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Sur la route de Claude Simon

ARTICLE – Sophie Demichel commente La Route des Flandres de Claude Simon, Prix Nobel de littérature 1985.

Le lecteur de Claude Simon connaît et reconnaît sans peine le narrateur intempérant de La Route des Flandres, le scribe, à la fois historiographe éclairé et habité, mais créateur iconoclaste, des Georgiques. Il lui faut entendre aussi, puisque ces mots si insaisissables restent plus que d’autres « musique », entendre que ce romancier est avant tout inventeur : inventeur peut-être de la notion même de « personnage », dans la mesure où ceux qu’ils nous présentent, et ce qui se joue au centre de son œuvre, sont protéiformes, insaisissables ; sont singuliers en ce qu’ils semblent attrapés, toujours rattrapés par ce langage qui les décrit. 

Ecrivain, bien sûr, mais aussi photographe et peintre, Claude Simon, bien sûr, travaille sur les images, les histoires données à imaginer. Mais il travaille pourtant avant tout, peut-être le plus secrètement, dans un « entre les lignes », sur la perpétuation de cette mystérieuse nécessité de l’écriture, contenue dans l’indiscipline apparente de la sienne propre, dans ce que l’on pourrait qualifier d « écriture d’accumulation ».

Pourquoi ?  Parce que la lecture de Claude Simon, nous entraîne dans une plongée renversante, où des noms, des mots qui semblent indiquer ce à quoi nous sommes habitués peuvent tout aussi bien, au détour d’une interminable phrase, faire signe vers un autre inconnu. Parce que les situations,  renseignées,  parfois  imperceptiblement codées d’histoire littéraire, dans lesquelles ils nous entraînent, les signes, certes érudits, qu’il nous envoie, finissent toujours par faire sens vers autre chose, vers une issue improbable, vers un passé inconnu.

Le temps créé – puisque le temps n’existant pas, le romancier ne peut qu’essayer d’en créer un pour la finitude humaine

Comme Claude Simon l’a dit ainsi en recevant le  Prix Nobel : « Je suis maintenant un vieil homme, et la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre (…) j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement (…) , j’ai côtoyé les gens les plus divers, aussi bien des prêtres que des incendiaires d’églises, de paisibles bourgeois que des anarchistes, des philosophes que des illettrés, j’ai partagé mon pain avec des truands, enfin j’ai voyagé un peu partout dans le monde… et cependant, je n’ai jamais encore, à soixante-douze ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n’est comme l’a dit, je crois, Roland Barthes que « si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien » — sauf qu’il est. » ». 

La perspective de ses romans renvoie ainsi sans cesse, à ces incohérences logiques auxquelles se heurte tout récit : Ce que je raconte est vrai, puisque je peux le dire… mais il ne veut rien dire, hors des mots qui me servent à le dire. Et plus le roman se veut narratif, plus il rentre dans cette logique, pour en faire la preuve ; et finir sur la preuve que la seule logique du récit est de n’être que fictif, que le réel s’échappe toujours. Ou plutôt que le réel résiste à son travail des mots, mais ce qui pourrait en être un sens univoque y disparaît.

La « route » de Claude Simon  est celle du temps, mais d’un temps non pas « immobile », comme on a pu le dire en le rapprochant, trop peut-être, de Marcel Proust, sans doute pour leurs plongées communes dans d’interminables phrases qui font le temps à elles seules. Le temps créé – puisque le temps n’existant pas, le romancier ne peut qu’essayer d’en créer un pour la finitude humaine -, le temps, créé, donc, par Claude Simon s’apparente à ce que l’on pourrait appeler un temps « vaguant »… non pas vague, parce que la précision des images, des lieux est d’une cruauté terrible, mais « vaguant ». 

On a envie de se souvenir de Magritte, relevant que la peinture était là pour offrir ce que la photographie ne pouvait monter, ce qui « manquait » toujours au réel vu ou reproduit

Claude Simon nous dit le réel, ce réel incompréhensible; celui « contre lequel on se cogne », pour paraphraser Jacques Lacan, celui d’un temps qui ne peut se vivre, qui ne peut que s’écrire une fois vécu sans l’avoir compris. 

Alors parler d’une écriture picturale, « serpent de mer » des critiques à propos de cette œuvre, reste une porte d’entrée, mais une porte d’entrée qu’il faut toujours entre’apercevoir  comme une confusion de l’écriture et de l’image, un entrelacement  où l’écrivain se fait peintre, peintre parce qu’il use de la fascination quasi « hallucinatrice » du texte, parfois, quand l’image donnée du mot est une image infixable, en perpétuelle métamorphose. 

On a envie de se souvenir de Magritte, relevant que la peinture était là pour offrir ce que la photographie ne pouvait monter, ce qui « manquait » toujours au réel vu ou reproduit. Claude Simon fait jaillir cette recherche au travers de figures en train de toujours se transformer ; d’images que l‘on repère, reconnaît, pour ensuite les perdre. 

En inscrivant ses personnages dans leurs voyages, dans leur nomadisme, dans leurs errances, Claude Simon traque, non la fin de l’histoire, toujours aléatoire – c’est-à-dire qui pourrait toujours être autre -, mais bien les effets produits par la manière de les nommer sur les images que nous avons des choses. Il cherche ce réel qui manque, au travers des traces inconscientes laissées contre son gré dans tout langage. 

Parce que la langue de Claude Simon est celle d’un étranger à sa  propre langue

Seule tient, non seulement l’écriture, mais le mode d’écrire, la langue dans laquelle on écrit, quand l’histoire racontée doit s’arrêter, parce que tout récit mène à la fin d’une histoire, et que celle-ci finit forcément mal. Mais qu’importe, puisqu’elle a été dite, et que dans les traces de ce « dire », il va en rester, si quelqu’un a su en rendre les terreurs, les erreurs et les souffrances indicibles, ce qu’il en restera de toute éternité : « […] Nous aurions pu croire que tut cela n’avait existé que dans notre esprit : un rêve, une illusion alors qu’en réalité nous n’avions peut-être jamais arrêté de chevaucher chevauchant toujours dans cette nuit ruisselante et sans fin continuant à nous répondre sans nous voir ». 

Parce que la langue de Claude Simon, parcheminée, interrompue parfois de sens logique, et incessante dans sa progression, est celle d’un étranger à sa  propre langue qui ne cesse de découvrir la puissance d’un langage dont il éprouve l’effet en le construisant ; cette langue singulière est et restera celle d’un écrivain en recherche et non en certitudes.

Cette langue du « peut-être »,  cette langue ouvre un Monde. Celui de divinités cachées et secrètes, présentes dans la matière de mots qui se font lieux de métamorphoses et non outils de communication ; un Monde ‘ « de bruit et de fureur », mais retenu dans le singulier écrin de l’écrit, de la matière physique de l’écrit, puisqu’aussi loin qu’il aille, il peut être stoppé avant le vide ; mais peut-être un monde alors uniquement accessible en sa vérité à l’écrivain qui le fait être et ceux qui savent l’entendre. 


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Et ils ont fait peuple !, Da e stelle a e stelle : le documentaire de Catherine Sorba sur la lutte nationale corse

Sophie Demichel évoque, dans cet article consacré au dernier film de Catherine Sorba, primé par le le Sundance Institute Documentary Fond Program, Da e stelle a e stelle, le récit de la lutte nationale corse.

Et ils ont fait Peuple !  L’évidence est là, dès la dernière image, dès le dernier mot de Da e stelle a e stelle. Cette évidence s’impose à nous comme l’issue d’une lutte qui vient de très loin, qui nous touche d’autant plus qu’elle éveille en nous des traces qui la dépassent. 

Documentaire de création, primé en 2018 par le Sundance Institute Documentary Fond Program, le fim de Catherine Sorba, est le récit d’un processus de libération, qui se raconte et s’inscrit dans l’histoire d’un peuple : Histoire d’une lutte, d’un combat autant ancien, sans doute, que la Corse elle-même.

Ce film porte le récit de la naissance d’un peuple, du peuple corse, des « événements » d’Aleria en 1975 aux traversées politiques actuelles des héritiers d’Edmond Simeoni : « témoignage d’un petit peuple de méditerranée qui depuis le 18ème siècle se bat pour exister ». Pour autant, Da e stelle a e stelle est tout sauf un documentaire historiographique ou « régionaliste » sur la Corse et pour les Corses.

S’il se présente comme documentaire,  Da e stelle a e stelle va au-delà du documentaire, contraint la forme même à être processus de création ; parce qu’il interroge le réel en ce qu’il fait trace.

La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ».

Nous entrons en un voyage, voyage initiatique qui traverse le devenir propre de l’île, sans le figer, sans s’y limiter : Da e stelle a e stelle retrouve ce que l’on a voulu occulter de l’âme d’un peuple en le cachant derrière le paysage, présente une Corse contemporaine depuis un angle singulier : La Corse n’est pas une île de bergers, mais une île d’expérimentation politique, un lieu de confluences et de transmissions, où la vision d’un homme seul peut influer sur le devenir du monde entier. 

Ce voyage naît de l’histoire corse, de ce moment où un homme, Edmond Simeoni, a fait que le destin de l’île a changé, est rentré dans l’Histoire, et fait que cette Histoire, aujourd’hui, à la fois dépasse la simple historiographie et nous submerge, au présent. 

La puissance de cette vision s’entend, physiquement, dans la puissance du « dire » de ce verbe, porté par une comédienne exceptionnelle, traversée d’un souffle,  au-delà de la femme, au-delà de l’actrice, qui touche à l’universel, où la parole transmise, entendue, devient verbe fondateur, parole « pythique ». 

Aventure inouïe, ce film est né d’une rencontre personnelle et d’une amitié magnifique ; il est né aussi du désir, ou du besoin de dire une histoire qui devait être dite ici et maintenant. Cette œuvre a uni les mots d’Edmond Simeoni et le regard, la voix de Catherine Sorba, par un lien qui les a traversés et nous laisse en trace précieuse ce film comme la rencontre perceptuelle d’une vérité : Celle que l’histoire Corse, leur histoire, notre histoire, est l’occasion singulière d’une expérimentation universelle de la « libération », de cet instant où un individu – qu’il soit femme, homme, ou ce peuple qui détermine tout homme et toute femme – parvient à se donner un nom… Ce nom qui lui était refusé ! 

L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous.

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr


C’est cet événement qui fait de ce récit une œuvre d’art comme acte politique. Il ne s’agit pas de commenter ni de communiquer, mais de capturer un réel qui raconte une histoire au-delà de l’instant-même ! Film qui s’entend tout autant qu’il se voit, Da e stelle a e stelle  fait éclater les fausses images de « carte postale », déploie la Corse comme lieu tragique et originel d’une naissance à venir. 

Et la musique de Vivaldi, lien intensément dramatique, fait grandir ces images, comme espace du Temps, ce temps qui a compté, qui a porté d’une génération à l’autre d’une étoile à  l’autre un espoir impossible, incroyable, et qui dont l’événement a pourtant eu lieu.

