Du petit village de Mala Starodradivka dans la « zone grise » sise entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, ne restent que deux habitants, Sergueïtch et Pachka…également deux ennemis d’enfance. Deux hommes qui, en l’occurrence, doivent apprendre à vivre et surtout survivre ensemble. Mais pour Sergueïtch, apiculteur, il n’est de paix sans celle de ses abeilles, pour lesquelles il s’engage dans un véritable périple. Dixième roman publié cette année en France par Andreï Kourkov, écrivain ukrainien d’expression russe, « Les abeilles grises » retrace le parcours de ce promeneur solitaire, en proie aux aléas de la guerre — et aux vices de l’homme. Un roman publié aux éditions Liana Levi.

Andréï Kourkov sera l’invité de Musanostra le dimanche 7 août à 17h30 – Salle A Rimessa, au centre du village de Lumio . François-Henri Désérable et Marie-France Bereni Canazzi accueilleront l’auteur pour la présentation de son livre « Les abeilles grises ». Un débat au sommet est programmé sur fond d’actualité avec le conflit en Ukraine

Par : Pauline Fabiani

Sous l’œil de Moscou…

Que la guerre russo-ukrainienne soit la toile de fond géographique et historique de ce roman de quatre-cents pages, le lecteur le comprend très vite. Dès la fin de la première page en effet, la guerre en tant que telle se manifeste : « un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre, une trentaine de secondes plus tard » (p. 7). Deux pages plus loin, l’on apprend que l’armée se trouvait là « depuis trois ans déjà » (p. 9).

Et il faut à peine arriver au troisième chapitre, sur les soixante-quatorze, après avoir égrené quelques toponymes traçant l’horizon (« le village » dont deux rues sont données, Lénine et Chevtchenko, Horlivka, Donetsk, Sloviansk, Jdanivka) pour dénicher un repère temporel : l’année « 2014 » (p. 15). Le conflit, militaire et diplomatique a bien débuté en février 2014 et s’est initialement concentré sur le statut de la Crimée et de certaines parties du Donbass. Les huit premières années de guerre, dans lesquelles l’intrigue du roman se déroule, ont inclus l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, la guerre du Donbass, la même année ; avant que ne surviennent les incidents de grande ampleur que notre actualité connaît…

Pour en revenir à l’œuvre, Mala Starodradivka, village « abandonné de Dieu et de ses habitants », (p. 83) hormis nos deux protagonistes « chacun plus accroché à sa maison-exploitation qu’un chien à son os favori » (p. 9), à l’instar de toutes les zones minées par la guerre n’a qu’une couleur : le gris avant [une maison d’un village voisin] était rouge, maintenant elle était grise, comme le reste » p. 77).

Gris, pour ne pas dire noir, sans autre lumière que celle du jour et des bougies, car sans électricité. Et lorsque Sergueïtch bénéficie de cette dernière, chez une vieille amie, Nastia, vivant à Svetloié et avec laquelle il fait du troc, c’est pour être confronté aux médias. Soit à des informations soigneusement filtrées où parlent des « hommes-troncs » (p. 79) que Sergueïtch semble bien peu comprendre, aussi peu qu’il ne comprend de son aveu le casus belli, pour lui « brumeu[x] » (p. 31).

L’ultime ami

Dans ce village bien morose donc, un seul habitant outre Sergueïtch : Pachka. Ayant pour cet homme depuis l’enfance des « griefs qui semblaient ne jamais devoir connaître prescription » (p. 10), il a en même temps conscience de la nécessité de cohabiter avec lui. Stratégie de cordialité qui ne l’empêche pas de soupçonner assez tôt le bon vivant de collaboration avec l’ennemi pour obtenir des vivres.

(« Il se rappela que Pachka avait mis du temps à le laisser entrer chez lui. ‘C’est sûr, il cachait quelqu’un […] celui qui l’a ravitaillé en pain, en café, en un ‘tas d’autres’ trucs ! »  p. 63, puis encore p. 124 « Il savait déjà où Pachka se rendait. A Karousselino. Quérir soit du pain, soit de la vodka […] peut-être effectivement espionnait-il pour leur compte ? ») voire d’être un dangereux « sniper » au sein même du village (p. 87). 

