Dans le cadre du colloque sur le désir et le couple organisé par l’ACF Restonica, Un Bonheur Parfait de James Salter a paru s’imposer pour Bénédicte Giusti-Savelli comme le roman du couple.

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Un Bonheur Parfait évoque le parcours de Viri et Nedra, de leur mariage à leur mort. Viri est un architecte qui réussit sa vie professionnelle et personnelle ; Nedra  est superbe, intelligente, cultivée : ils ont deux filles, un chien, des amis raffinés qu’ils reçoivent dans leur belle demeure de la banlieue privilégiée new-yorkaise ; la vie paraît parfaite, le titre prend tout son sens… Mais les premières failles apparaissent très vite : ce titre est sans doute une antiphrase, à tout le moins un questionnement. En effet, alors que les deux premières parties du roman se concentrent sur ce tableau idéal, sur ces « Light Years » – titre original ambigu : années lumineuses ? années légères ? – l’adultère apparaît très vite, chacun trompant l’autre, et semble « intégré » à ce bonheur. On est à la fin des années 50 et ce roman préfigure la libération sexuelle qui se mettra en place dix ans plus tard. Le style en rend compte : Salter ne dit rien de la rencontre avec l’amant ou la maitresse, de l’attirance, de la montée du désir, des interrogations liées à la tromperie : c’est toujours au détour d’une phrase que l’on découvre l’infidélité qui surgit, presque « naturellement ».  Le sentiment de culpabilité n’est jamais évoqué. Viri trompe sa femme pour le sentiment d’invulnérabilité que lui donne sa maitresse : il la possède, ce qui lui offre l’assurance dont il manque et dont il ne cessera de manquer. L’infidélité de Nedra est essentiellement sexuelle : elle aime le désir, estime « qu’il vaut mieux qu’une femme suive son désir et soit heureuse, généreuse plutôt que fidèle et aigrie »,  mais, dans le même temps, est gênée de cette dépendance au désir que lui inspire son amant.

« En réalité, il existe deux sortes de vie, (…) celle que les gens croient que vous menez et l’autre » dira Viri, et Salter de nous montrer qu’effectivement «  les gens se racontent des histoires ». Viri et Nedra incarnent auprès de tous le couple idéal alors même que leur mariage avait peut-être déjà signé la fin de leur bonheur : « Désormais, (Nedra) lui appartenait d’une manière absolue mais (elle) avait subtilement changé. » Si les autres se trompent sur notre compte, sommes-nous les plus aptes à nous juger ? N’est-il pas quelquefois plus « confortable » de vivre dans l’illusion du bonheur ?  Or, Nedra n’acceptera pas ces arrangements avec le mensonge et, d’une lucidité implacable, se refuse à subir : « Elle ne s’intéressait plus au mariage, il n’y avait rien d’autre à dire. C’était une prison. «  Non, je vais te dire ce que c’est, rectifia-t-elle. Le mariage m’est devenu indifférent, j’en ai assez des couples heureux, je ne crois pas à leur bonheur, ces gens se racontent des histoires. Viri et moi sommes amis, de bons amis et je pense que nous le serons toujours, mais le reste… le reste est mort, nous le savons tous les deux, ce n’est pas la peine de faire semblant. Notre couple est pomponné comme un cadavre mais il est déjà pourri. » Et d’ajouter un peu plus tard : « la seule chose qui me fasse peur ce sont les mots « vie ordinaire ». Ainsi rejettera-t-elle la vie confortable qui est la sienne, la tranquillité et le repos d’une vie « calme, dénuée de passion » alors que Viri « en définitive, (…) n’avait eu qu’un seul désir, beaucoup trop modeste : que ses filles grandissent dans le plus heureux des foyers » ; objectif louable, mais insuffisant. Elle avance, il stagne ; lui ne conquerra jamais sa liberté alors que c’est la seule chose qui importera à Nedra, fut-ce au prix d’un certain égoïsme. Celle qui n’est « jamais en représentation» choisit de divorcer parce qu’elle veut être heureuse et libre : « Ses journées s’écoulaient dans une paix absolue. Sa vie était pareille à une seule heure bien remplie. Son secret ? Un manque total de remords, d’apitoiement sur elle-même. Elle se sentait purifiée. Ses journées étaient taillées dans une carrière qui ne s’épuiserait jamais. Absorbée par des livres, des courses, la mer, des lettres parfois. Assise au soleil, Nedra les lisait lentement et soigneusement, comme des journaux étrangers. » Elle a cette capacité à « passer à autre chose » : « tout ce qui appartenait «  à l’ancienne ère devait être enterré, écarté ».

L’écriture de Salter semble taire beaucoup de choses : elle dit au contraire avec élégance et raffinement l’usure et le délitement irréversibles, nous rappelant que « notre propre vie n’est rien ». Et la phrase très sombre sur laquelle s’ouvre le roman, « Nous filons sur le fleuve noir, aux bas-fonds lisses telle la pierre », annonce le glissement insidieux, sous-terrain qui nous entraine irrémédiablement vers ces bas-fonds.

Informations utiles

James Salter, Un bonheur parfait, Paris, Points, 2008, 395p., 7,8 euros.

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