Ce film est acte de création comme « processus de vérité », au sens où Alain Badiou le signale comme fidélité en acte à un événement peut-être méconnu, ou même à venir.  L’acte esthétique est ici une fidélité à l’événement politique d’un « désir de faire peuple », à cet événement qui fut ce manque dont la recherche est ici retracée : nous pressentons que nous faisons destin commun, ici et maintenant, mais nous n’en avons pas la parole !

Ce processus de vérité est aussi  processus de filiation : Il y a partage, héritage, transmission de générations en générations, comme un cadeau ou une malédiction, puisqu’on transmet aussi ses propres combats. Mais  la force visionnaire de cette traversée raconte une histoire qui dépasse les hommes qui la portent, qui sera reprise infiniment. 

Da e stelle a e stelle restera cet événement artistique fondamental qui fait entendre aux Corses leur parole : Nous faisons peuple ! 

C’est cette parole que Catherine Sorba, par les mots d’Edmond Simeoni, nous restitue, et par là prolonge une histoire universelle : Qu’est-ce que c’est que la libération d’un peuple ? Comment traverse-t-on une volonté de libération ?  

Un « commun  singulier »,  tout d’un coup prend la parole et  se nomme. Et, par une mise en miroir avec d’autre formes de libération – notamment les exemples américains-, on entend une volonté de la redécouverte d’une mémoire et d’une dignité universelles. 

La question fondamentale que les femmes et les hommes du XXIème siècle, où qu’ils se trouvent physiquement sur cette planète, doivent aujourd’hui se poser, n’est plus : « Qu’est-ce qu’un peuple ? ». La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ». 

Le film de Catherine Sorba, ainsi,  en montre l’événement, dans la mise en jeu de sa nudité, de sa radicalité, dans ce surgissement où la puissance du Verbe se fait puissance politique. Que se passe-t-il, alors ?  Alors, il arrive que des hommes affirment  qu’il y a  un peuple parce qu’ils affirment que ceci est Leur peuple ! 

Da e stelle a e stelle restera cette trace irréversible, cet événement artistique fondamental, qui fait entendre aux Corses – et espérer à d’autres ayant le même désir – leur parole espérée, oubliée, mais, en cet acte-là, présente : Nous faisons peuple ! 

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Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

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« Ceux qui m’aiment…". Les mots d’amour d’un artiste. Patrice Chéreau /Pascal Greggory

par Sophie Demichel-Borghetti

Il est des moments qui sont événements, et « Ceux qui m’aiment… »  est un événement qui, au-delà d’être un grand moment de théâtre, est bien autre chose : par surprise, avec un infini courage et  une magnifique douceur, se produit l’impensable : Un homme, avec les armes du comédien, se fait le passeur d’une âme. 

Ce qui va nous arriver n’est pas ce à quoi l’on s’attend, n’est pas ce que l’on  pense qu’il va nous arriver. « Ceux qui m’aiment…», ainsi, est un miracle, ce qui une parenthèse étrange et essentielle : un « dire » de l’essentiel, de reste, de ce qui compte dans ce métier incroyable, impossible qu’est d’être faiseur de spectacles, ou raconteur d’histoires, comme le voulait Patrice Chéreau.

« Chacun de nous est pour soi-même un inquiétant étranger » écrivait-il aussi dans son Journal de travail. Et son acteur, alors, pénètre cette inquiétante intimité, nous la fait doucement approcher,  en nous livrant les mots de celui qui cherchait la lumière au creux des choses silencieuses.

Et cette parole passe par la mémoire, mémoire des textes travaillés, des auteurs évoqués, comme l’immense Bernard-Marie Koltès, des films traversés ensemble, ce  croisement de leurs expériences, de leurs vies qui habite Pascal Greggory.

L’acteur se tient debout dans ce tourbillon de réminiscences, d’évocations fortes, corps vivant qui se met en danger pour dire la souffrance et le bonheur de la création, indissociables l’un de l’autre. Et sa présence irradie de cette passion douce et douloureuse, pudique aussi, tellement… comme par ces traces de l’intime qu’il égrène au plateau dans des feuillets lâchés, des lettres personnelles évoquées.  

Et nous sommes conviés à un voyage entre les lignes de la création, voyage qui fait traverser les vies de l’artiste en metteur en scène par l’ « artiste en saltimbanque » qu’est Pascal Greggory, sur cette scène où il va convoquer la présence vivante de ce que fut le travail de Patrice Chéreau, sur le texte, l’acteur, et le sens de cette passion qui sera toute sa vie.

La puissance de ce texte, dans les frémissements d’une mise à nu pudique, est de rendre audible, visible, le sens toujours évanescent du travail de l’artiste ; dans son rapport au texte, aux images, qui toujours échappent. 

« Ceux qui m’aiment… »  nous offre le cadeau d’entendre, de ressentir, de percevoir ce qui travaille cet artisan du texte qu’est le metteur en scène, sa passion, son élément : Les textes – les grands textes, ceux qui se dépassent toujours – et les images, les images toujours plus grandes que ce que l’on voit. 

Là est sa recherche, dans sa vie, dans son œuvre : parce que la  recherche intime rejoint le devoir artistique, ce « devoir faire » impératif : « mon seul métier », dira-t-il. Et ce métier, c’est transmettre une pensée, celle qui n’est pas dite, celle qui est toujours à découvrir. Ce qu’il y a à faire c’est juste ça : transmettre une pensée. Et cette pensée se cache dans les caches et les absences que l’artiste doit révéler : faire « être » une pensée, cette pensée devinée dans ces textes qui vous hantent et dont on ne peut se défaire.

L’essentiel est le caché, ce qui n’est pas écrit. S’il faut se « soumettre » au texte, c’est sans le respecter à la lettre, mais en en étant saisi, captif, amoureux. Ce qui est le texte n’est pas ce qui est écrit dans le texte. C’est ça qu’il faut trouver. Et l’image est là pour dire ce qui n’est pas montré, ce qui justement n’est pas à l’image !!

Comprendre les textes, c’est en écouter les silences. Ecouter le monde, c’est être infiniment attentif. Il faut faire attention à l’autre, à tous les autres. Aux silences des textes et aux silences des acteurs, là où tout se joue, peut-être., L’attention, c’est l’amour de tous les autres, vers un autre impossible, cet étranger que l’artiste cherchera en lui-même et en ses frères et sœurs  de lutte et de travail. C’est pourquoi l’élément où se meut l’artiste n’est que modification continue, tout aussi passionnante que terrifiante.

Et nous arpentons avec Pascal Greggory cette perpétuelle modification qui constitue le travail et la vie de qui s’attache aux mots et aux images du monde, pour en faire naître le sens, avec sa sueur, ses rires et ses larmes, avec ceux qu’il a rencontrés, aimés pour faire advenir avec eux, en eux – même sans qu’ils ne le sachent – un sens perpétuellement à chercher en ce monde. 

Mais si ce travail est parfois une souffrance, nous entendons aussi qu’il est une joie sans fin, par les rencontres, les émerveillements de découvertes auxquelles on ne croyait plus. 

Et l’aventure peut-être surprenante souvent, drôle aussi, parfois; comme ce jour où  Koltès aurait dit à Patrice Chéreau que, peut-être, ses textes étaient « injouables ». Sans doute est-ce vrai. Mais c’est parce que c’était impossible à faire que Chéreau en a fait du théâtre. 

Et ce que Pascal Grégory ose là, pour aller jusqu’au bout du texte, est aussi impossible à faire : faire revenir la scène de « La solitude.. » au pas du client, se laisser encore dangereusement envahir par Anjou… Et pourtant, les métamorphoses sont là. Et c’est parce que c’était  impossible qu’il n’a pu le faire qu’en scène, à la fois présent et absent.  

« Il ne suffit pas d’aimer le théâtre, il faut que le théâtre vous aime »  est un souffle parfois inquiétant qui habite les coulisses des spectacles, des plateaux. Non seulement Patrice Chéreau a aimé le théâtre, mais le théâtre l’a aimé.  C’est de cette histoire d’amour qu’il est question dans chacun des mots de « Ceux qui m’aiment… ».

Si Jacques Lacan a écrit qu’ « aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », cet Amour est le destin de tout artiste, il est cette histoire qui nous est, là, livrée. L’artiste ne possède pas ce pouvoir étrange et fabuleux de transmettre ce que l’art invente malgré tout, malgré nous; malgré ceux qui l’aiment, malgré ceux qu’il aime : Il en est le passeur. 

Pascal Greggory nous laisse en offrande, dans les mots habités de cet immense peintre du vivant qu’est Patrice Chéreau, son désir fou d’artiste, cette passion toujours inachevée de ne cesser de ré-inventer le monde. Cette parole fut, ce soir-là, pour nous, celle, portée au-delà de lui-même, de celui-là qui a cherché à révéler les traits cachés des hommes, à fixer le reflet des choses. 

Et pour ceux qui l’aiment, au bout de ce bouleversant passage, ces mots, à jamais, résonneront.  Parce que l’amour ne meurt pas.

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Les Vies de Swann- Avignon 2019

« Les vies de Swann » Avignon 2019

Création de Marc Citti

« Le temps n’a rien à voir avec le bonheur »

Nul ne ressort indemne d’une plongée dans l’imaginaire des possibilités infinies d’une vie humaine, miroir de toutes nos vies. Un fils fait rêver son père. Un père imagine, déroule les vies d’un fils tant aimé, pour le meilleur… mais aussi pour le pire.

Ce que se racontent, seuls, un père et son enfant, sans mots, par-delà les temps, ce secret qui les lie,  là est un univers qui n’existe qu’en voyage de scène. Là est ce voyage que nous offre « Les vies de Swann ».

 Le théâtre est parfois le lieu où l’invisible devient visible, l’espace improbable où apparaissent, éphémères et brusques, les images tendues sur les fils de nos rêves. Et c’est plus heureux que l’on en revient; on n’en ressort pas indemne, mais nourri. Et la force de l’amour prend le pas sur l’inquiétude, sur toutes les inquiétudes de nos devenirs en ce monde, comme si faire advenir en scène les multiples possibilités de ce qui sera ou ne sera pas – qui le sait ? -, faisait de nos vies mêmes un éternel retour toujours possible.

Les dystopies oniriques de Swann  nous donnent à voir toutes les vies possibles dans les plis de la vie de ses personnages, rêveries sorties de l’innocence de l’enfance, de celles aussi qui soulèvent les vraies questions à poser aux « grands ».

Ce sera de joie que nous rirons, bien sûr, devant les aventures, farfelues ou non, improbables ou bizarres de cette famille qui n’en finit pas de devenir, pour nous, devant nous. Pourtant,  l’inquiétude sera là, toujours : celle de ce que nous avons osé ou raté, ce souci pour les enfants que nous aimons, pour la trace que nous laisserons; inquiétude inévitable dès que l’on aime ne serait-ce qu’un peu, si tragique dès que l’on aime vraiment.

Mais la vitalité résiste ; cette vitalité d’un « vouloir-vivre » toujours présent, dans les inventions et l’énergie infiniment récurrente des comédiens, qui est là, qui ne lâche rien, et qui résiste à ce souci de la fin pointant insidieusement dès que l’on évoque le  temps qui passe. Cette force-là résiste à l’inquiétude propre à notre humanité. C’est cette résistance qui fait des « Vies de Swann »un grand moment de théâtre.

