En 2019 Carole Zalberg a reçu le prix Musanostra pour « Où vivre » .

« Tes ombres sur les talons »,  paru en février 2021 aux éditions Grasset, roman « lumineux et dérangeant » retrace la trajectoire de Melissa, une jeune fille fragile et égarée, mais qui saura retrouver un chemin.

Par : Janine Vittori

Dès l’adolescence Melissa adopte un uniforme « chemise blanche et jean noir ». Elle bannit la couleur de sa tenue. Son apparence reflète la grisaille et la monotonie de sa vie.

Elle grandit dans une famille modeste, attachée à ses habitudes. Les jours, les mois, les années s’écoulent, sans chagrin mais sans surprise ni plaisir. Le décor inchangé et fané de la salle à manger, les menus immuables du dimanche, la répétition des mêmes discussions, voilà le cadre terne de la maison familiale. Mais cela ne paraît pas vraiment peser sur Melissa qui réussit brillamment ses études secondaires.

Et elle quitte ses parents pour intégrer une prépa prestigieuse à Paris.

Dériver

L’arrivée à Paris ne ressemble pourtant pas à un nouveau commencement. La bonne élève ne se sent pas à sa place parmi ses condisciples du lycée parisien. Elle est déracinée, « transplantée » dans un milieu qui lui est complètement étranger. Elle voudrait avoir l’aisance des étudiantes de sa grande école ; mais acquérir, à l’aube de l’âge adulte, une culture sociale n’est pas facile. Elle essaie de rêver mais comment faire quand on a aucune idée du bonheur ?

Une réussite aux examens, une intelligence vive, ne lui servent pas de passeport pour s’intégrer dans le monde du travail. Melissa est « littéralement paralysée ». Son esprit sait ce qu’il faut faire pour accomplir des tâches professionnelles mais son corps n’obéit pas. Elle continue à chercher refuge sur les réseaux sociaux. Sur son blog, Artemis, son double, est spirituelle et libre ; elle a du succès.

Avec le personnage de Melissa, son inadaptation, sa fuite dans le monde virtuel, Carole Zalberg s’empare d’un sujet en prise avec les questions notre époque. L’auteure l’entraîne dans une dérive vers une Ligue identitaire xénophobe. La jeune femme qui n’arrive pas à se trouver, à grandir, se choisit un tuteur, un homme à admirer, à désirer : le leader d’un groupuscule haineux. Sa part sombre monte à la surface, sa haine de soi se mue en haine de l’autre jusqu’à participer à un coup de force qui provoque la mort de Mehdi, un enfant migrant âgé de dix-huit mois.

S’éloigner pour mieux voir

Après ce drame Melissa quitte la France sans un adieu. Elle fuit ses échecs, ses erreurs et sa mauvaise conscience. L’ombre de cet enfant la hante. 

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La deuxième partie du roman s’intitule Les errances. Dans le Nouveau monde Melissa ne cesse de se déplacer. New-York, Key West, Pittsburgh, l’Alaska.  Elle semble aller à l’aventure. Mais ses détours ne sont pas des égarements. Elle ne fait plus fausse route. Dans l’immobilité de son ancienne vie elle s’écartait de sa vérité. En Amérique elle entame un mouvement de devenir. Petit à petit, au fil des mois et des rencontres, elle apprend à être. Elle se réapproprie enfin de son corps et de son esprit « …il était temps. Pour Mélissa. De réintégrer sa vie. »

« Tu n’as pas les yeux fermés, pourtant. » 

Les ombres

Après la mort de Medhi Melissa a évité la confrontation avec l’image de l’enfant. 

Cette image de l’enfant, mort d’hypothermie dans les bras de sa mère parce que des hordes de manifestants les ont empêchés de rejoindre un centre d’hébergement, a fait la une de tous les journaux.

Melissa n’a pas vu l’enfant mort, elle a vu son image, comme nous avons vu celle d’Aylan. La photo du journal jette un voile sombre sur sa vie, la couvre d’une ombre. Cette ombre de l’enfant disparu qui l’oblige à fuir mais reste collée à ses talons dans sa fugue. Et c’est cette ombre qui lui permet de trouver le chemin de sa conscience.

 Le roman de Carole Zalberg finit bien. Il s’achève avec la rencontre de l’amour et l’espoir d’ « un avenir heureux ». Comme dans les contes, le personnage a subi des épreuves qui lui ont permis de construire son identité. Mais chez l’auteure il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de bonne conscience.

Dans la dernière page du roman, Melissa ouvre ses yeux sur la beauté d’un paysage de Corse. En refermant le livre, le lecteur garde, imprimée dans sa mémoire, la musique douce et poétique d’une voix profondément humaine.

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