Un violon cassé, un destin bouleversé. Dans Âme brisée, Akira Mizubayashi raconte le traumatisme fondateur d’un enfant japonais des années 1930, dont le père, professeur de musique, est enlevé à jamais par des soldats. Un roman poignant sur le pouvoir du souvenir et de la musique.

Par : Marie-France Bereni-Canazzi

Dans son roman Âme brisée, dont il a dit à maintes reprises qu’il n’est pas autobiographique, l’écrivain et enseignant d’université Akira Mizubayashi propose un retour au Japon d’avant la Seconde guerre mondiale.

Vivant à Tokyo et séjournant souvent à Paris, il a à nouveau écrit en français; tout comme d’autres de ses titres, toujours très prisés par la critique et le public. Ce fut notamment le cas du très remarqué Une langue venue d’ailleurs, publié chez Gallimard. Ce titre lui avait valu de nombreux prix dont celui de l’Académie française, mais aussi celui du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2011. 

Âme brisée raconte comment un groupe de musiciens, constitué de Yu, professeur et premier violon, et de trois étudiants chinois qui s’attardent au Japon malgré la menace de la guerre, va être brisé, disloqué, car accusé de fomenter contre le pouvoir en place et son idéologie. Cette prise de risques des jeunes musiciens correspond à une quête supérieure : celle, absolue, du Beau car l’un des personnages importants de ce livre est la musique.

Les musiciens, jeunes et attentifs à la parole de leur maître, travaillent l’œuvre de Schubert. L’auteur parvient, dans ce texte qui tient un peu du conte, à mêler réalisme et symbolisme.

Le violon brisé

Le début de l’œuvre est assez classique, montrant le bon et le beau écrasés par l’ignorance. Soldats grossiers et endoctrinés font irruption sur les lieux de répétition du petit ensemble. Ils brisent un instrument, le violon de Yu, avant de les emporter avec les jeunes chinois. Son fils de 11 ans, caché dans une armoire, assiste terrifié à la scène. Il comprend alors que la musique peut à la fois être l’objet noble et infini d’une quête et une source d’aversion.

âme brisée
Akira Mizubayashi a notamment étudié à l’Université de Grenoble et à l’ENS.

Le lecteur, s’il est mélomane, connaît le rôle de la musique sur l’esprit et aimera ce livre hommage à la littérature et à la musique. Mais s’il ne connait pas la musique, il aura envie d’entendre les musiciens évoqués. On ne peut que saisir la grandeur gagnée par l’art. L’élévation d’âme se fait peu à peu.

Âme brisée car ce roman est celui de la rupture, de la perte de l’harmonie et semble s’offrir en diptyques. Akira Mizubayashi a déclaré à propos de la genèse de ce roman : « Il s’agissait pour moi d’une réflexion sur les zones de catastrophes qui engendrent des fantômes. » 

Une double cassure

L’âme évoquée peut être d’une part celle du violon, petite pièce de bois qui donne le souffle de l’instrument et vie au son ; et d’autre part, l’âme de Rei, le petit garçon, témoin et victime. Celui-ci connaîtra l’avant, une vie comblée par la musique, et subira l’après, la hantise de la perte du père. Aussi, la construction du roman se fonde en deux moments bien distincts d’une même vie. Mais dans deux pays différents, le Japon et la Chine, ou même et surtout le Japon et la France ; deux arts, la littérature et la musique.

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Si la première partie est consacrée au choc violent de la répression et de l’abandon, à l’incompréhension, à la solitude de l’attente, la seconde, étonnante, souligne le poids des séparations, la difficulté à dépasser les traumatismes. Rei devenu luthier en France n’oublie pas son passé, intensément lié au Japon et à la musique. Il est difficile de ne pas vouloir réparer les âmes brisées.

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