Il est très difficile d’écrire pour soi. Mais Marc Citti n’écrit pas « pour » lui, ni pour « parler de lui », pour raconter sa petite histoire à soi. Il  écrit  pour un au-delà de soi, pour  d’autres que lui, ces autres qu’il devient en jouant ses propres mots, acteur « double » de lui-même. Il sait faire d’une langue en actes une arme propre à aller au-delà d’une inquiétude devant la vie, une arme cathartique. Et il sait le faire dans le sublime et la poésie ; dans le sublime, parce qu’il affronte les affres inconnues du temps et avec la poésie d’un imaginaire enfantin qui ne s’avouera jamais vaincu.

Aristote a écrit “ Le rôle du poète est de dire, non pas ce qui a eu lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable ou du nécessaire…”. Celui qui a écrit « Les vies de Swann remplit ce rôle. Et « Les vies de Swann » ne pourrait pas être cette fable, en même temps poétique et réelle, agissante devant nous, pour nous, sans cet acteur incroyable qu’est Marc Citti, capable de rester puissamment présent, d’irradier sur scène…tout en s’absentant de lui-même.

Ce spectacle est jusqu’au bout porté par ce comédien/auteur, habité par ses multiples déplacements dans le temps, à la fois mis en jeu et mis en abyme, comme hors de lui-même,  poursuivi par les prolongements de soi que sont sa famille, son métier, que l’on retrouve en boucle, indéfiniment métamorphosés.

Et surpris par ces péripéties, entraînés à notre tour dans cet éternel retour, c’est heureux, bien plus heureux que l’on ressort des « Vies de Swann », toujours nourris du  bonheur d’être là encore, d’exister toujours dans ces vies qui vont et viennent, dans nos vies devenues plus belles grâce à ces instants-là.

Sophie Demichel-Borghetti

Les vies de Swann

Création de Marc Citti

Théâtre des Béliers- 20h15

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Faire Semblant d’être normaux-Ironies tendres d’un espoir qui résiste Avignon 2019

Faire semblant d’être normaux

ou Ironies tendres d’un espoir qui résiste

Cela se passe quelque part entre l’arrière salle d’un piano-bar où deux esseulés se seraient rencontrés, et puis nos rues, nos immeubles, parmi ceux que nous croisons tous les jours. Et cela se passe sur une scène de théâtre, mais raconte un drôle de va et vient un peu onirique entre délires et réalité, parce que l’on y suit avec étonnement et plaisir le récit d’un homme qui erre et s’interroge sur sa propre vie, interpellé par son « double musical ».

Alain Badiou a écrit que le théâtre commençait là où deux êtres se retrouvaient pour parler sur une scène, parler à d’autres, ou pour d’autres, même et surtout pour ceux qui ne sont pas là pour parler… Partition à deux, en piano-voix, voix parlées et voix chantées, à partir de textes de Giorgio Gaber, l’un des fondateurs du « teatro canzone » (théâtre – chanson),  « Faire semblant d’être normaux »  est de ces moments rares, impromptus et étranges,  ces instants de rêves éveillés, où s’interroge simplement notre « être-là », où deux êtres parlent à d’autres et pour d’autres de leur vie présente ou absente.

Derrière Benoît Valliccioni se profile l’ombre d’un Charlie Chaplin tombé à la mauvaise époque, à la présence physique à la fois si puissante et si tendre, qu’il sait évoquer ce qui parfois s’arrête au bord des mots, ces abymes infinis que nous frôlons sans cesse, et nous permettre d’en rire.

L’un des principes du « teatro canzone », ouverture entre vérité et parodie, est de permettre de dire un monde qui ne se dit pas ailleurs, un monde à part,  forgé de mystères : parce que souvent  chanter, c’est  chanter ce que l’on ne peut pas dire. « Faire semblant d’être normaux », par ses moments de dérision morale, parce que l’adresse des comédiens, aussi, fait tomber le  « quatrième mur », ouvre à l’interrogation, à l’interpellation sur ce qui se dit de nos vies « normales », dans les creux de cette « pantomime expressive ».

Alors si vous voulez respirer un peu, vraiment, glissez-vous pour voir « Faire semblant d’être normaux ». Parce qu’il est bien en fin de compte impossible d’être normal, et que l’on ne peut le supporter qu’en l’entendant ainsi dans le chant mélancolique, ironique de ces clowns magnifiques, à double face, qui savent rendre extrêmement léger ce monde parfois sans pitié.

Sophie Demichel-Borghetti

Faire semblant d’être normaux

Giorgio Gaber , Sandro Luporini

Mise en scène :Stéphane Miglierina

Avec  Benoît Valliccioni, Mattia Pastore

La Croisée des Chemins – 19h35

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Reggiani par Eric Laugerias

 

 

Sophie Demichel Borghetti propose de découvrir ce spectacle, conçu et mis en scène par Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo
Piano, accordéon Simon Fache

« Reggiani » est un grand moment de théâtre, où le chant devient Verbe, où la scène devient cercle poétique. Il est né de l’amour de ces deux artistes que sont Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo pour Serge Reggiani. Mais ce moment, créé là, va bien au-delà. Il est des artistes qu’on ne peut pas juste évoquer. On les invoque, on les déploie, pour aller plus loin, pour ouvrir un chemin infini vers une poésie toujours à venir.

Vous aimez Serge Reggiani
Ou vous ne le connaissez pas ? Que ce nom soit de votre monde, ou non, qu’importe ! Allez vite, très vite, voir « Reggiani » dans mise en scène conjointe de Judith d’Aleazzo et Eric Laugérias, mise en jeu si juste qui ouvre tous les possibles, qui fait entrer le chant dans le théâtre, qui fait parler le chanteur avec le piano, fait respirer le comédien par la musique, fait entendre ces mots chantés en Verbe poétique.

L’art d’un comédien 
Et vous découvrirez qu’un grand comédien peut faire entendre d’un texte ce que l’on n’en avait pas saisi, ou oublié quelque part, rangé dans de vagues souvenirs, émouvants ou drôles. Mais là, soudain, se déploie l’intensité d’un univers qui nous porte bien au-delà de ce que même l’on croyait connaître. Et « Reggiani » est un moment rare de théâtre où des mots, écrits un jour par quelqu’un se voient tant aimés par un artiste transporté, qu’ils se transforment en poésie universelle.
Et soudain, vous ne saurez plus s’il faut rire ou pleurer… Oui, vous allez pleurer, très vite, et puis rire, au rythme d’après, pour retomber au souffle suivant dans une émotion venue du plus loin de vous, du plus loin de nous tous. Et vous comprendrez, bien après, peut-être, ce qu’il y a à comprendre, à « prendre » là : que rire c’est pleurer, et pleurer c’est rire ; que, quand c’est le poète qui raconte le monde, même terrible, alors même quand inexorablement le temps passe, il y a toujours du temps qui reste. Il y a de ces comédiens qui savent nous faire entrevoir les terreurs du monde par l’intensité d’un mot, qu’il soit d’amour ou d’humour , mais aussi nous emmener vers la lumière au-delà des larmes. Eric Laugérias est de ceux-là, et ils sont rares.

Des miracles éphémères
Les auteurs sont souffleurs de poésie et les artistes qui les incarnent deviennent des miracles éphémères sur cette scène du temps suspendu qu’est le théâtre. Offrir ainsi l’univers de Serge Reggiani , c’est ne pas laisser les artistes partir seuls vers leurs coulisses, ne pas laisser les souffleurs dans l’ombre. Voilà qui a un nom, la Mémoire : ni hommage référentiel, ni évocation , « Reggiani » est simplement, intensément, la création d’une mémoire vivante, l’affirmation que ces textes-là sont poésie vouée à un éternel retour.
Et vous recevrez ces textes comme un monde de poésie, bien au –delà d’un « tour de chant », parce que ce spectacle est un don, parce que ces mots offerts sont sortis du corps et sortis de l’âme d’ un immense comédien qui chante ses mots comme on raconte des souvenirs d’enfance, la sienne et la nôtre. Et monte en nous comme une prière du petit enfant que nous sommes encore : « donne-moi la main, Monsieur, s’il te plaît, emmène-moi vers la lumière, emmène-moi des larmes au rire.. ».

Vers les étoiles
Oscar Wilde a écrit quelque part, « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles » ; Quand Eric Laugerias habite l’univers de Reggiani, et nous en ouvre ces portes inconnues, il prend l’enfant que nous sommes par la main pour lui raconter des histoires à lui faire voir des étoiles qui ne quitteront jamais son âme.

Reggiani Par Eric Laugerias
c’était depuis le festival, en 2019
Théâtre du chien qui Fume- Avignon – 12h20

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Patrice Chéreau, L’invention de la liberté

ARTICLE – Sophie Demichel analyse le troisième tome des notes de Patrice Chéreau, L’Invention de la liberté, publié aux éditions Actes Sud.

Ce livre est un journal de travail. Le croire « réservé » à une lecture d’initiés serait une erreur majeure et très triste. Ce texte est le cadeau  d’une âme, la parole donnée d’un homme, infiniment vivant, aux autres hommes qu’il espère toucher au plus intime: Je cherche l’or du monde, je vous livre, dans ce désir fou, ma ferveur, mes doutes, mes trouvailles, en espérant vous ouvrir ces mondes, ces œuvres qui m’appellent.

Patrice Chéreau ne « prend pas de notes » dans ce journal !  Il travaille la matière du monde – la matière première des textes, mais aussi toutes  les références des textes, le bruit du monde qui  l’entoure, les êtres qu’il rencontre, tout ce qui va l’émouvoir, le bouleverser, l’intéresser même. Il ressent et travaille cette matière qui fera l’image à venir, qui lui servira d’outil, et qui donnera, une fois transformée, ces mondes/ œuvres à venir.

Comment ça se fait, un film comme « La Chair de l’orchidée » ? Comment ça se pense, un spectacle comme « Massacre à Paris » ? Et pourquoi ça doit nous concerner au plus haut point, cette fabrication de l’imaginaire ? Parce que c’est assister réellement à l’ « œuvre au noir », à l’alchimie de ces manipulations bizarres qui va donner sens à nos vies.

Entre la France et l’Italie, nous croisons avec Patrice Chéreau des lieux, des images, des acteurs, des auteurs concrets de ce monde… mais toujours en suspens vers d’autres mondes à venir, vers cette œuvre à faire. Et il les collecte en évocations, en détails, en possibilités d’éléments de travail, de nourritures pour ce «faire » essentiel. La trace qu’il en laisse, en ces lignes, est-elle autant ce qu’il imagine que ce qu’il vit ? Peu importe. Cette porosité des mondes dit le plus beau de ce livre, montre cet homme doublement traversé et par cette terre qu’il habite et par cette œuvre qui l’habite.

Nous nous trouvons bien face à la nécessité intime qui bat au cœur de ces visions, de ces fulgurances, de ces longues descriptions parfois – puisque l’on retrouve avec bonheur des pans entiers de synopsis des films : la nécessité de laisser des traces de ce qui nous traverse, des lettres comme des bouteilles à  la mer, et peu importe où elles arrivent, si même elles arrivent ; Il faut parler aux vivants  de la vie en train de se faire. 