Malgré doutes et rancunes, les deux hommes finissent par s’apprivoiser, et quand Sergueïtch décide de prendre la route vers Zaporijjia pour ses abeilles, Pachka a bien du mal à le laisser partir. Ils s’embrassent « en hommes, avec rudesse », mais affection (p. 169). Cet ennemi du reste sera in fine son ultime ami, celui qui attend avec joie son retour.

De la joie, la douce Galia, vendeuse de la supérette à Vessele qu’il rencontre à son arrivée (p.187) lui en donnera et lui fera parfois oublier le conflit. Femme généreuse et parfaite ménagère, elle s’occupe de Sergueïtch comme si ce fût son époux, lui ouvre les portes de sa maison et de son cœur, le fait vibrer d’une remarquable « énergie amoureuse » (p. 200) mais l’appel des abeilles et, tel pour Ulysse, de l’attrait du foyer, seront pour l’apiculteur plus forts.

Si la guerre paraît en toile de fond, elle ne se fait point oublier pour autant. Elle est partout et nulle part à la fois, surgissant devant les yeux de Sergueïtch ; à travers le corps du soldat mort qu’il découvre non loin de sa maison. Mais que l’on ne peut honorer qu’en prenant le risque de sa vie. Risque que l’apiculteur prendra, pour recouvrir au moins ce corps de neige (p. 47).

La guerre, c’est un autre soldat, bien vivant : Petro, observateur curieux de l’apiculteur à la porte duquel il finira par se rendre (p. 38 et 40) et dont il deviendra le « vieux frère », attentif et protecteur (jusque dans l’offrande d’une grenade !).

La guerre, ce sont de multiples détonations, plus ou moins fortes. De celles qui ne remuent qu’un peu (p. 33) aux bombardements meurtriers, qui emportent les familles. (Les Serov, parents et enfants décimés, premiers à fuir le village et à être bombardés, p. 37).

Et réduisent en morceaux de chair les soldats, comme Vovka alias Vladilen (p. 156-157, dont ne demeurent qu’une « bottine chaussée d’un pied coupé au ras de la cheville » et « une oreille humaine […] ouverte vers le ciel »)

À bord de sa Tchetviorka

Cette réalité omniprésente offre bien peu d’espoir, voire d’espérance. Ainsi le rêve d’une « future » victoire annoncée par un Pachka imaginaire donne lieu à cette terrible sentence, que la vie réelle continue et qu’« il n’y a point de victoire – point. » (p. 352).  La victoire semble lointaine, si l’on détaille de surcroît le « voyage » qu’entreprend Sergueïtch à bord de sa Tchetviorka (à partir du chapitre 31 jusqu’à la fin) pour permettre aux abeilles, printemps et été, de voler sans être effrayées par les bombardements.

Son voyage, ou plutôt son périple, est semé d’obstacles, des douaniers de la RPD (p. 175) en passant par les postes de contrôle aux frontières qui, jusqu’au dernier ne cesseront, souvent pour rien, de lui mettre « les nerfs en pelote » (p. 381). Un trajet houleux, qui le poussera à étayer une réflexion amère et cynique sur les instances de ce pouvoir qui « continue de se moquer du peuple, comme avant ! Seulement maintenant la guerre est venue s’ajouter à ça » (p. 205).

Une guerre qui sème la haine autour d’elle et pousse les hommes à la violence. Campant dans la région de Zaporijjia près de Vessele, l’apiculteur est victime d’une agression de la part de Valik, un soldat ukrainien qui l’accuse d’avoir tué l’un des siens, Sachka (p. 231). L’homme, complètement ivre et commotionné, lui fracassera les vitres de sa voiture et, heureusement à bout de force, ne pourra que partiellement s’en prendre à l’une des six ruches. Sergueïtch devra fuir en Crimée pour protéger ces dernières.

Des ruches contaminées

Athem, frère-en-abeilles connu lors d’un congrès et qu’il comptait rejoindre pour lui demander son aide, est un martyr à tous les sens du terme. Tatar musulman déplaisant pour des Russes chrétiens, il a été enlevé deux ans auparavant par des cosaques comme son épouse Aysilu l’apprend au voyageur (p. 254-7). Athem est le témoin par excellence avec son fils Békir, que les autorités russes poursuivront également de leur hostilité, de l’intolérance et de la dureté de cœur des hommes.

