considéré comme abject et sordide, c’est pour des raisons bien
davantage sociales et esthétiques que morales. Pour des écrivains
comme Houellebecq, qui y voit le cloaque de l’Occident, le grand
défaut de Pattaya est d’abord d’injurier, de démocratiser, les modèles
libertaires transgressifs des classes dominantes mondialisées. Le sexe
low cost, c’est comme le Camping des Flots : on s’y déclasse.

Enfin, la narration en partie romanesque du livre offre à l’auteur,
dans un dernier chapitre, l’occasion de pratriquer sa propre
auto-socio-analyse. Il fait l’introspection publique de ses
déterminants sociaux, Corse, aristo, etc et traque, à travers ce
séjour à Pattaya, qui agit comme un révélateur, les manifestations de
sa névrose de classe.

François de Negroni


Article réédité, première publication par Musanostra en 2011

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Rinah, M. Paoli, éd. Materia Scritta

par Pierre Louis Casanova

La vie de Lucrèce, la trentaine, paralytique depuis 7 ans, figée dans les murs de la clinique Saint-Fleury entre un lit à roulettes et un autre, d’un plateau-repas au suivant. Mais une vie comme un carrefour où convergent le mouvement d’autres destins, étrangement liés alors qu’ils s’ignorent mutuellement. 

Le regard que Lucrèce porte sur la vie et le regard des autres, autant de portraits, de trajectoires, de rêves ou de médiocrités ordinaires qui se croisent sans se connaître et sans connaître le sens de cette connexion fugace. 

Mais une seule Vraie rencontre sans doute, celle de Rinah et de Lucrèce, rencontre impossible et totale de vies à la lisière de la mort et qui, pourtant, fait naître l’histoire surprenante d’un regain d’existence inespéré. 

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Chutes…Editions Materia Scritta, lecture d'Alain Franchi

« L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique. »
Gilles Zerlini dont le recueil Mauvaises nouvelles avait été plébiscité par les lecteurs, a obtenu un succès certain avec son dernier ouvrage, Chutes ; n‛hésitez pas à les découvrir, ce sont deux romans très différents et fort agréables à lire !
L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique, une nébuleuse autour de laquelle se déroulent les constellations qui forment une voie lactée dont les mots illustrent l’incandescence. Le monde est là dans son apparence la plus abrupte comme perdu dans un univers chargé d’infini. C’est de la société dont nous parle Gilles Zerlini, et plus particulièrement, de celle articulée autour du travail, ce monde ni beau, ni laid, simplement là et toujours en « branle », un monde où les hommes sacrifient jusqu’à leur propre « Je ».
L’humain est au centre de cette cosmogonie, malmené par le système mais étonnement résistant, l’homme moderne chez G. Zerlini est d’abord celui qui ploie. Il est indomptable et c’est de là que nait son identi té, même si la société participe de l’identi té des personnages et qu’elle les réduit au ferment qui les fait grandir jusqu’à leur dégénérescence.
C’est la lutte quoti dienne de l’homme qui cherche son bourreau, au milieu du vide généré par une société du spectacle aux repères de plus en plus fragiles. Et c’est de
cette fragilité, qui n’est jamais vécue comme une tare dans l’univers dont nous parle l’auteur, que jaillit la lumière, même salie, même encombrée des scories du temps qui passe.
Toujours sur la brèche, les personnages enfermés dans un jusqu’auboutisme à tout crin prennent une apparence presque baudelairienne. Car dès qu’ils apparaissent, dans la trame de l’espace fictionnel, on perçoit bien avant qu’il ne se déclare ouvertement la présence d’un décadentisme latent. Le vers de Baudelaire a sans cesse accompagné ma lecture de La chute ou les mésaventures de Monsieur Durand : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !». C’est ce que font les personnages du roman de Gilles Zerlini une fois atteint le seuil de leur désespérance.
Ne peut-on déceler en toile de fond dans ce roman une transposition consciente ou inconsciente de certains mythes fondateurs grecs ? L’homme qui s’isole dans son labyrinthe, l’homme monstrueux, minotaure prêt à tout dévorer et prisonnier ici d’un système aux exigences toujours plus meurtrières ? Cett e interprétati on mise à part, on notera qu’avec ce roman l’auteur atteint la quintessence de son art, car il nous livre en partage une vision à fleur de peau de la société dont les racines profondes sont à rechercher au cœur même de son intelligence sensible.
   Alain Franchi

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Dernier ouvrage de François de Negroni – Incoercible, Materia scritta- paru en juin 2017 – Une lecture de Laurent Monti

 
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François de Negroni a le sarcasme incoercible. On est averti dès le début. Il vient de rassembler dans un ouvrage récent des textes et entretiens, encadrés par deux nouvelles, rédigés entre 2014 et 2017, qui sont une série de tirs ciblés visant “les relayeurs à gages du système de domination”, selon le mot d’Isabelle Chazot, les figures à la mode de “l’expert, l’humoriste, le people, l’intellectuel cathodique, le maître-à-vivre,” les exposants arrogants et médiocres d’un prêt-à-penser hégémonique.

La plume acérée du satiriste crève des baudruches idéologiques diverses et variées, telles l’écologisme, le développement personnel, l’antiracisme, l’hygiénisme, l’ethnicisme, le genre, “les auto-entrepreneurs opportunistes, les sorciers cathodiques dont le savoir enjôleur, machine à sous rétribuée à la minute, est en totalité au service d’un enfumage proprement crapuleux”, “petits-bourgeois intellectuels postmarxistes détenteurs de privilèges économiques chèrement défendus. Déjà, au début des années soixante le sociologue Wright Mills avait dénoncé “ ces célébrités professionnelles qui vivent de l’étalage continuel d’elles-mêmes, agissent en censeurs de la moralité publique, en créateurs de la sensibilité de masse”; des prescripteurs d’opinion qui “s’inscrivent en France dans une longue tradition salonnarde”. “La liberté d’expression, dans son acception post-soixantuitarde, devient ainsi le privilège accordé aux bouffons stipendiés de la classe dominante – humoristes, caricaturistes, animateurs – d’humilier à loisir les sans-grades, les modestes, les blaireaux”. Ni l’animateur des “Grosses têtes” sur RTL et “ses grasses saillies”, ni “le nouveau bonimenteur de masse”, d’Europe 1, ne sont épargnés.

Il ne suffit pas d’avoir l’esprit chagrin pour démystifier les enfumeurs; encore faut-il un certain style, comme de la “virtuosité railleuse” et un “sens des formulations assassines” , remarquées par Isabelle Chabot, et saluées par un orfèvre en la matière, Angelo Rinaldi: “enfin un sociologue qui sait écrire!”, écrit le romancier.
La préfacière nous promet “du plaisir et un sursaut d’intelligence” à la lecture de ce recueil.
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François de Negroni, Incoercible, Materia scritta, juin 2017