Lire ce journal – même annoté, contextualisé et remarquablement renseigné -, ce n’est pas lire un script technique, une historiographie filmographique ou théâtrale ! C’est lire le rêve éveillé d’un homme en amour avec ce monde qu’il estime assez pour en faire œuvre d’art. 

Si ce texte est un voyage, il est la traversée initiatique de celui-là qui découvre – et nous fait découvrir – qu’être cet artiste-là, c’est porter à la fois le don et la malédiction, de voir ce que personne ne voit, d’entendre ce que les autres n’entendent pas et de devoir le leur découvrir, à tout prix. 

Et rentrer dans les récits de préparation de ces pièces qu’on n’a pas vues, de ces films qu’on a même peut-être oubliés – ce qui est sans importance -, c’est respirer la poussière vivante du passage de ces hommes qui changent de monde pour nous raconter notre vie; c’est entendre déjà les musiques à venir, et les chants de ces êtres qui ne sont pas encore nés, mais qui auront nos visages. 

Dans ces traces, qui sont les éléments trouvés çà et là, dans son travail à partir de la matière humaine, Patrice Chéreau nous crie que l’Art est « cela » ,et « cela » seulement : L’Art est ce qui fait voir l’humain en formation, qui affirme que ce qui est humain en chacun de nous est une invention perpétuelle à toujours redécouvrir : « Chacun de nous est pour soi-même un inquiétant étranger, c’est-à-dire que le fantastique ne vient que d’une description réaliste de l’inconscient et des monstres qu’il produit. ».

Ces lignes vont nous raconter, images après images, presque d’heures en heures, comment un homme infiniment affecté par le monde qui l’entoure, par les mondes qui se mêlent autour de lui, produit des liens entre ces événements, ces êtres, ces textes rencontrés, ces réalités ; comment cet homme qui nous parle produit librement un imaginaire, invente, pour nous, pour tous, des mondes que nous ne soupçonnions pas. Etre artiste, c’est avoir à relever le défi ultime de raconter aux autres leur propre histoire.

Lire et relire ce « Journal » de Patrice Chéreau , c’est pénétrer ce mystère de la quête de soi au travers de l’œuvre à venir, c’est voyager dans les visions d’un artiste, c’est rencontrer la nécessité de cette injonction, folle, peut-être, mais que l’on ressent, en lisant ces mots, irrépressible : Qu’il faut parler, parce que l’on est parfois seul à le ressentir, de ce qui fait la vie, vite, quand « Ça » arrive, vite, avant que le miracle ne s’échappe…. ! 

En savoir plus

Patrice Chéreau, L’invention de la liberté, Arles, Actes sud, 2019

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A Bergman Affair Désastre de la parole et résistance des corps Cie The Wild Donkeys Olivia Corsini & Serge Nicolaï

par Sophie Demichel-Borghetti

Au commencement est le silence. Le silence d’une femme dans un espace indéterminé, simple, qui pourrait se trouver partout, n’importe où, mais où, nous le savons dès les premières secondes, va se jouer sa vie. 

Olivia Corsini n’évolue pas simplement dans un décor de théâtre. Elle fait naître de sa seule présence un « ailleurs » où, sans prévenir, tout pourra arriver. 

Et elle sera celle-là qui, en quelques séquences, dans une ou deux chambres, un couloir, un salon peut-être, va revivre, et nous offrir dans la succession impitoyable et sans rémission de son propre dépouillement, le récit simple et cruel d’une femme qui, en amour, a trompé, qui s’est trompée peut-être et a tout perdu. 

Anna, par hasard peut-être, par ennui – qui sait ? – avec une passion inconnue, bouleversante, deviendra infidèle. Nous pouvons entendre en ses respirations volées, en ses silences, que ce fut d’abord un secret, son secret, sa lumière à elle. Et puis elle sera contrainte à l’aveu,  et sera alors « la femme infidèle »,  la figure du mal, et l’ordre du monde reprendra ses droits et précipitera toute sa vie dans une catastrophe ; comme il se doit… Comme il se doit ? Mais pourquoi ? 

Cette histoire  nous livrera en pâture comme irrémédiables la destruction de toute famille – par l’infidélité, mais ce pourrait être par toute autre chose, par n’importe quel aléa des événements du monde-, la vanité de toute promesse. Cette chute, dans l’innommable de la souffrance intime, nous annoncera comme assurée la fin annoncée de tout mariage, peut-être même  de tout amour. Mais ceci est sans importance. 

Parce que c’est du « fatum » humain dont il est question. Jusqu’à quel point doit-on rendre compte de nos désirs, de nos actes ? devant qui et pourquoi ? Pourquoi, au bout de toute confession, de tout aveu d’une part intime de nous-mêmes, nous sentons-nous floués, volés, à chaque fois, et victimes du désastre du destin qui s’abat ? Qu’est-ce qu’aimer si on peut ne plus aimer, « changer » d’amour ? Rien, sans aucun doute. Rien, s’il faut en parler. Cette vanité-là, Anna le découvre en son corps, au risque d’un « devenir fou », d’un anéantissement total… au risque du silence ? Mais encore ? Mais alors ?

Alors une voix s’élève. Et une femme se lève. Et par elle toutes les femmes se lèvent, tous les corps souffrants de ce jeu perpétuel auquel nous sommes tous soumis, et qui nous est renvoyé en miroir. Et Anna deviendra figure iconique, celle de la survie d’une infime part de l’âme par-delà toutes les déchéances sociales.

A partir de ce récit intime, particulier, d’une histoire d’infidélité banale, touchant la douleur toujours possible de « n’importe qui », celui du roman Entretiens privés d’Ingmar Bergman, Serge Nicolaï et Olivia Corsini, en un jeu de métamorphoses, modifient  radicalement, de manière stupéfiante, en nous, pour nous, la perception de l’univers. 

L’aveu engendre le désastre. On oblige cette femme à parler alors qu’elle pourrait se taire. Mais le devoir, mais la transparence… Et c’est « parler » qui devient dangereux. La catastrophe à venir n’est pas en nous, mais dans nos mots, nos mots contraints, nos mots en trop, dans le langage ordinaire …. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » ( Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (prop.7.) 

Pour mettre  en jeu ces « entretiens » sous forme de « séquences intimes », un Génie protéiforme s’est invité, qui, malicieusement transforme les comédiens en marionnettes, les prend «  à corps », les manipule, à contre-sens du texte même, parfois. Alors qui parle ? Alors que reste-t-il ? des comédiens, des personnages ? Nous n’en savons plus rien, et c’est là que se découvre le monde.

Devenu marionnettiste, se jouant du temps chronologique, des vraisemblances spatiales, Serge Nicolaï invente une dimension singulière de l’espace-temps, qui permet d’aller au-delà de toute psychologie ; il invente cet autre temps, où se met à exister A Bergam Affair. De l’histoire narrée de personnages particuliers, nous passons à la présentation de figures universelles.  Et plus sûrement, il offre alors à Olivia Corsini un espace singulier de liberté, un espace où faire advenir de la Vérité. 

Et il l’offre à celle-là qui seule puisse le faire exister, parce que seuls peuvent produire cet espace-là le corps et la voix de cette comédienne exceptionnelle ; exceptionnelle parce qu’elle sait l’au-delà des mots, qu’elle « est » la métamorphose, qu’elle peut à la fois être enfant perdue et déesse grecque ; qu’elle est présence tellurique qui résiste à tous les mots qui nient, qui jugent, y compris ceux qu’elle devra elle-même prononcer, parce que sa voix résonne au-delà même de ce qu’elle dit. 

Anna sera, bien-sûr, manipulée, victime, comme vont l’être les autres, tous les autres autour d’elle. Mais Olivia Corsini, échappe à sa propre marionnette, au « devenir-objet » auquel sont soumis et dont restent prisonniers tous les autres personnages de la pièce, incarnés par des comédiens remarquables dans cette difficile ambiguïté. Et le marionnettiste, ou Satan, ou le Destin – ce qui revient au même -, laissera en suspens le glaive et laissera à cette proie-là l’espace de sa propre métamorphose. 

Et la marionnette –  soit le comédien devenu définitivement fantôme – qui  écrit en fond de scène «On ne peut pas faire violence à la vérité sans que ça tourne mal »  ne fait qu’inscrire au fronton de notre prison, de cette prison dont nous nous savons tous alors habitants, l’injonction de l’Ordre moral.  

Se présentant comme parole de vérité, l’exposé de la réalité – celle que l’on appelle « adultère », sordide pour la morale, inintéressante pour la vie – est en fait, en réalité, cette « violence faite à la vérité »,  la seule, la vraie, celle qu’il est justement impossible de dire, celle dont on ne peut pas parler. Oui,  « ce dont on ne peut parler, il faut le taire »: Il résonne en chaque être humain une vérité charnelle, secrète et essentielle, que dévaste toute injonction de communication. 

C’est cette évidence qui habite comme une déferlante le spectateur de ce miracle accompli par Olivia Corsini et Serge Nicolaï, de cette apparition, enfin, de la catastrophe du langage. Oui, parler est dangereux, quand la parole blesse les frontières de l’intime.

Et si Anna se noie, elle se noie dans la catastrophe d’une « vérité » qui n’est pas Sa vérité mais le récit d’une histoire qui est celle des autres, la contraignant à une parole qui n’est pas la sienne.  Chacun de ses mots mène à l’abîme, et chaque mot est un pas vers sa propre mort, mais ce qui est après tout sans importance, puisque celle qui parle est déjà morte. 

« Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire » (Rimbaud, Une saison en enfer)… Sa vie est dans son corps, quand elle ne parle pas, quand son corps résistant tient dans le désastre de l’enchaînement des mots, des mots toujours à dire encore et encore. Mais c’est la mort des autres qu’elle annonce, de tous les autres, de ceux qui lui ont ordonné de parler. 

Après le désastre, après le renoncement, après le risque de la folie, reste la solitude. Elle est la solitude : celle-là, puissante, du renoncement, au prix exorbitant de l’anéantissement de soi, de ce « soi » dont on ne peut parler aux autres. Mais ce qui nous est donné à vivre, à ressentir là, c’est que ce « soi » n’est rien !

« Je suis seule », dit-elle, après avoir tout dit, tout laissé. Elle restera seule. Mais nous le sommes tous ; même si certains ne le savent pas, s’ils croient qu’ils « ont Dieu »,… ou autre chose, ces illusions que sont la famille ou le mariage. Mais chacun est seul. Et Anna le sait ; et tout ce qu’elle dit ne dit rien que cette vérité dont il est impossible de parler.

 « Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : Faire de l’art avant elle. », écrivait René Char. Irradiant A Bergman Affair, Olivia Corsini atteint ce point asymptotique où la seule présence du comédien transforme l’éphémère en éternité.

Olivia Corsini est L’Artiste avant la mort que cherchent les poètes ; et que le Théâtre a trouvé.


