Des interrogations

Publié en 2022 en français , ce roman partage le lectorat : « Dix âmes, pas plus » appartient-il au genre fantastique ? Est-il un polar ? Ou une fresque sociale qui souligne la dureté de l’enclave rurale et ses effets ?

Couverture du livre « Dix âmes, pas plus »

Reykjavik, pas d’issue ?

Una est jeune, cultivée, mais bien seule. Elle ne sait plus comment sortir de l’impasse d’une vie médiocre dans la capitale où elle cumule un passé traumatique, un manque de travail et d’amour, à peine sécurisée par la relation avec sa mère et celle d’une amie avec qui elle échange sur la pauvreté de son existence sans projet réel. Quand elle comprend qu’un poste d’enseignante dans un village isolé dans le fin fond de l’Islande pourrait constituer un nouveau départ, du moins lui assurer un salaire, elle trouve l’idée saugrenue, puis se renseigne à peine et finit par se dire « pourquoi pas ? ». Elle envoie son cv et est choisie, ce qui l’amène à organiser son départ pour le lointain Skalar dont elle apprend qu’y vivent  « Dix âmes, pas plus « .

Admise dans un cercle fermé ? 

Institutrice, elle aura à enseigner à deux fillettes le programme habituel ; elle sera logée par la mère de l’une d’elles. Dans les combles, un petit appartement simple et confortable est mis à sa disposition et la tâche qui lui incombe lui convient. Son hôtesse Salka est amicale et malgré quelques visages fermés et quelques remarques peu amènes, elle pense pouvoir s’intégrer à cette toute petite communauté. Cette société isolée a besoin de se protéger et s’entraider, ce qu’Una comprend vite et il faudra une étrange venue pour que les visages, devenus franchement hostiles, relèguent Una à son statut de définitive étrangère. Quels liens non apparents réunissent ces personnes ? La hiérarchie y est importante et chacun couvre l’autre.

Comment poursuivre sa mission ?

Una aperçoit des âmes

La jeune femme a peur car, trop souvent, elle voit ou croit voir une enfant, une fillette vêtue de blanc, errant dans les couloirs, postée aux fenêtres, jouant du piano ou chantant, ce qui la réveille en panique et fait naître une angoisse diffuse. Des esprits rôdent, ne pouvant faire oublier les drames du passé. La petite Thra est morte dans cette maison et se rappelle aux vivants. Una s’interroge parfois sur la part d’imagination de ces visions et est souvent ramenée à l’idée que sa consommation de vin pourrait diminuer sa rationalité. Les rumeurs vont vite, il faut se maîtriser si on veut pouvoir résister et s’installer.

Mais comment et jusqu’à quand ? Le roman prend un tour effrayant auquel on ne s’attend pas ; le lecteur lambda se demandera comment la jeune femme peut rester dans ce logement et même dans ce coin d’Islande. Un texte fantastique , avec du surnaturel, avis à ceux qui aiment…

« Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes.
Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement:  une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. »

(Page 109)

Dix âmes, pas plus : Un polar ?

Sans tout dévoiler, il est question de cadavres , d’une disparition et de morts inexpliquées. La plus tragique étant celle de l’une des deux élèves le soir de Noël. 

Una fait face ; elle croit en la police et en l’aide qu’elle peut apporter. Mais se mêler de ce qu’on ne sait pas passe mal auprès des habitants qui semblent réfractaires à toute intrusion. 

Il y a une enquête principale et d’autres intrigues, dont celle sur la mort de la première fillette, celle qui hante la maison, morte tant de décennies avant .

On peut trouver que le personnage principal est altéré psychologiquement,  un peu passif . Mais cela contribue à poser le cadre, à faire croitre le suspense .

« La soirée du réveillon s’annonçait lugubre et solitaire. Il n’avait pas neigé, d’ailleurs personne ne l’avait espéré. Le village avait enfin reçu des nouvelles de l’hôpital, et Una fut probablement la dernière au courant.
La petite Edda était décédée. Sans réelle explication.
C’était une enfant en pleine santé ; le seul symptôme sur lequel les médecins pouvaient s’appuyer, c’était le teint jaunâtre de sa peau, qui suggérait un trouble au niveau du foie, comme Una l’avait soupçonné. Voilà ce dont Gudrún lui avait fait part lorsqu’elle s’était rendue à la coopérative, précisément pour s’enquérir de la fillette. Salka n’était pas encore revenue, Una passerait donc Noël seule cette année.
Si elle n’avait pas pleuré, le choc n’en avait pas moins été immense. Elle ne cessait de revoir avec une précision implacable l’instant fatidique où Edda s’était évanouie sur scène. La pauvre Salka devait être anéantie, et Una craignait le moment où elles se reverraient.
 »
(P165)

Plusieurs ingrédients en font un livre facile à lire, dont on veut connaître la fin. Attention, elle n’est pas celle attendue, elle peut laisser sur sa faim. Dans l’ensemble,  avec sa capacité à déstabiliser, son côté enquête en milieu fermé, sa description des lieux vivant en vase clos et parce qu’il y a une histoire d’amour, pourquoi pas un 7 sur 10 à ce roman dont l’auteur a beaucoup lu Agatha Christie, comme nous !

« La soirée était déjà bien avancée.
Una avait versé quelques larmes en buvant son verre de vin après avoir raconté son histoire à Thór, qui l’avait écoutée avec une profonde attention. Malgré l’apparence un peu bourrue que lui donnait son épaisse barbe, il n’était visiblement que bonté.
Blle n’avait pas su modérer sa consommation d’alcool ce soir-là, elle s’en rendait bien compte, mais tant pis. Après tout, c’était Noël, et son anniversaire de surcroît, elle pouvait se le permettre. Faire ressurgir ces souvenirs avait été douloureux, même si elle se sentait mieux après s’être confiée. Elle n’avait pas parlé du suicide de son père depuis longtemps.
À la suite de la tragédie, sa mère l’avait envoyée chez un psychologue pendant quelque temps. Una avait dû s’épancher, détailler cette journée terrible et ce qu’elle avait ressenti en tombant sur l’effroyable scène. Parler du vide qu’elle éprouvait, de son sentiment de rejet… Mais ces efforts n’avaient rien donné.
Ses problèmes avaient pris tellement de place qu’elle n’avait même pas songé à demander à Thór s’il était heureux, à s’enquérir de son enfance. 
 (P191)

MF Bereni Canazzi


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