Affichage : 16 - 21 sur 21 RÉSULTATS
Podcast

Podcast : Barbarie – Les Mots du temps

Podcast hebdomadaire : Les Mots du temps
Podcast hebdomadaire : Les Mots du temps

PODCAST – Chaque semaine, Kévin Petroni éclaire l’actualité avec un mot de littérature via son podcast Les Mots du temps. Pour cet épisode 5, intitulé Barbarie, il revient sur les combats clandestins organisés dans le sous-sol d’une résidence ajaccienne.

Barbarie – Comment le barbare outrepasse-t-il la loi au nom de son seul désir personnel ?

Découvrez l’ensemble des podcasts Les Mots du temps de Kévin Petroni sur Anchor.fm.

Podcast

Au temps des luttes fratricides : L’Autodiffesa di Caino d’Andrea Camilleri

PODCAST – Christophe Ciccoli commente le texte d’Andrea Camilleri, L’Autodifesa di Caino, publié aux éditions Sellerio.

La dispute fraternelle nous expose un cas de conscience qui définit notre façon d’appréhender l’humanité et les lois qui les gouvernent

Andrea Camilleri dans L’Autodifesa di Caino se fait l’avocat du premier criminel de l’histoire de l’humanité. Il appelle à la barre de nombreux témoins et présente à la cour avec humour et finesse un argumentaire puissamment documenté sur les « vraies » raisons qui poussèrent Cain à commettre le terrible fratricide. Ce court opuscule pose avec actualité et acuité deux enjeux majeurs de notre société. D’une part Cain reste présent tout au long des siècles dans l’inconscient collectif et s’avère un acteur majeur de nos comportements et des principes directeurs qui les guident. D’autre part la dispute fraternelle nous expose un cas de conscience qui définit notre façon d’appréhender l’humanité et les lois qui les gouvernent. Avec Abel et Cain deux choix s’offraient à nous : obéir aux injonctions pastorales du premier sous la menace du bâton, de la crosse ou du sceptre et forcer la main à la nature pour qu’elle se plie aux ambitions humaines ou faire en sorte que sous la bienveillance du second un environnement préservé permette de bénéficier de ce que la terre peut offrir, ni plus ni moins. Le destin toujours facétieux a fait que ce soient les principes du trépassé qui l’emportent ce qui fut peut-être la plus cruelle punition infligée au meurtrier. Aux premiers jours de la création un jardin fut planté en Eden, l’homme et la femme l’ont quitté pour s’en aller bâtir des royaumes.

Podcast

Clerc, l’intellectuel face à l’idéologie

Clerc – Au Moyen Âge, moine copiste qui traduisait et diffusait des oeuvres de langue ancienne en langue vulgaire ; par extension de sens, il désigne un homme cultivé.

Au Moyen Âge, le clerc occupait les charges ecclésiastiques basses. C’était à lui qu’était confiée la charge de traduire et de copier les manuscrits anciens en langue vulgaire. L’imprimerie n’existait pas, et le clerc diffusaient les oeuvres qui le méritaient. Très rapidement, le clerc représentait la personne ayant reçu une instruction. Il s’opposait aux laïcs, ceux qui n’en recevaient pas. Ainsi, en théorie, le clerc était éduqué dans le but de diffuser aussi bien à la classe lettrée qu’à la classe laïque la vérité. En théorie, car tous les spécialistes qui ont travaillé sur les manuscrits médiévaux ont pu relever, au-delà des scories, le risque de réécriture des textes qui pouvait tenter le clerc par simple idéologie : les modernes réécrivaient les anciens afin d’édifier leur public, et de les ramener ainsi à Dieu. Les clercs, loin de chercher la vérité, défendaient avant tout leur paroisse. De cette manière, le clerc prouvait déjà que le pouvoir provenait du savoir. Il était dans la nécessité de l’homme instruit de s’interroger sur sa manière d’écrire le savoir. Le clerc devait réfléchir à l’éthique à suivre.

