Après L’Inconnue, Cyril Roger-Lacan vient de publier Derniers jours, où il évoque le caractère éphémère de la vie humaine. Le recueil vient d’être sélectionné dans le dernier carré du Goncourt de la nouvelle.

Par : Kévin Pétroni

Après L’Inconnue, Cyril Roger-Lacan renoue avec le désir de témoigner pour autrui, dans Derniers jours. À travers ce geste, il souhaite remémorer au lecteur le caractère fragile et précieux de la vie humaine.

“La splendeur du vivant, accueillie puis transmise dans l’énigme éphémère de chaque vie, cette palpitation du cœur des mammifères qui, sans interruption depuis la nuit des temps, se transmettait dans le ventre des femelles, l’habitait tout entière”.

Ces quelques mots empruntés au narrateur de Sous la mer, restituent le projet poétique du recueil de Cyril Roger-Lacan. Confrontés à la fin de leur existence, les sept personnages des nouvelles doivent répondre à cette “énigme”, que constitue la vérité de leur vie.

Le nouvelliste cherche donc à restituer, par le biais d’une narration extradiégétique, les faits, les gestes, et les émotions des personnages confrontés au péril de la mort. La narration tient toute sa tension et son intérêt de son orientation : la finitude. De fait, en annonçant la condamnation qui pèse sur les héros dès le titre du recueil, le narrateur fonde ainsi sa tension narrative sur la curiosité. À savoir, le déroulement des jours qui précèdent la mort.

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C’est le caractère tragique de l’inversement des temps qui fonde l’intérêt de l’intrigue. La fin est annoncée aux hommes, avant même le début de l’histoire et ce, quelle que soit leur action pour y parvenir. Cette fin restitue au moindre geste des personnages un caractère unique et nécessaire. C’est là tout le paradoxe. À mesure que le narrateur prend conscience du caractère “éphémère de chaque vie”, il souhaite en fonder une permanence. Plus aucun geste réalisé ne ressemblera à celui de cette personne, et en ce sens, ce perdu doit être conservé comme tel.

La finitude de l’existence humaine

À vrai dire, par ce désir de conserver ce qui ne peut l’être, le nouvelliste renoue avec un régime d’écriture qui était le sien dans L’Inconnue. Offrir un tombeau poétique à Toussaint, Madeleine D. ; témoigner pour autrui de son passage sur Terre en tentant de préserver toutes les traces, les émotions, les marques de ce même passage. Ce que l’écriture apporte de supplémentaire, c’est le fait de pouvoir retenir par les mots l’invisible : “les palpitations du cœur”, à savoir les émotions et les pensées. C’est précisément cela que le nouvelliste exprime au lecteur : le caractère fragile et précieux de la vie humaine.

Il demande au lecteur de former une “communauté sensible” face à cette fragilité. Les personnages exposés à la finitude de leur existence renvoient les lecteurs à leur propre vulnérabilité. La fin de ces héros les incite à attribuer au monde qui les entoure un intérêt redoublé. Ainsi, poèmes, océans, arbres, tout revêt une saveur particulière. Cette sensibilité restitue une vérité qui n’est ni celle du philosophe, ni celle du médecin. Elle se fonde sur l’inquantifiable, l’impensé, et l’irréparable

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Néanmoins, à travers ces expériences personnelles, le narrateur raconte au lecteur une expérience collective. Celle de la finitude de l’existence humaine, celle de la révélation de l’être au moment de la mort.

L’image de cette palpitation transmise de mère en mère ne peut pas rester innocente au lecteur chrétien dont la parole du Christ ; parole de Vérité se perpétue de lèvres en lèvres depuis des siècles. La finitude invite les hommes à préparer le départ vers d’autres cieux et à configurer leur existence selon cette attente. Les derniers jours, dans la religion chrétienne, ne sont pas annoncés. Chaque jour peut être le dernier et nous prépare en somme à la Révélation. Révélation de notre être, Révélation de l’Être.

Un accomplissement dans la mort

Cette vérité, qui est issue, comme nous le disions de la tension narrative générée par le récit ; tension fondée sur la curiosité (comment les derniers jours d’une personne se déroulent-ils ?), repose sur l’entéléchie. À la fin de sa vie, un être se trouve en situation de pouvoir définir sa place sur terre, ce qu’il a été. Dans sa mort, le héros trouve son accomplissement. Un état de perfection qui, au moment de le confondre avec le monde, le confronte à la grâce :

“Une communauté sensible où des êtres silencieux, quoique pris chacun dans le mystère de l’individuation mortelle, se fondent dans une même chair, transe lente, perpétuelle, où leurs présences pures s’abolissent ensemble”.

La vérité personnelle des héros évoque la vérité collective des lecteurs : la finitude. Tendus vers la mort, nous devons fonder notre projet. Celui de préparer notre départ. Et de forger, dans nos derniers jours, notre jour dernier qui est celui de la révélation de notre être. Avec ses Derniers jours, Cyril Roger-Lacan parvient à révéler la vérité de nos existences à sa manière. Avec son style, celui de L’Inconnue : révéler l’intimité d’une personne sans jamais l’exposer ; témoigner d’une vie sans paraître impudique. Avec tact et tendresse, décrire pour ses lecteurs l’insoutenable légèreté de l’être.

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