A Bergman Affair

Représenté au Théâtre Sylvia Montfort du 12 au 23 mars 2019

Cie The Wild Donkeys 

Olivia Corsini & Serge Nicolaï

D’après « Entretiens privés »de Ingmar Bergman

mise en scène Serge Nicolaï

collaboratrice Gaia Saitta

avec Olivia Corsini, Gérard Hardy, Andrea Romano et Stephen Szekely
Adaptation et dramaturgie Serge Nicolaï avec l’aide de Clément Camar-Mercier, Marcus Baldemar et Sandrine Raynal Paillet

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Les Beaux Ardents

par Sophie Demichel-Borghetti

Un temps à se brûler en Venise

« Tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre et dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende s’il veut retrouver sa nécessité » Antonin Artaud

Elle l’attend. Elle est en travail, en travail d’artiste ; Artemisia est peintre, pleine d’une œuvre  à faire qui n’a pas le temps. Mais elle l’attend. Et il arrive. Nous sommes à Venise en 1623, et Artemisia Gentileschi va y retrouver Nicholas Lanier, son amour infini.

Artemisia est peintre, remarquablement douée, reconnue dans la lignée du Caravage ; mais elle est femme, lourde de ses luttes, de ce qu’elle a enduré pour tenir cette place, se faire reconnaître. Nicholas est diplomate et musicien, mandé en « négociateur d’art ».

Ils sont beaux, ils sont jeunes et ils s’aiment. Ils ont tout. Bientôt, peut-être, n’auront-ils plus rien.  Ils sont beaux, ils sont jeunes et ils s’aiment ; cela devrait suffire : cela ne suffira jamais ; ne suffira jamais à renverser un destin en marche dans un monde de violences.

C’est une histoire simple, qui commence en marivaudage et finit en catastrophe. L’écriture de Joséphine Chaffin est avec justesse assez subtile pour ne rien laisser, d’abord, transparaître de  ce qui va arriver à ces deux êtres magnifiques qui se retrouvent dans le bonheur de l’amour dans le plus bel endroit du monde. Quelques instants, au cœur de Venise, on oublie le temps et les guerres qu’il porte.

Et puis…

Et puis.. Artemisia est une artiste, elle sait dans son corps que l’art est une magie sourde et fragile, que la violence du monde – qui s’incarne dans le Veau d’or – le met en danger.

Et puis… Nicholas est un homme pris dans le système du pouvoir ; il porte malgré tout sa mission comme un devoir au-delà de ses désirs, de son amour, de sa passion pour la musique.

Ils sont à Venise ; rien n’est moins anodin du point de vue du Destin. Comme Nicholas le relève, joyeusement pourtant, «  Venise concentre le Tout du monde » ! Venise est le centre séraphique du monde, où toute pureté cachée peut apparaître ; elle est aussi un lieu d’ « œuvres au noir », de mystères et de métamorphoses.

Labyrinthe refermée sur lui-même, ville dans la ville, elle fait advenir tout plus intensément, plus violemment. Tout est en place pour que se jouent les actes du drame, cette rencontre d’abord heureuse et qui va déchaîner des ouragans.

C’est une histoire simple pourtant,  mais où va se donner et s’intensifier tout ce que  l’amour et l’art peuvent contenir de violence. Venise concentre le Tout du monde ;  Le Tout de ces êtres-là sera de brûler d’art et d’amour à Venise.

Et Venise devient naturellement ce lieu où il va advenir que cette mission, occasion de retrouvailles heureuses, devienne un piège dangereux, tourne mal, et se retourne en intrigue vénéneuse, où vont se révéler, au fur et à mesure d’une écriture qui évolue magnifiquement vers le thriller, les nœuds gordiens qui vont précipiter les amoureux dans la tourmente.

Bien sûr, le conflit entre le respect de soi, la nécessité de garder son nom  et le désir d’amour ; ce conflit, cette possibilité terrifiante que l’on ne puisse en même temps aimer et créer va singulièrement « consumer » Artemisia, elle qui sait déjà à quel point elle a souffert, à quel point elle va encore souffrir, parce que l’art est souffrance –  « De toute façon, qu’est-ce que tu veux leur apprendre ? Les gestes, oui, tu peux leur apprendre les gestes, mais travailler, faire vraiment venir les images… Ils veulent pas souffrir ! Tu fais rien si t’as peur de souffrir ! En tout cas, tu peints pas ! » (Jean-Baptiste Aymeric, Ceux qui m’aiment prendront le train, film de Patrice Chéreau).

Comment être une femme amoureuse dans ce monde sans se perdre? Jusqu’où partager l’intime et la création quand il y a de l’innommable dans ce qui fait l’artiste ?

Et puis « Les Beaux Ardents » nous dévoile cette forme insidieuse de dichotomie, de lien nécessaire et impossible, entre l’Argent et l’Art. Pourquoi le marché de l’art  en appelle-t-il toujours à un possible trafic d’œuvres, à d’indéterminées intrigues ? Parce que l’art transgresse tous les codes de toutes les lois, comme ce meurtre d’Holopherne inlassablement perpétré par Judith sous les doigts magiques d’Artemisia. Parce que l’art est un assassin impuni, son visa de passage dans la « bonne société » doit sortir de mains de voleurs, de réseaux clandestins et dangereux.

Dans Venise, les artistes et leurs courtiers portent des masques, non pour se déguiser ou se faire voir, mais pour disparaître comme en incognito. C’est de ce danger que parle, sans cesse et jusque dans les rires des amants souvent, très souvent heureux et innocents au cœur du volcan, ce texte éminemment politique, relevant ces combats-là qui traversent toute pratique artistique : celui contre le pouvoir de l’argent et celui contre les préjugés de la société.

Artemisia se retrouve, par amour, par destin, doublement recluse, entre son Amour dévorant et sa volonté vitale, dépossédée d’une part d’elle-même, comme exilée en elle-même par la terrifiante force de cet amour. Elle ira jusqu’aux limites d’elle-même et de ce que peut supporter le monde pour Nicholas.

C’est en quoi deviendra insupportable le « renversement des rôles », le frôlement, peut-être, de l’interversion des sexes.

On croirait voir aux premiers instants, même parfois dans de belles parenthèses – par la douceur, oui, la douceur de la mise en scène jusque dans les excès amoureux – , on croirait voir deux enfants au soleil de Venise.

Sauf qu’ils peuvent bien se prendre pour ces enfants amoureux, nous le faire entrevoir aussi, Artemisia et Nicholas sont tout sauf ces enfants-là, ne sont plus ces enfants parce que ce monde ne leur en laisse pas le choix. Ils y ont cru. Ce sera leur drame.

L’un et l’autre vont alors, clandestins et voyeurs, dans une Venise exilée en elle-même, cernés dans l’Atelier, autour d’eux-mêmes et de leur secret, éprouver la tragédie de la déréliction possible de l’amour dans tout ce qui tend à le détruire.

Et le cadre donné à ce huis-clos est alors incroyablement juste, dans l’ambiguïté du décor, les variations de lumières : comment se croire presqu’à Venise, sans y être… se croire réellement dans une Venise où l’on n’est pas, puisque ces deux-là n’y sont pas non plus, ou ils y sont en s’y cachant de tous ?

Enfin – et peut-être surtout -, au croisement ultime de l’art, de l’amour et de la société, ces mots, ces figures nous parlent de la femme créatrice et de sa place, de la nécessité et de la souffrance pour une femme de trouver sa place, malgré les violences et la peur.


L’Histoire réelle, celle de la peintre, reprise dans ce texte, est aussi celle d’un oubli : Quel est cet oubli qui s’installe devant nous- et qui nous intime de répondre, nous qui ne connaissons pas Artemisia Gentileschi… Mais pourquoi ne la connaissons-nous pas ? Pourquoi oublie-t-on si facilement les œuvres  des femmes ? Et c’est Camille Claudel qui est là, dans une transparence mystérieuse, dans ce génie de beauté et de luttes, qui s’évoque à nous. 

Pour donner à voir cette artiste-là, il fallait bien une sorcière, une artiste d’une puissance capable de traverser toute la douceur, tout l’amour  à porter, séraphique et intense. 

 Marilyne Fontaine, illumine Artemisia d’une grâce et d’une pureté qui confinent à la sorcellerie, comme on préserve une survivante …« (…) Dans le cadre de l’expérience humaine et du monde humain,  il est quelque chose ayant une sorte d’affinité ou de lien avec le sacré. Ce « quelque chose » me paraît être le démonique…. L’homme est un être démonique, ce qui signifie à la fois redoutable et merveilleux, puissant et étrange, surprenant et admirable, donnant le frisson et fascinant, divin et démoniaque. » ( Marcel Conche, le sens de la philosophie)…. Se déprenant d’elle-même, elle est cet être démonique, à la fois possédée d’un dieu exigeant et envahie d’un amour total.

Ni forte ni fragile, Artemisia ainsi incarnée apparaît comme « hors-monde » – son seul lien charnel étant cet amour inaltérable, jusque dans ses douleurs, ses abysses, peut-être -, et tout l’univers respire à travers elle. 

Pour accentuer ce mystère porté par les comédiens, Clément Carabédian porte en lui  toute l’ambiguïté du personnage ; il marque les limites particulières de l’ « amour d’un homme », dans une société qui n’en veut pas et à laquelle il se soumet comme malgré lui, magnifique dans la transparence et parfois la naïveté de cette ambiguïté. 

Les « personnages » des « Beaux Ardents » ont existé ; leur histoire commune est une fiction, mais qu’importe ; elle est de ces possibilités de ce qui n’a pas été, de ce qui aurait pu être et dire alors la vérité de ce monde qui est toujours le nôtre, de la difficulté d’être une femme dès qu’un désir de reconnaissance est en jeu ; qui dit aussi la violence à laquelle la puissance de l’argent soumet l’art. 

« Les Beaux Ardents », par l’écriture à la fois légère et habitée de Joséphine Chaffin, est la narration séraphique de cet envoûtement dans une  Sérénisssime, qui seule peut perdre ou sauver les âmes des eaux troubles de ces temps terribles.

 C’est l’histoire d’une artiste qui résiste à sa propre disparition, dût-elle y sacrifier son bonheur… Au fond de l’amour de toute femme se love la malédiction de la petite Sirène d’Andersen. Que devra faire Artemisia, l’artiste, pour s’en délivrer ? 

Pour le savoir, il faut aller voir « Les Beaux Ardents », y aller pour assister à cet envoûtement, et le ressentir jusqu’aux larmes, dans le corps habité de Marilyne Fontaine, dans cette respiration incandescente, cette voix qui se perd, se donne, nous appelle au bout de nous-mêmes, dans  son offrande de la brûlure au plus intime d’elle-même, où se consume cette identité mystérieuse de la comédienne et la femme. 

Y aller au Colombier, ces 10 et 11 mai prochain, avec Marie-Cecile Ouakil, créatrice du rôle, dans une magnifique Artemisia,

Oui, nous devons y aller et ne jamais en revenir. Parce que personne ne ressortira indemne de cet amour-là… de cet amour qui n’existe qu’au théâtre, et dont le Théâtre peut être fier.