Des hommes qui endossent le pouvoir, en particulier : acceptant de se rendre à Simferopol au FSB pour obtenir des informations sur Athem, le bon apiculteur croise la route d’Ivan Fiodorovitch, qui lui fait prendre conscience, avec une mordante ironie, de la parfaite traçabilité des données personnelles dès lors que des frontières en temps de guerre se trouvent franchies (p. 278).

Et du risque de se mêler des « affaires des autres » : ce même homme venant en compagnie de Vassili Stepanovitch sur le campement de ruches de Sergueïtch, s’empare d’une d’elles afin, prétendument, de vérifier leur état de santé… Mais les ont-ils à ce moment précis contaminées et endoctrinées ? (« Mais peut-être avaient-ils décidé d’infecter exprès ses abeilles ? Pour le punir d’être allé les interroger sur Athem et Bekir ? » p.336, interrogation qu’il renouvelle à la p. 396).

Les humains ne valent pas les abeilles

Car le grand frère russe en définitive veille ; et même les plus fidèles alliées de Sergueïtch, ses protégées mellifères, finiront par devenir pour lui objet de crainte. Après avoir assimilé une ruche à une caserne, un essaim à un corps armé (p. 86), saisi d’une dernière vision d’horreur — celle d’énormes soldats abeilles, ces abeilles grises, celles de la « troisième ruche » altérée selon lui par les agents de la FSB— il finira par faire exploser cette ruche devenue maudite avec la grenade offerte par le soldat Petro et, crue perdue, retrouvée fortuitement dans une ruche (p. 396-7).

Derrière cette critique d’un pouvoir despotique en temps de conflit, c’est plus largement la vanité qui est pointée et dénoncée. Vanité des hommes qui, pour se voiler la face, s’occupent de détails parfaitement dérisoires. Tels que changer le nom de rues (« comme s’il n’y avait pas d’autres problèmes » déplore Petro, p. 92). Filmer une voiture dont les vitres ont été brisées afin de fournir du sensationnel au lieu de venir en aide à l’apiculteur

( « Sergueïtch regarda les deux opérateurs […] jetant d’étranges coups d’œil où ne se lisaient ni sympathie ni intérêt », p. 247-8)

 Prendre en photo ce même homme en caleçon, près de sa tente, telle une animation (p. 292), sans une seule once d’humanité réelle, le fuyant en apprenant ses origines du Donbass. Un monde d’apparences, où l’on peut dévisager une icône de la Vierge Marie dans son bureau et accabler sciemment un innocent (p. 320-1). En définitive, même si les abeilles, parfois, agissent comme les hommes, ainsi que le leur reproche par deux fois Sergueïtch, « non, les humains ne valent pas les abeilles », constate-t-il, désabusé (p. 289).

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…Un univers poétique  

S’il fut inspecteur de la sécurité des mines, ayant contracté à cause de cela la silicose (p. 35), cet homme aux « nerfs d’acier » (p. 42) a une âme de poète :

« l’ascenseur de la mine l’entraînait en bas, au fond du gisement de rêves » (p. 229).

C’est un individu qui regarde plus qu’il ne voit. Pour qui le gris lui-même, cette couleur du vêtement militaire et des esprits assombris, est « lumineux », recelant « vingt nuances » possibles (p. 90). Du reste mieux vaut être de la milice des poètes, ces « gens inoffensifs. Pas comme les politiciens ! » (p. 109). Sergueïtch à ses heures est un créateur au sens manuel. Il fabrique des coffrets, ces objets irréductibles à un « service de table », moins encore à « cent hryvnias dans une enveloppe, mais un objet chaleureux, venant de l’âme et du cœur » (p. 114), tel un poème.

