Paru pour la première fois en 1961, La Crise de la Culture est un essai qui fait date dans l’histoire de la philosophie politique. Hannah Arendt y explore la brèche qui existe entre le passé et l’avenir et nous invite à penser notre temps. Une lecture nécessaire.

Par : Marc Duval

En lisant La Crise de la Culture, il apparaît évident que Hannah Arendt décrit un phénomène moderne. Un processus d’évolution de la société vers la société de masse, une disparition de l’autorité dans cette même société et donc le risque d’aboutir à un État totalitaire. Ce texte est donc une description et un avertissement.

Évidemment, il est surprenant de lire un texte aussi novateur (qui décrit à la perfection les mouvements progressistes et conservateurs actuels) et aussi précis dans son anticipation de notre présent. Mais il faut se souvenir de l’importance d’Hannah Arendt et de ses travaux. Ceux-ci fournissent un cadre d’analyse du monde simple et efficace, qui modèle son lecteur et sa vision du monde avec des mots de notre temps. J’ai utilisé les termes de « simple et efficace » car ils décrivent au mieux la valeur d’une théorie en fonction des explications qu’elle peut fournir en peu de mots.

L’objet décrit par Hannah Arendt, c’est la société occidentale et plus précisément sa branche aux États-Unis. Pour ce faire, l’auteur revient souvent aux origines grecques et romaines de notre civilisation, avant d’en arriver à la description du phénomène présent. Sa particularité : la fin de cette civilisation occidentale et donc la nécessité implicite de la refonder.

Une société de masse

Pour l’auteur, la raison de cette fin imminente est l’impossible conciliation de la Tradition, de l’Autorité et de la Religion, dans une société moderne de masse ; où la science nie toujours plus la place de l’homme, où le doute avilie toujours plus les discours traditionnels. La civilisation occidentale reposerait selon l’auteur sur ces trois piliers que sont la Tradition, l’Autorité, et la Religion. La Religion s’assure de maintenir la vérité de l’Histoire ; la Tradition transmet aux générations successives cette même Histoire ; l’Autorité est l’ordre hiérarchique légitime issu de l’Histoire.

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Hannah Arendt fut notamment à l’origine du concept de « banalité du mal ».

On sent chez Hannah Arendt une grande méfiance quant aux discours politiques, car ils sont un espace de liberté. Un de ces espaces discursifs qui sans échapper aux relations de cause à effet et donc aux vérités de fait, n’exclue pas un rapport relativiste quant aux vérités historiques et autres discours ; et donc parfois le recours au mensonge conscient ou non. Ce relativisme discursif est pour Hannah Arendt la caractéristique d’une société de masse, où il faut renoncer à établir une vérité historique unique, sans quoi cette société bascule dans le totalitarisme.

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Dans ce monde moderne, il y a les progressistes libéraux et les néoconservateurs. Les premiers assimilent autorité et totalitarisme. Ils veulent détruire les cadres étatiques pour s’assurer une liberté organisée et assurée ; que l’Histoire moderne va forcément leur donner selon eux. Les seconds voient dans l’Histoire moderne un processus de ruine et d’affaiblissement de l’autorité qui permettait l’existence de la liberté. Ils veulent restaurer les cadres étatiques et limiter la liberté au risque de la détruire pour la garder.

Refonder notre civilisation

Pour Hannah Arendt il faut savoir penser dans ce monde moderne, pour dépasser ces deux extrêmes qu’elle aide à se constituer avec ce texte. La seule solution à cette crise est si simple qu’elle rend cette dernière triviale. Il suffit de refonder notre civilisation grâce à une révolution sous la forme d’une réforme rapide et non-violente. Car pour l’auteur, les seules révolutions fonctionnelles sont non-violentes et ne rompent pas avec la Tradition. Il s’agit en fait d’établir une nouvelle instance religieuse en vue de légitimer de nouvelles autorités. Cette définition s’appuie sur l’exemple de la guerre d’indépendance des États-Unis. Elle paraît donc contre-intuitive aux lecteurs européens qui préfèrent plutôt parler de réforme profonde.

Le public de ce texte est clairement Étasunien. Et Hannah Arendt tente d’inscrire dans le roman national du Nouveau Monde l’idée qu’il faut constamment se réinventer et s’adapter aux réalités, afin d’éviter les pièges totalitaires qu’elle soupçonne. Il est étonnant que l’auteur utilise autant d’exemples de l’Ancien Monde pour décrire un phénomène du Nouveau Monde. Il faut sans doute considérer que l’Ancien Monde apparaît comme un modèle imparfait certes, mais supérieur pour l’auteur.

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