C’est précisément le constat de Julien Benda dans La Trahison des Clercs. En 1927, l’auteur mettaient en garde les intellectuels français contre leur goût pour les « valeurs pratiques ». Pour Benda, l’intellectuel prône trois valeurs : ses idées sont « statiques, désintéressées, rationnelles » (P.145). Statiques : les idées doivent être stables et correspondre à la réalité : « Le clerc fait frein à ceux qui, au contraire, ne veulent connaître les valeurs humaines que dans leur soumission à l’incessant changement des circonstances » (P.146). La permanence des idées est le plus élément de pensée du clerc, car pour lui la pensée relève du bon sens et de l’évidence ; Désintéressées : les idées doivent répondre à un désir de justice et de vérité dans la mesure où il s’agit pour le clerc de renoncer aux intérêts personnels. Benda cite à ce sujet Gaston Pâris, célèbre médiéviste français, qui prononça ces mots lors de sa leçon inaugurale au Collège de France : « Celui qui; pour des raisons quelles qu’elles soient, patriotiques, politiques, religieuses et mêmes morales, se permet le moindre arrangement de la vérité, doit être rayé de l’ordre des savants ». Le fondement du clerc réside dans le fait de renoncer au fondement même de l’idéologie, soit ce double principe de distorsion et de dissimulation. Comme le soulignait Ricoeur, l’idéologie se définit comme « le procédé général par lequel le processus de la vie réelle […] est falsifiée par la représentation que les hommes s’en font ». C’est à la fois un désir de transformer le réel et de tromper l’autre sur ce qu’il voit. Rationnelles : le clerc ne doit pas attiser les passions humaines par lesquelles les idéologues abusent leurs auditeurs. Ils doivent user des valeurs dont « l’adoption implique l’exercice de la raison » (P.155). En ce sens, la passion de la justice et de la vérité doit autant être combattue par le clerc que la peur, la jalousie, la haine qui animent le discours des idéologues. Le clerc désigne donc une « tenue », elle réside dans le maintien des valeurs morales face à la presse, à la passion et à l’intérêt. 

Benda peut nous aider à lutter contre cet esprit partisan qui trouble notre époque. À des intellectuels comme Éric Zemmour qui se targuent du statut d’idéologue, Benda tend un terrible miroir. Sa critique contre Maurras, contre Renan, qu’il accusait de servir leur intérêt pratique au détriment de la vérité, peut aujourd’hui montrer comment des personnalités cultivées, désireuses de prendre leur vengeance sur la déconstruction des années 60, abusent des lecteurs devenus des idolâtres. Éric Zemmour le répète souvent : il débat pour se battre ; il défend un parti contre un autre, et tout comme Maurras qui disait « politique d’abord », Zemmour nous dit « Vérité ensuite ». Face à la mollesse, il réclame une France forte, et non une France juste ; il décrit un « ennemi intérieur » et la guerre à venir. Benda aurait sûrement vu en Zemmour le véritable parti de l’ordre, « valeur essentiellement pratique », lorsqu’il cite Montesquieu dans Grandeur et décadence des Romains : « Je n’ai qu’une ambition […] : rendre mon peuple fort, prospère et libre ». Quid de la vérité et de la justice ? Quid de l’enseignement critique ? Pour les nationalistes, point de salut dans la poursuite de la vérité. Choisir la France, c’est choisir le parti de la France contre tous les autres. Benda avait raison : il avait compris que le premier enseignement, pour ceux qui trahissaient les clercs, consistaient à renier leur foi première, la poursuite de la sagesse en Dieu : les catholiques ont été floués par leurs propres représentants, tout comme les citoyens ont été bernés par ceux qui se présentaient comme leurs défenseurs. Les faux dévots du XXIe siècle poursuivent un but, et il est évident que ce but n’est pas très catholique. 

Pour en savoir plus

Julien Benda, La Trahison des clercs, Paris, Livre de poche, collection « Pluriel », 1977.

Paul Ricoeur, L’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 2005.

Eric Zemmour, Le Suicide français, Paris, Albin Michel, Collection « essais », 2015.

Podcast

Rhinocérite, la maladie du fanatisme politique

Pour le premier numéro du podcast, « Les Mots du temps », nous avons voulu analyser la maladie inventée par Ionesco dans sa pièce Rhinocéros.