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LES BEAUX ARDENTS

love story vénitienne

Texte de Joséphine Chaffin 

Mise en scène de Joséphine Chaffin et Clément Carabédian

Avec
Marilyne Fontaine Clément Carabédian

http://www.lecolombier-langaja.com/programmation/2018-2019/les-beaux-ardents/

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Sampieru Corsu.Les saltimbanques aux miroirs. Spectacle théâtral – 2019



par Sophie Demichel-Borghetti

Ce fut une belle fête. Ce sera une très belle fête encore longtemps pour ceux qui, avec bonheur, rentreront dans le monde à nous ouvert par Sampieru Corsu, pour célébrer les 30 ans du Teatrinu, trente ans d’une histoire de théâtre, d’amitié et d’amour du théâtre, d’amitié par et pour le théâtre.

Oui, nous entrons pour une célébration, un spectacle chargé de mémoires. Et j’ai aimé que ce spectacle – qui par ailleurs va bien au-delà du « spectacle » – commençât par un hommage : hommage aux fondateurs disparus du Teatrinu, à ceux qui sont partis ; mais à ceux-là qui, ce soir, pour ceux de la scène et du public, entre la scène et le public,  qui , ce soir, sont là !

Et puis j’ai beaucoup ri quand vinrent d’autre formes d’ «adresses», incisives, parodiques, à ne pas dévoiler mais qui donnent à entendre une forme de communion. Les morts et les vivants, ensemble, sont là ! Nous sommes conviés à une fête ! Et qu’il était bon, là, de respirer au-dessus du drame, de tous les drames.… de respirer avec ces acteurs qui rentrent de partout, qui nous entourent, avec celle qui va d’abord briser la « componction théâtrale », occuper la scène pour cette première adresse et nous emporter avec elle, qui semble dire :«  Je suis là ! J’ai quelque chose à vous dire ! Sortez-moi de scène si vous l’osez ! » … Non, Madame, on ne veut pas, on veut juste rester là, avec vous.

Et nous restons regarder cette histoire ; parce que c’est d’abord une histoire apparemment très simple, comme la vie : un jeune metteur en scène qui veut tourner un film sur Sampieru Corsu, mercenaire illustre, combattant historique contre la domination gênoise, icône des prémisses d’une volonté libératrice de l’île. Mais le casting va tourner bien évidemment au cauchemar, entre le débaroulement de la mère abusive du réalisateur – remarquablement incarnée par Jean-Pierre Guidicelli, d’une invention burlesque exceptionnelle -, les paniques techniques et les jalousies amoureuses des comédiens et comédiennes postulants.

Rien que de cette histoire, le Teatrinu tire une fable vive, drôle, émouvante parfois aussi, parce qu’après tout, ce sont les alea de notre histoire, de l’histoire de la Corse qui se croisent ici.

Mais là ne s’arrête pas le spectacle: parce que cette histoire est l’occasion d’une mise en perspective, non seulement de l’histoire, du processus de création ici décrit – la genèse improbable d’un film -, mais de ce qu’est le théâtre même, dans ses origines.

Nous assistons à une mise en abyme qui se quadruple dans l’heure et demie de cette course folle de comédiens devenus protéiformes.

Spectacle dans  le spectacle, la première mise en jeu est faite de transparence : le jeu est « mis à vue » – même les coulisses se trouvent sur le plateau ; Les loges sont sur scène : le public est toujours dans le spectacle en train de se faire – ou de se défaire en se défaisant.

Puis même au-delà du plateau, avec une interaction du cinéma dans le
sein même du théâtre. Le casting pour le film met les caméras en scène, devenant un théâtre sur le cinéma et « cinéma dans le théâtre ».

Non seulement le spectateur a comme accès aux coulisses, mais le spectacle EST d’abord les coulisses ! Ce que voit le public, ce sont inopinément des comédiens filmés depuis la scène, depuis les coulisses ; comme si le projet cinématographique dont le futur éventuel est l’objet du récit était déjà en train de se faire, à l’insu de tous les protagonistes.

Nous ne sommes pas devant  une imitation, ni même une « représentation
» à vocation mimétique, mais bien devant la mise en lumière toute nue,
toute crue, du comique inhérent à toute création, devant la mise en
jeu parodique – par des comédiens jouant remarquablement – des «
castings » improbables, des egos surdimensionnés, des projets bancals.

Ce que découvre le public, c’est déjà un film, mais tourné, préparé dans des conditions faites de bouts de chandelles, dans les misérables possibilités des artistes.. On pourrait même se laisser aller à imaginer la figure de Pier Paolo Pasolini dans le metteur en scène à l’écharpe rouge, comme une figure du théâtre pauvre,  en référence à cet « arte povera », une des multiples références présentes dans Sampieru Corsu… sans doute l’un des plus mystérieuses.

Sampieru Corsu est ainsi un spectacle sur le spectacle et dans le spectacle même : Physiquement, le découpage du plateau même est fabriqué pour ouvrir sur toutes ces incises vers les coulisses, pour permettre cette mise en abyme perpétuelle.

 La pièce nous envoie ainsi un double regard sur les « dessous »
indicibles d’une création qui se veut sérieuse, se prend au sérieux mais se fabrique dans les cuisines, sous des plâtres effondrés. Tous les comédiens le savent, en rient sous cape. Et ce soir-là, c’est cette joie que le Teatrinu nous a fait aussi partager.

Cette pièce, par ces incises, ses allusions ironiques nous offre aussi un double regard sur les idées toutes faites sur la société corse, sur ces « ima- ges d’épinal » – ou de Bastia, en l’occurrence- sur lesquelles le travail même du Teatrinu s’est fondé : le mythe du « riacquistu » (par l’évocation drolatique de chants devenus symboliques, comme « Paladina »), des irruptions soudaines de « chjami e rispondi », dont on se demande ce que ça vient faire là. Et c’est drôle.

C’est drôle, et en même temps, ça a un sens : ces incises référentielles marquent les vides dans le « déroulé » de l’histoire, les moments où ça cafouille… Et ça a un sens qui évoque bien plus que ce simple déroulé : Au moment où il est devenu impossible de parler, il ne reste plus qu’à chanter. Qu’est-ce que ça nous évoque ? Que ce peuple qu’on a privé de parole un jour s’est mis à chanter.

Et en même temps, rien ne peut empêcher que ces évocations soient un
hommage, soient pour nous qui sommes là, le lieu et du rire et de
l’émotion : parce que c’est notre histoire qui se dit ; qui se dit sans se prendre au sérieux parce que les artistes sont là pour ça, pour mettre à distance, mais qui nous parle. Parce que cette histoire résiste. Parce que cette langue résiste.

Cette pièce est l’expérimentation par des saltimbanques magnifiques de
cette résistance !

De quoi Sampieru Corsu, ce personnage devenu mythique est-il la Figure, la monstration ? Cette pièce répond : de la volonté, de la fierté de se reconnaître dans un récit commun, dans une référence transversale qui nous murmure : ils ont été là, nous sommes là… autres, mais quelque part, frères !

Oui, les auteurs et les comédiens s’amusent et ironisent autour de
chants que tous reconnaîtront… Et pourtant, oui, ce furent eux, ce sont eux dont nous parlons aujourd’hui, avec ce rire qui nous permet de continuer à vivre.

Oui, parfois nous assistons à une farce sur l’Histoire, qui en profite
joyeusement pour mélanger réalité et anachronismes ; et pourtant – et
justement –  parce que « ça » résiste à l’acide de la farce, ça reste notre Histoire. Comme en ce moment d’avancée de tous les comédiens, qui soudain ne sont plus tout à fait des comédiens, mais des corses qui se mettent ensemble pour dire un événement, leur événement… pour parler de ce qui nous est arrivé, même si nous n’y étions pas. Mais là, dans ce théâtre, en une fulgurance, nous sommes à Ponte Nuovo !

Dernière précision, qui a, me semble-t-il, son importance :  Sampieru Corsu est en langue corse ( surtitré en français) ; le corse n’est pas ma langue maternelle, je ne pensais pas pouvoir l’entendre sans le média très distancé de la traduction… Et pourtant…Et pourtant, jamais je n’ai levé la tête. Les surtitres ? quels surtitres ? Parce que la présence, la voix, l’énergie corporelle des comédiens porte et nous apporte ce qui arrive sur le plateau. Parce que, oui, cette langue est une langue qui résiste, donc qui tient, qui se tient debout et se comprend sans même le besoin d’être traduite quand elle est parlée, incarnée. Parce que nous nous reconnaissons dans ces personnages à la fois lointains et familiers, et que, devant eux : parlemu corsu !

Et ce sera à chaque fois, cette langue et cette histoire qui nous
touchera au travers de ce spectacle.

La fin en restera drôle et mystérieuse, dans une dernière énigme littéraire sur laquelle je laisse aux futurs spectateurs le plaisir de s’interroger. D’aucuns reconnaîtront cette dernière mise en abyme qui dut beaucoup amuser les auteurs, qui est jouissive à vue d’œil pour les comédiens…. A vous de retrouver le dernier texte enfoui sous le texte, sous le jeu de ces comédiens qui jouent à jouer avec tous les codes du théâtre, pour notre plus grand bonheur, en allant voir et revoir Sampieru Corsu.

Merci au Teatrinu, et continuez encore trente ans !


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Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! De et avec Marie Murcia, par Sophie Demichel Borghetti

Et après-im

Avec Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! on pouvait s’attendre à un texte à une voix, pour une comédienne. C’est un monologue, après tout … classique. Classique ?

Justement pas. Justement, non ! Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! est un texte encore in-entendu, d’un monologue à trois voix, Trois voix en écho dans un seul corps. Trois voix qui se cherchent, se perdent, se retrouvent et se déchirent ou se perdent encore, qui ne cessent de métamorphoser ce corps habité devant nous par une femme.

Par cette femme contrainte de ré-écrire son histoire, en se dépouillant de sa peau comme elle remonte le temps en effeuillant les pages de son carnet intime, comme d’un journal d’enfant ! Nous assistons à un drôle de passage du temps, à l’effeuillage du temps par la marque de cet écrit qui s’envole, pourtant, cet écrit qui est tout ce que cette femme perdue peut retrouver d’elle-même, et qui ne sont plus que bribes au vent.
Et elle est prise au piège, et nous sommes avec elle dans ce piège, enfermement indicible qui ne tient pas seulement à l’invention scénique.

« Tu m’aimes, je suis, tu ne m’aimes plus, je meurs » : Il et parti, elle est morte. Elle devrait être morte, elle le dit, très vite. Puis elle continue, revient en arrière.
Alors nous voyons un fantôme. Notre fantôme possible. Et si c’était nous ? Si c’était nous, l’enfant abandonné, et si nous ne le savions même pas… ?
Et elle est seule. Et elle ne peut que s’exposer seule, et se laisser traverser par ce qui l’a laissée là, seule, ce qui l’a faite, là, maintenant : Morte vivante d’avoir tellement cru à tout ce qui lui avait promis le bonheur…Je suis vivante ? … Non, ce n’est pas cela !
.
Et je la vois, je l’entends, et je suis cette petite fille perdue. Je suis cette femme qui a perdu son amour, qui ne sait pas pourquoi ! Je suis cette femme qui aime encore ses enfants, tout ce qui lui reste.. Mais où sont-ils ? Où partent-ils ?

Alors, trois voix, soutenue d’une musique qui dit bien que nous sommes dans un temps qui s’égrène, trois voix avec en écho l’ombre mouvante du double de la comédienne qui danse – non pas qui « double » -, mais qui danse l’état de ce corps qui se délite, se déforme, se transforme, tout en devant rester dans la même chair, une même peau et un même visage qu’elle ne reconnaît plus.

