ou la vision du Digénis Akritas de Patrizia Gattaceca


Pionnière du Riacquistu, enseignante en langue et culture corses à l’Université de Corse, âme militante, Patrizia Gattaceca est une artiste aux multiples facettes : poétesse, comédienne, autrice-compositrice, interprète, co-fondatrice entre autres du groupe mythique Les Nouvelles Polyphonies Corses,
Patrizia Gattaceca poursuit dans ses créations l’exploration de l’âme humaine. Sa voix, à la fois puissante et délicate, y affirme sa place prépondérante parmi les plus belles voix féminines corses de ces dernières décennies.

Par : Emmanuelle Mariini

Dans son album EPUPEA, sa voix et sa plume musicale se sont mises au service du Digénis Akritas, poème épique du XIIe siècle au sein de l’Empire Byzantin. 

A l’origine de ce projet, nous retrouvons la chaire « Esprit méditerranéen », dans le cadre du projet CPER CALLIOPE de l’Université de Corse, incluant notamment la production Dante in Paghjella  (cf. notre article à ce sujet dans la revue spéciale Dante Alighieri de Musanostra).

Le professeur Paolo Odorico a traduit du grec ancien en italien cette épopée byzantine. Sa venue à l’Université de Corse pour une conférence sur le Digénis Akritas fit germer l’idée de mettre en musique quelques pièces. La magie opère et l’aventure va se poursuivre pour aboutir à la création de l’album EPUPEA (2021).

L’épopée de Digénis Akritas occupe, pour la civilisation byzantine, la même place que les Mille et Une Nuits pour l’Islam classique ou que l’Iliade pour la Grèce antique. Ce poème présente le parcours d’un héros aux confins orientaux de l’Empire, à la frontière du monde arabe, sur les rivages de l’Euphrate.

Basil Akritas, héros hors norme

Basil Akritas, homme de stature imposante, est le gardien des frontières aux limites orientales du monde chrétien. Il lutte contre les ennemis, les brigands, les animaux féroces, les créatures fantastiques, les amazones … Grand combattant, chrétien convaincu, il est le fruit des amours d’une mère noble byzantine chrétienne et d’un père émir de Syrie, converti par amour à la fois chrétienne. 

Patrizia fuit séduite par ce héros hors norme, chevalier issu de deux gênes « Digénis », cette sentinelle (« Akritas »), ce vagabondu. Ce héros voua sa vie à la surveillance des frontières et à la protection des territoires dont il est issu contre tous les dangers. C’est un homme épris de liberté et solitaire, solitude que l’on peut rapprocher de celle de l’artiste. « Le héros est fabuleux, éclairant, un symbole d’équilibre entre les territoires, symbole de la confluence et des liens entre Orient et Occident » indique la chanteuse.  

L’artiste a mis en musique et adapté des poèmes qu’elle a choisis pour « leur pouvoir d’évocation intemporel » (Françoise Graziani). Ainsi, sommes-nous à la fois dans l’espace et le temps, dans l’oral et l’écrit pour faire résonner sons et émotions à l’unisson. 

Douze titres composent le répertoire d’ EPUPEA dans l’ordre chronologique du récit, de l’histoire du père du Digénis au parcours de celui-ci, de sa jeunesse à sa mort.

Entre les langues

Certains textes sont en italien, d’autres en corse, d’autres encore mêlent les deux langues. Les chants passent d’une langue à l’autre avec fluidité. C’est une véritable recréation. Le va et vient entre le corse et l’italien n’avait jamais été fait auparavant dans les différentes traductions et adaptations existantes à ce jour. Et comme le dit si bien l’autrice : « A la fin, on n’entend qu’une seule langue, celle de la poésie ».

On découvre dans cet opus des aspects jamais entendus de la voix de Patrizia. À la couleur particulière de sa voix (chant et chœurs) empreinte des accents de notre île, Patrizia joint une curiosité artistique et intellectuelle qui est toujours une source de surprise pour son public. Une collaboration fructueuse avec Loïc Pontieux aux percussions, Antoine Leonelli aux instruments à cordes pincées et aux arrangements, et Jean-Bernard Rongiconi aux claviers et à la direction artistique en création au Studio L’Angelina.

Avec finesse, Loïc Pontieux réalise aux percussions un accompagnement tout en subtilité qui met en valeur le travail de Patrizia. On y entend tout un panel de percussions méditerranéennes et orientales qui viennent colorer les mélodies (castagnettes, cajon, maracas, shimes, cymbales, tambours grecs et siciliens, cymbalettes, …).