Dans la pièce de Ionesco, qui raconte comment des hommes se changent peu à peu en rhinocéros, Monsieur Papillon exhortait Mme Daisy à ne pas lui faire un cours ; et nous pouvons le comprendre. Le rhinocéros, c’est une pâle couleur, le gris ; c’est un pachyderme, lourd, pesant, enfermé dans sa carapace ; c’est enfin un monument de force et de stupidité, un animal qui se contente d’obéir bêtement à ses instincts carnassiers. Rien de bien étonnant jusque-là, rien de bien particulier… si ce n’est que dans la pièce de Ionesco, véritable allégorie politique sur le fanatisme politique, le rhinocéros n’est pas totalement rhinocéros. C’est le fruit d’une lente et profonde métamorphose qui conduit un homme à se changer en bête. Le gris du rhinocéros, c’est le gris de l’habit nazi ; le pachyderme, lourd, pesant, enfermé dans sa carapace, c’est l’homme qui se coupe de toute communication avec autrui ; la force et la stupidité, c’est l’ivresse de celui qui veut réduire le monde à son envie. Bref, le rhinocéros n’est pas intéressant ; sa transformation, oui. 

Ionesco de nous dire que le rhinocéros méprise la presse : « Je ne crois pas les journalistes. Les journalistes sont tous des menteurs, je sais à quoi m’en tenir, je ne crois que ce que je vois, de mes propres yeux », dit Botard. Il se contente de travailler et méprise Dieu si celui-ci s’oppose à la loi du marché : « Moi, je travaille aussi le dimanche. Je n’écoute pas les curés qui vous font venir à l’église pour vous empêcher de faire votre boulot, et de gagner votre pain à la sueur de votre front ». Il professe le mépris de l’élitisme et propage l’éloge du bon sens bourgeois : « Ce qui manque aux universitaires, ce sont les idées claires, l’esprit d’observation, le sens pratique ». En réalité, le rhinocéros, en bon fanatique, remet en cause tous les garde-fous de l’État de droit, ce même État qui entrave son désir bestial. Telle est la rhinocérique, une maladie qui nous change en fanatique. 

Ionesco est né en Roumanie, et il le sait mieux que quiconque, tant le pays a connu dans les années 30, pensons aux articles roumains de Cioran, le désir fou de trouver dans la « barbarie » une manière de détruire et de balayer les formes démocratiques qui aliénaient le surhomme, soit l’homme libéré de ce qui entrave l’expression libre de sa force et de sa bestialité. À l’ouest également, Kressman Taylor, dans une petite nouvelle, intitulée Inconnue à cette adresse raconte de la même façon la transformation de Martin Shulse en rhinocéros : « Seuls ces derniers, les hommes d’action, comptent. Et ici, en Allemagne, un de ces hommes énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. […] Maintenant, je suis vraiment un homme ; avant, je n’étais qu’une voix. Je ne m’interroge pas sur la finalité de notre action : elle est vitale, donc elle est bonne ». Martin Shulse distingue les totalitaires des libéraux en précisant que les premiers sont des pragmatiques et les seconds des manipulateurs ; les uns obtiennent des résultats par l’instauration du despotisme ; les autres, un échec par le régime démocratique. Il est également marqué par l’ivresse de l’énergie, de la vitalité, qui se trouve au coeur même d’un pouvoir fondé sur la force collective, là où un pouvoir fondé sur la liberté individuelle réduit presque à néant la personne de Martin. « La naissance est un acte brutal », dira Martin. Pris dans la force, soit dans cette tension qui réduit tout à l’état de chose, il se sent ivre de la maîtrise qu’il possède sur le monde sans s’apercevoir du fait que la force a déjà pris possession de lui. 

Martin est déjà un rhinocéros, et si Martin est intéressant, c’est qu’il nous livre un avertissement. Les jours qui précèdent ont été marqués par l’entrée dans une mosquée d’un homme désirant en découdre avec des musulmans, tout comme d’autres avaient pu par le passé égorger un prêtre au nom de leur haine. Dans ce climat où la violence frappe injustement, où les paroles se font de plus en plus violentes, où la facilité, l’ivresse de la force pourraient tenter beaucoup de gens, n’oublions pas combien la rhinocérite est repérable, et observons scrupuleusement la manière dont une personne nous écoute ou non, méprise la presse, la démocratie, s’interroge sur notre religion ou notre ethnie, observons attentivement, car les rhinocéros ne sont jamais loin. 

Pour aller plus loin :

Eugène Ionesco, Rhinocéros, Paris, Gallimard, coll « Folio théâtre », 1999.

Kressman Taylor, Inconnu à cette adresse, Paris, Autrement, 2013

Emil Cioran, Apologie de la barbarie, Paris, Cahiers de l’Herne, 2015.