Elle est légère, douce… un oiseau qui vole, qui s’envole… Non, ce n’est pas ça ! Ce qui arrive est grave, l’air qu’elle respire doucement l’étouffe.
Nous entendons, parlant dans cette respiration, cette respiration qui suit une musique qui n’appartient qu’à elle, nous entendons une femme fragile, qui à chaque instant se perd et se retrouve.
Une femme qui ne cesse de dévaler dans ses mots une pente qui rend folle, désorientée, jusque parfois dans sa parole…. Parce qu’il faut parler pour trouver une issue, et qu’elle n’a plus de temps, plus le temps. Parce qu’il faut faire vite, encore plus vite !

Parce que s’accélère cette chute immobile, dans le dévoilement criant des trahisons, des arrachements, dans la certitude terrifiante que tout ce qui était, était mensonge !
Alors, elle s’arrête devant nous, pour ne pas s’effondrer tout de suite, et répète indéfiniment le point de départ et le point d’arrêt de sa vie : « Jusqu’à ce que la mort nous sépare ! J’ai signé, je n’ai pas lu »…Pas, lu, pas su, pas compris que la naissance et la mort se conclueraient ensemble ! Comme pour tout amour ? C’est cela, l’amour ?
Et, devant nous, face à face, avec pudeur, mais en liberté, parce qu’elle n’a plus le choix poli des mots, elle nous intime de voir, d’entendre, là, maintenant, quel est le risque d’aimer à la vie à la mort, quel est le risque de vivre ! Pour elle qui aurait dû être une jeune et jolie fée heureuse, mais cette fée était déjà morte depuis longtemps…Pour nous, qui entendons ce qui passe à travers cette chute, qui la voyons belle, belle et désespérée de toute cette beauté devenue oubliée, dangereuse, même, soudain.
Donc, trois voix ! trois voix pour un texte sauvage, irrattrapable, impossible à identifier totalement ; la voix de la jeune fille nubile, la voix du couple et de l’amour, la voix de la femme abandonnée, de la Cendrillon à ses trente ans, qui a vu fuir son Prince charmant. Et on voit, on entend doucement, inéluctablement les protagonistes et les étapes de cette fuite, de cet abandon. Laissés lourds dans un seul corps fragile !

Comme l’ «âge mûr »de Camille Claudel, pièce unique à trois corps qui dit une vérité éclatée dans le temps, Marie est un corps à trois voix, à trois temps : elle est la jeune fille, l’homme et la femme, et la femme seule, enfin, toute seule, que les échos de son passé hantent sans cesse. Pourquoi ?
Et pourquoi aussi, certains secrets, certaines blessures indicibles ressortent d’un sous-texte, d’un souvenir toujours interrompu… parce qu’ils doivent être tracés, quelque part, puis lâchés, rendus à des fantômes pour que celle qui reste puisse survivre.

Parce que seule cette écriture exceptionnelle, parce qu’elle est écriture hachée, nomade, itinérante, peut ainsi donner parole à cette folie sans qu’elle nous échappe, donner prise à ce désespoir pour se rattraper aux mots qui restent, aux mots qui sauvent, peut-être. Une écriture qui ose et qui sait parler à l’autre, perdu dans la solitude abyssale, et l’obliger à répondre. Pour se donner les armes des mots pour décider de soi.

Qu’est-ce qu’on peut décider, quand on a tout perdu ?

C’est la question que le destin pose tragiquement à Marie, pour ces heures de litanies qui se déroulent devant nous et laissent traces en nous. C’est la question de cette écriture de la vie tragique… Et après ?

Sophie Demichel-Borghetti
Et Après ? Je me tais. Et j’existe !
De
Marie Murcia – Cie Miranda
Mise en scène : Catherine Marcadet
Avec Marie Murcia – danse : Davia Benedetti – piano : Manuel Domarchi

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Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel Une lecture de Sophie Demichel Borghetti

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Pourquoi lire  Tiens ferme ta couronne  , nécessairement, maintenant, vite? ! Avant qu’il ne devienne ce qu’il deviendra, un grand classique !

Parce que ce livre est le plus grand livre écrit depuis des décennies, sans doute ; juste avant – ou après –  Les renards pâles  du même écrivain ; parce que Yannick Haenel est un génie.

Mais une fois l’évidence écrite, comment comprendre ou au moins tenter d’évoquer ce mystère de mots, ces suites de mots étranges, ces « plis », au sens deleuzien du terme ?
Ces replis du sens à l’intérieur de l’histoire, qui, une fois engagés dans cette lecture que l’on ne peut plus quitter une fois entamée, nous enferment dans une sorte de descente circulaire, tournante, vers un horizon inconnu ; vers la recherche d’un sens que l’on découvre seulement au cours de la lecture qui  a été perdu, pour nous, pour le lecteur que nous sommes désormais, enfermé dans la certitude de cette perte dont nous n’avions aucune idée.

Cet homme qui parle sans être celui qui se nomme en parlant, ce fantôme « janusien » qui pourrait être n’importe qui, nous met, comme en défi, à sa place, à la recherche d’un désir devenu obsédant, dévorant. J’entre dans ce livre, et je deviens – et seulement cela – un homme quelconque qui cherche n’importe où un objet qui n’existe pas.
Voilà, c’est tout. Cela n’est rien, peut tenir en trois lignes. Mais cela est tout, contient tout l’univers comme la goutte d’eau se multipliant à l’infini contient toutes les mers du monde….
« Je suis quelqu’un qui ne s’oppose pas à l’univers, l’univers nage en moi ».
(Tiens ferme ta couronne, Y Haenel)

Cela est tout et nous offre une entrée dans un monde digne de Lewis Carroll, d’un pays aux merveilles terrifiantes, où toutes les portes qui s’ouvrent se ferment pour donner sur des impasses, des labyrinthes ou des trous noirs. Un monde que nous allons reconnaître incidemment comme le nôtre, sans que nous nous en soyons rendu compte.
C’est une histoire de fou. L’histoire incroyable d’un fou, d’un écrivain improbable, qui rêve d’un projet impossible et croise de manière évasive des êtres qui disparaissent les uns après les autres.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
(Alphonse de Lamartine, Harmonies poétiques)

L’interrogation poétique devient ici évidence. S’il y a quelque part dans cette époque un reste d’âme, elle ne demeure plus que dans ces matières-traces, ces objets et ces hommes qui se font objets, icônes – Isabelle Huppert, Michaël Cimino – pour être ce qui reste après l’Apocalypse, les reflets d’un être intouchable désormais.

« J’aime que l’itinéraire qui mène le Capitaine Willard vers le Colonel Kurtz relève du bardo – de ce couloir initiatique qui fait passer de la vie à la mort, et inversement. (…) Les ténèbres attendent que nous perdions la lumière ; mais il suffit d’une lueur, même la plus infime, la pauvre étincelle d’une tête d’allumette pour que le chemin s’ouvre : alors, le courant s’inverse, vous remontez la mort. »
(Y Haenel , Tiens ferme ta couronne)
Cet itinéraire littéraire, comme « mimétisé » par l’auteur-narrateur, remonte d’une mort advenue par surprise, et, parce que c’est maintenant ou jamais qu’il faut reprendre vie, fait avancer ; malgré tout ce qui devrait le tuer, l’homme qui dit avance par ce qu’il rencontre et qu’il évite ; malgré tout ce qui devrait le terrifier, l’homme qui lit continue d’avancer de noms en noms, de fétiches en fétiches, pour trouver la chair réelle à tenir.
C’est une histoire qui semble le récit d’un fou divagant, mais c’est le récit de notre monde dit par un sage, un esprit venu de très loin et c’est nous qui sommes fous de ne pas tout de suite y croire, de ne pas tout de suite être saisis de respect et d’effroi.
« Derrière la vie des noms, il y a parfois celui de Dieu, mais la plupart du temps, il n’y a rien. »
De quoi parle-t-on ? Qui parle ?

Alors, bien sûr, Yannick Haenel est un génie, mais un génie savant, et son roman est un roman à clés, non d’êtres humains vivants – ce qui serait sans aucun intérêt – mais bien de personnes icônales, tracées dans une histoire métaphysique, littéraire.

Alors, qui parle ?

Mais les noms ! Ceux qui nous ont laissé les traces des événements réels grâce auxquelles nous nous sentons de ce monde : « Les noms parlent aux noms, c’est le début de la joie »…

Alors, dans le désordre, et pour s’amuser – ou intriguer et faire chercher ceux qui liront ces lignes : La Gradiva, Wittgenstein, Leonard de Vinci, Friedrich Nietzsche – par la référence à l’ « amor fati » -, Jacques Lacan, Jean Genet, Jean Cocteau et ses « Enfants Terribles », le pêcheur grâcié de Malebranche, le penseur arrivé au troisième genre de connaissance dans le livre V de l’Ethique de Spinoza, les visages dont rêvait Levinas…

De quoi parle-t-on ?

Mais de la disposition cachée du Monde, où nous sommes perdus sans le savoir. De ce cerf que l’on passe son temps à chercher pour ne le voir que disparaissant, qui seul tient le fil, dans ses bois, toujours s’évanouissant, qui tient le fil d’une histoire qui est la nôtre et dont nous ne connaissons pas le sens, mais que nous devons chercher pour exister.

« Arrivé à un certain point, le désir prend la forme d’une énigme : Qu’est-ce qui brûle sans se consumer ? Je courais après ce feu. »

Ce roman met en jeu, en expérimentation, un principe métaphysique « intouchable », comme Camille Claudel qualifie l’onyx comme pierre à sculpter, un principe impossible à penser : le principe de disparition.
« Il existe un point où Dieu ne cesse de disparaître, où c’est moins son absence qui nous saute au visage que le moment exact de son effacement. »
C’est ce point autour duquel tourne l’écriture de Yannick Haenel, comme le chasseur tourne autour des bois du Cerf Royal. Ce point d’équilibre galiléen, invisible, disparaissant, mais devant « tenir ferme », pour que l’Etre tienne par-delà toutes les disparitions.
Et c’est de ce point d’où l’on entend les pas d’une catastrophe qui ne dira que très tard son nom…trop tard. De cette catastrophe qui aujourd’hui sera la nôtre, nôtre rencontre avec le tueur !
« Je crois que si l’on n’espère pas un miracle, rien n’arrive : ce qui ne tend pas vers le miracle rend servile. »