Mélancolique, d’âge mûr seulement, il se trouve déjà bien vieux dans son reflet (p. 212). Accablé d’une solitude, qu’il ressent « avec une particulière et pénible acuité » (p. 59). Il a une propension à la contemplation, intérieure (d’ailleurs « pareille dépopulation aidait à mieux se comprendre soi-même et à mieux comprendre sa vie », p. 223) ; comme extérieure (l’apiculteur ainsi peut « facilement passer une demi-heure à observer l’aérodrome des abeilles », p. 363).

Il vit sans argent ni pension (échangeant avec Nastia : « Je n’ai plus un flèche…Cela dit, qu’est-ce que j’en ferais si on me la [la pension] versait ? Je n’en sais fichtre rien ! », p. 70). Tel un vagabond, un « promeneur solitaire » (p. 284 et 298) heureux d’errer (« marcher seul sur la piste de terre qui ne conduisait nulle part sinon dans les champs, voilà qui l’enchantait » p. 226). Un homme enfin préoccupé par l’instant, par les minutes et les heures et non par les jours. Car plus abstraits sans doute ( un reproche que lui fait Pachka : « Qu’est-ce que j’en ai à fiche de l’heure exacte ? Tu vas finir cinglé avec ça », ayant pour sa part un calendrier dont, tel un prisonnier, il barre chaque jour p. 128).

Éclairer les hommes dans les temps difficiles

Il ne faudrait pas voir en Sergueïtch en revanche un poète en ce qu’il serait nourri d’érudition. Ses lectures viennent modestement de « livres vieillots mais aux histoires faciles » (p. 25). Toutefois il n’est sans doute pas besoin d’être un puits de science pour se donner une « sainte cause », celle « d’éclairer les hommes dans les temps difficiles » (p. 25), face au fanatisme qui sévit toujours plus dans ces conditions-là — l’incarne parfaitement la petite vendeuse insistant sur la prééminence de la « sainte terre russe » par rapport aux Tatars, décriés car irrespectueux à son sens, face à un Sergueïtch prudent, jouant la carte du scepticisme (p. 366). Prudent, ce poète ayant « peu de mots en réserve dans son crâne » l’est. Raison étant de ses lacunes lexicales :

« Il aurait dû lire davantage en son enfance au lieu de courir après un ballon sur un terrain de kolhkoze » (p. 122-3).

Sergueïtch est néanmoins un homme conscient du poids et du sens des mots. Ainsi mène-t-il une réflexion sur la pertinence des déterminations lorsqu’il souhaite rédiger une lettre de vœux pour le huit mars, journée des droits de la femme, à son ex-épouse, Vitalina, et à sa fille, Angelica (p. 146-147). Le poète qui sommeille en lui invente par ailleurs des mots. Ainsi « le chaussurier » ; terme désignant très sérieusement à ses yeux ce coffret conçu pour abriter la paire de chaussures fascinantes offertes par l’ancien gouverneur du Donbass, venu profiter des vertus du sommeil au-dessus des ruches (p. 150).

Ainsi d’autre part est-il sensible aux insultes, lorsqu’on le traite notamment de « réfugié ». Et que les mots, comme des armes, le frappent à travers sa voiture abîmée le rendant vulnérable (p. 241). Ainsi encore est-il sensible à la beauté de certains toponymes. Albat par exemple, un nom un peu féérique, qu’il associe à la lumière, remplacé par un autre, Kouïbychevo, à l’annexion de la Crimée (p. 295). Imagination fortement sollicitée, allant de la simple transposition en esprit de son village jusqu’en Crimée (p. 360) aux rêves extrêmement nombreux, qui ponctuent et donnent son rythme à la narration.

Une joie d’ailes et de plumes

Des rêves aussi joyeux qu’anecdotiques — Vitalina portant la flamboyante robe aux fourmis (p. 20), la sieste aux dessus des ruches (p. 52), l’enfant qu’il fut (p. 291) — aux rêves prémonitoires (le bortch de Vitalina présageant celui réel de Nastia p. 69, la « future victoire » présagée par Pachka, et déjà évoquée), jusqu’aux cauchemars (se voyant empoisonné de vodka, l’estomac valsant et la tête prête à exploser, p. 102-103). Et aux songes aux allures apocalyptiques (« au cœur de la nuit, des oiseaux de feu entrèrent dans le rêve où était plongé Sergueïtch », p. 162)

Mais la poésie intérieure qui anime l’apiculteur n’est pas plus un vain verbiage de mots, qu’une désincarnation idéelle et rêvée : « la sagesse de la nature, voilà ce qui [l’] enchantait » (p. 364). Cette sagesse est optimisme car

« au printemps tout changerait, la nature se réveillerait, les oiseaux chanteraient plus fort que les canons ne pourraient tonner » (p. 27).