Antoine Leonelli enveloppe avec douceur la voix de Patrizia dans des accompagnements faisant ressortir la mandoline, la mandole, l’ud, la guitare et la basse. Nous n’entendons au fil de l’album que des accompagnements en acoustique conférant un aspect de mise à nue, d’intimité dans l’histoire et les personnages. 

La conception graphique d’Armand Luciani ajoute à cette rencontre entre Méditerranée et Orient avec des visuels aux couleurs feutrées issues de la Corse et du Moyen-Orient.

Un chant d’émotions, de violence et d’amour

Il se dégage beaucoup d’émotion de cette création, on ressent le caractère du personnage qui a touché l’artiste. Les pièces oscillent entre violence et amour à l’image du héros. Paolo Odorico voit dans l’œuvre de Patrizia Gattaceca un écho à la pluralité culturelle circulant dans la Méditerranée mais aussi à celle présente au sein de la Corse où il y avait entre autres, une communauté grecque qui chantaient les chants populaires grecs. A travers l’adaptation de Patrizia, Paolo Odorico note la beauté du « je » qui s’effectue entre particularisme et homogénéité.

L’album s’ouvre sur un texte où la voix oscille entre voix parlée et voix chantée (Le Lodi). Le décor se pose, sur des motifs en ostinato à la guitare qui suivent les inflexions du texte. Un chœur  polyphonique bouche fermée vient parfaire cette atmosphère aérienne et irréelle. Est décrite ensuite l’histoire du père du Digénis (L’Emiru), comme un regard doux et bienveillant, avant de suivre le parcours du fils. E prudezze di l’Akrita raconte les combats féroces du Digénis où l’on perçoit musicalement ce cheval qui danse durant les batailles, dans cette création aux accents ibériques (palmas, castagnettes, …). Il Desiderio, mélodie fraîche et printanière, pleine d’espoir, fait ressortir la chaleur ensoleillée du registre grave de la chanteuse et décrit cette fougue de la jeunesse, jeunesse impétueuse, valeureuse, avide de découvrir le monde (écho à la jeunesse de l’artiste). Puis, comme son père avant lui, le Digénis enlève sa bien-aimée dans un rapt romantique. Le Lamentu di a mamma évoque la douleur de la mère de la jeune fille de ce rapt païen. Il est construit comme un lamentu traditionnel corse. C’est une monodie quasi a cappella, avec des sauts de quarte et des mélismes aux influences mauresques. Dans L’amore, la giovane (on ne cite jamais son nom) parle de son aimé dont elle fait l’éloge et de l’amour qui les unit. Ecrite en mode phrygien, la Phrygie désigne un ancien pays d’Asie Mineure situé entre la Lydie et la Cappadoce. Ce mode est en général utilisé pour des musiques dynamiques : il était souvent employé par les armées pour intimider l’ennemi. Ici, il fait clairement référence à la force et à la grandeur du héros. Voix et instruments sont à l’unisson ponctués par un contre-chant. Les chœurs suivent le modèle opératique et représentent la foule qui commente, grandissant au fur et à mesure dans un toniquecrescendo

Dans L’accunsentu, le héros triomphe d’une armée de 1000 hommes, menés par la famille de sa bien-aimée, venue la libérer. On perçoit dans la musique la retranscription du bruit des cavaliers pendant le combat. On y entend de nombreuses rivuccate comme un cri de victoire. Suivent alors E nozze des amoureux – mi-parlé, mi-chanté – tel un tango, description du cérémonial du mariage et de la fête flamboyante. Les mariés partent ensuite trouver un refuge dans la vallée de l’Euphrate. U giardinu et U Castellu décrivent la découverte de ce coin de paradis et la construction de leur splendide château jusqu’au toit en or. La musique s’éclaire, les harmonies deviennent lumineuses avec des ornementations, comme des dorures, autour de notes pivots.

Arrive le moment où le héros meurt, d’avoir bu trop froid, comme Alexandre le Grand dans le Roman d’Alexandre (A morte di l’Akrita). Et son épouse aimante le suit dans la mort (Che io muoia).

Un monde d’influences et les influences du monde

Dans l’album, les cultures se croisent et se rejoignent tant au niveau poétique que musical. Les nombreuses influences (corse, espagnole, grecque, italienne, phrygienne, orientale, …) font que l’on se sent en Méditerranée, une Méditerranée avec tout ce qu’elle peut comporter de richesses, aux confluences des cultures qui au final n’en font qu’une.

Patrizia Gattaceca est telle une conteuse. Nous sommes embarqués dans ce voyage à la fois proche et lointain, à l’univers poétique et délicat à l’image de l’artiste. Elle allie la recherche et la création pour témoigner du pouvoir de renouvellement des anciennes traditions poétiques et méditerranéennes dans cet album envoûtant.

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