Ce roman est l’histoire d’une catastrophe manquée pour celui qui la veut, qui la cherche, d’une catastrophe déplacée.
Au fur et à mesure des situations, on voit les choses dégénérer vers la folie, la misère ou la catastrophe.
Comme si l’avatar de l’auteur – ou de ce narrateur « janusien », qui est peut-être l’auteur, ou n’importe qui d’autre -, comme si ce personnage avait défié le ciel, et attiré une foudre impitoyable qui va s’abattre sans cesse autour de lui, lui qui tourne autour de ce qu’il ne faut pas toucher, que l’on peut appeler le « Sacré ».
Et « Le sacré, c’est quand ça crève ! » !!
C’est cette foudre qui nous frappe au moment précis où justement, on – ce « on » en chacun de nous qui se réfugie dans la banalité des gestes quotidiens effaçant l’insupportable cruauté du monde -, on était en train de l’oublier, de le « faire passer » comme une pilule amère !
« En jouant avec les noms, avec le murmure et le silence, on se déplace dans le Sacré »
Ce roman est ce jeu. Ce jeu improbable et nécessaire pour tenir contre la catastrophe.
C’est une recherche. Mais pas une recherche de réussite, de gloire ou de reconnaissance, comme pourrait le laisser penser le simple « résumé » de l’histoire strictement déclarée – un scénariste fauché qui cherche à faire tourner son scénario… C’est la recherche de la beauté, au sens stendhalien de cette « promesse de bonheur », qui peut tenir devant toute catastrophe. Devant la catastrophe qui va être dite.
« Un jour, vous comprendrez que le rite est sans fin : vous comprendrez que même si personne n’y assiste, même si les vases sont vides, même si l’officiant fait défaut, ça a lieu. Vous avez la révélation de les Dieux sont morts, mais que le rite continue. Vous sentez qu’un filigrane s’écrit en silence derrière l’histoire des hommes. »
Au travers de ce qui pourrait apparaître comme un rêve de malade, mais qui n’est que la traversée intérieure d’un cerveau, d’un esprit commun qui se révèle être le nôtre, et qui doit penser l’impensable, résiste quelque chose de cet insaisissable vérité qui ne cesse de disparaître.
Ce qui résiste est bien la révélation que ce rite qui continue préserve la survie de l’espèce. Ce qui résiste est bien que la beauté existe, effroyablement, même quand des enfants meurent.
« Quelque chose échappera toujours aux humains ; et n’en finira jamais de brûler sans nous – Nos désirs viennent d’une nuit lointaine. »
Ce sont ces désirs, qui se donnent en ces mots par les énergies retenues, éclatées, poussées au plus loin du supportable, au plus loin de ce qui peut être écrit, qui éclairent ce livre de cette nuit enfin devenue perceptible en nos sens auparavant défaillants.
Avant de lire  Tiens ferme ta couronne .
                                                                                                               Sophie Demichel-Borghetti

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Ecrivain public, aujourd'hui ? Pourquoi, pour qui ? Musanostra donne la parole …

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Qu’est-ce qu’un « Ecrivain public » ?
Sa définition antique renvoie au Scribe, au confident secret des puissants. Sa référence ancienne renvoie aux personnages nomades, un peu poètes, un peu mendiants de toutes les cours des miracles. Sa définition classique nous fait voir le clerc, renvoie à la mémoire des villages et des familles. Son occurrence plus moderne, plus énigmatique, renvoie aux inclassables des rues sombres des villes, respectables le jour, invisibles la nuit, avec pour icône « janusienne » la figure de Lacenaire, dramaturge par passion, écrivain public par métier, assassin par destinée…
Un écrivain, c’est un être de mots, qui ne vit et ne se fait que par les mots. C’est une plume. L’écrivain public est ce « porte plume » d’autres, ce « prête-plume » pour les autres, celui qui écrit avec et pour autrui, qui offre sa plume à quiconque a besoin d’aide pour marquer, pour transmettre, pour écrire ou s’écrire lui-même. C’est ce pierrot à deux faces qui fait s’éclairer des lunes cachées, en ouvrant le monde de sa plume.

                                                                                             Sophie Demichel Borghetti
 

Du métier d’écrivain public, de la rédaction à l’impression.

Quand on se présente en tant qu’écrivain public cela déclenche plusieurs questions : cela consiste en quoi ? Ce métier existe encore ? Vous êtes écrivain ?
Là il faut freiner ferme, prendre un temps d’arrêt, et répondre de manière précise.
Tout d’abord, l’écrivain public doit maîtriser le rédactionnel, certes, mais n’est pas forcément un écrivain, sauf s’il se fait prête-plume pour la réalisation d’un ouvrage littéraire.
Ensuite oui, l’écrivain public, depuis l’antiquité, est détenteur d’un savoir en matière de rédaction. Et oui, au 21ème siècle on a encore besoin de ses services. Mais pourquoi ? À l’ère de l’informatique-qui-sait-tout-faire ?
Eh bien oui. Rappelons que tout le monde n’est pas équipé d’un ordinateur. Ensuite, l’outil informatique, qu’il faut savoir maîtriser, ne sait pas tout faire. La grande différence avec un écrivain public tient dans le fait qu’il peut personnaliser un texte, qu’il soit au service de particuliers, de professionnels, d’organismes sociaux, d’une municipalité. Dans le cadre d’une lettre de motivation, par exemple, ce facteur est primordial. Il peut faire toute la différence lors d’un recrutement. L’écrivain public est en contact avec le demandeur, il établit une relation faite de confiance, et il doit à chaque travail adapter son écriture à la personnalité de chaque individu ; voire rédiger avec ce dernier. Il garantit l’orthographe, la syntaxe, les codes typographiques et le style, différent aussi selon le type d’écrit. Son champ d’intervention, de fait, est très large aujourd’hui. Il va de la correspondance administrative et privée, à la relecture-correction de travaux d’étudiants, l’écriture d’un discours privé ou public, la rédaction et la mise en forme de CV et de lettres de motivation, l’exercice d’ateliers d’écriture, l’élaboration des récits de vie des aïeux qui n’ont plus guère l’occasion de relater de vive voix le vécu familial pour les générations futures, etc.
Oui, ce métier est précieux aujourd’hui encore. À notre époque où l’émetteur d’un message est pressé, débordé, oublieux des règles grammaticales, rédiger ne serait-ce qu’un courriel sans fautes, ponctué correctement, est remarqué, apprécié ; il fait gagner du temps au lecteur. Car il ne faut pas oublier que le but essentiel d’un texte quel qu’il soit est d’obtenir une compréhension totale et aisée de la part du destinataire.
Pour conclure, je dirai simplement que notre métier de professionnel de l’écriture nous permet de mettre à disposition de l’autre des compétences rédactionnelles, certes, mais l’aspect relationnel de la pratique en fait sa richesse. Que le contact soit physique ou virtuel, l’expérience est stimulante. Il peut être bien difficile, ensuite, de ne concevoir l’écriture qu’isolé face à nos propres mots. Mais là, nous parlons de l’écrivain.

 
 
 
 


Catherine Vincensini
 
 
 
Écrivains publics installés en Corse.
♦ L’écho des mots, Christophe Ancelin, Ajaccio. Tél. : 06 09 81 60 73.
♦ Sophie Demichel-Borghetti, Moriani, Tel. : 0626945172
♦ La plume.com, Jean Louis Harel, Furiani. Tél. : 06 73 48 93 25.
♦ Nathalie Filippi-Paoli, Folelli. Tél. : 06 70 91 68 40.
♦ Magali Flori, Pietranera. Tél. : 06 03 93 16 84.
♦ Atelier À crayons rompus, Odile Pierron, Ajaccio. Tél. : 06 72 76 82 86.
♦ Plume d’île, Sabine Susini, Porticcio. Tél. : 06 86 84 17 17.
♦ L’atelier des mots, Catherine Vincensini, Aleria. Tél. : 06 16 19 44 69.

Articles

" Un Domaine où … ": création au sein de l’ARIA, texte de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Serge Nicolaï, assisté de Charlotte de Casanova – avec Marie Murcia et Christian Ruspini.

Sophie Demichel2
Prochaines représentations
Le 15 mars 2018 – Théâtrales de Bastia
21èmes Rencontres Internationales de Théâtre
 

Je veux vous parler aujourd’hui de théâtre. Vous parler d’« Un Domaine où … ». « Un Domaine où … », tragédie conjugale, selon l’auteur, est d’abord un texte, un texte magnifique, magnifique parce que simple et abrupt.

Alors pourquoi aller voir absolument « Un domaine où… » ?

Parce que, par la mise en scène habitée de Serge Nicolaï, dans les voix et corps dévoués de Marie Murcia et Christian Ruspini, se raconte une histoire. Une histoire comme peuvent être d’autres, comme peuvent être toutes les autres.

L’histoire d’une femme et d’un homme qui se parlent, comme ça commence toujours au théâtre. Qui essaient de vivre à deux. Une femme, un homme qui semblent expérimenter une valse.
Pourquoi ? Jusqu’où ?

Depuis ce domaine où nos mères et les mères de nos mères sont nées. Dans un village inconnu, il se trouve, en l’occurrence, un village corse. Mais cela aurait pu être ailleurs. Pourtant, il est important de dire que cela arrive là, peut arriver ici.

Il y a, il y eut un domaine où il s’est passé, où il va se passer quelque chose ; d’aussi simple qu’on le voit d’abord, d’aussi dur qu’on l’entend après, de plus en plus, dans le ciselage des mois, qui seul dit le Temps.

Dans un domaine où l’on n’est plus, dont on est chassé, et qui pourtant est le lieu de l’être hérité. Ce foyer où l’on est et où l’on attend. On attend de faire quelque chose, on attend d’aller quelque part. Ailleurs, peut-être.
Le temps n’existe pas. On ne sait pas combien de temps le fil va mettre à se rompre.
Seules, les saisons, comme étapes d’un enchaînement fatal des choses, quand la perpétuation impossible du juste devient violence.

Les premiers gestes sont ceux d’un retour de cérémonie, les premiers mots viennent pour parler d’un mort.
Et les mots tournent, tournent autour d’un vide présent et invisible, se heurtent, s’arrêtent, nous font comprendre qu’ils ne s’entendent pas entre eux.

Parce que l’extérieur est une menace, présente, absente, depuis un écran ouvert ou fermé.
Parce que leur intérieur, de plus en plus, tourne autour de cette mort, de ses conséquences, et puis du vide, non qu’elle laisse, mais qu’elle dévoile : « Abyssus abyssum invocat ».
Ils font des gestes pour s’occuper; pour supporter l’insupportable vérité du silence.

Alors, l’apparente légèreté du propos se creuse de plomb, se comprend peu à peu, s’éprouve, pour nous qui les regardons, comme une scène tragique, une destruction programmée, signifiée par ces répétitions absurdes, qui nous rappellent, nous, à la fragilité de tous nos jours.
Et si c’était nous, alors ?

Mais alors, ça nous dépasse, nous enracine au-delà de l’envisageable, des silences quelconques du quotidien. Les rôles se renversent, le foyer devient le lieu de la meute, de la folie inopérante.

« On n’essaie pas d’aimer, on aime ! », dit Marie.

Quand on n’aime pas, quand on n’aime plus, tout devient outil, prétexte à la catastrophe inévitable, alors, tout mène à la spirale de cette violence d’une folie de la maîtrise absolue, quand tout échappe.

Et c’est dans le corps que l’on entend, bien encore après, dans le noir d’après le théâtre, dans le silence de notre trouble, que l’on entend ces derniers mots: « Au nom de moi, Battez vous ! ». « Au nom de moi ! »

Et on a envie de dire : « Merci Marie, Merci » !

Alors, pour ce désir là, pour ce désir réveillé, pour assister à ce théâtre-là, allez voir « Un Domaine où… » !

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                                                                                                            Sophie Demichel-Borghetti