Le chant des oiseaux est pourvoyeur de joie, d’une joie « bête, non pas humaine mais animale, une joie d’ailes et de plumes » (p. 329). Et lorsque l’apiculteur comprend, après la visite impromptue d’Ivan Fiodorovitch, que ses abeilles sont en danger de rapt, il range sa tente pour dormir sur les cinq ruches restantes. Et sa demeure alors prend les dimensions du monde :

« À quoi bon allumer [la bougie] si sa maison n' était plus la tente, mais tout le monde environnant, avec ses montagnes, ses arbres, ses vignes, ses oiseaux, ses hérissons et ses abeilles. » (p. 353). 

Cet idéal de vie « tranquille, à l’abri du besoin » ayant pour cadre la nature (p. 31) est particulièrement exacerbé dans le paradis criméen qu’il se trouve, un lieu de « conte de fées ». Où la beauté du paysage l’émeut d’emblée :

Paysage « où la nature non seulement servait à l’être humain, mais était à son service, où le soleil attendait que l’homme en eût fini de ses tâches quotidiennes pour enfin prendre congé. Où l’air tintait d’invisibles clochettes. […] où n’importe quelle créature vivante, fût-elle un arbre ou un pied de vigne, possédait une voix ». (p. 259).

De l’abstrait au concret

Le lecteur alors pardonnera aisément au style ses défauts, sa simplicité apparente, tant l’œuvre gagne en authenticité. Le roman déroule son fil par le truchement de cette vision du monde bien spécifique, profondément pure. Celle d’un homme pratique, décrivant les choses abstraites de manière concrète : « le silence ici était comme une énorme bouteille en verre épais » (p. 85). « le soleil se mit à jouer des rayons comme on joue des muscles » (p. 143). Ou encore, magnifique : « le ciel brillait d’étoiles, un mince croissant de lune se dessinait au milieu d’elles, telle une serpe plantée dans la voûte nocturne » (p. 235), qu’il transpose en métaphore filée à la p. 348 : « le noir océan céleste, où baignaient les étoiles et la lune ».

Nous sommes ainsi en présence d’un personnage imprégnant l’écriture de sa totale osmose avec la nature. Ainsi la comparaison « cinq jours passèrent, tous identiques, tels des corbeaux », est tout de suite analysée dans son processus créateur par la prise de distance de l’auteur sur sa propre œuvre. La comparaison est souvent considérée comme moins poétique que la métaphore (également présente du reste, flirtant avec l’animalisation. Sergueïtch s’assimilant par exemple à une « abeille égarée dans une ruche étrangère » p. 303 lors des funérailles d’Athem). Mais elle est plus en adéquation avec un apiculteur ancré sur la terre, dans la réalité.

Un modus vivendi

Ainsi, en dépit d’un pessimisme latent et d’une fin dont on ne sait bien la fin — rien ne nous sera dit sur l’avenir de plusieurs personnages secondaires mais attachants. S’il est une réponse tout aussi implicite au mal décrit, elle se niche dans des mots que nous pouvons emprunter à Baudelaire : « s’enivrer de vin (nous penserions plutôt ici à la vodka !), de poésie et de vertu ». Car « boire c’est son âme réjouir » selon Pachka (p. 135).

Danser tel le facteur Pistontchik, constamment ivre et qui demandait aux villageois de danser pour leur distribuer leur courrier (p. 137). Vivre poétiquement, au sein de l’espace le plus poétique qui soit —la nature— pour transcender les aléas d’une réalité maussade. Et promouvoir, enfin, un modus vivendi fondé sur la communion au monde, aux autres, et à soi-même, vertueux, doué de virtù. Une seule règle sans doute à cela : « il faut juste de la patience… » (p. 294)

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