Le dernier roman de Rebecca Lighieri est une plongée au sein d’une famille dysfonctionnelle, où règnent les déconvenues et les vices, mais aussi la complicité et l’amour d’une fratrie qui grandit dans le dénuement au cœur des quartiers défavorisés de Marseille. Un roman choc.

Par : Caroline Vialle

Le titre claque sur les premiers chapitres qui viennent serrer le cœur de tous ceux qui ont eu des enfants, et des autres aussi. Le livre de Rebecca Lighieri s’ouvre sur la misère sociale, la misère intellectuelle, et la misère d’une enfance sordide terriblement racontée par les yeux et le cœur de ce petit garçon qui est le personnage principal. Aimé par une mère profondément malheureuse et soumise, peinant à défendre ses petits, les trois enfants vivent dans la terreur que leur inspire celui qu’ils ne peuvent appeler « papa ». La première page s’ouvre sur le meurtre de ce dernier et le soulagement des premiers.

Avec l’accent du Vieux-Port

Après deux ou trois chapitres pendant lesquels on respire difficilement, la boule au ventre, ce sont petit à petit les rayons de soleil de cette ville phocéenne, qui est aussi la mienne, qui viennent se poser de temps en temps sur la vie de ces trois jeunes enfants. Ils grandissent en trouvant refuge et affection dans les camps de gitans qui bordent leur cité au nord de Marseille, la cité Artaud. Et c’est véritablement avec l’explosion de joie « depuis nos cités sinistrées des quartiers nord jusqu’aux belles maisons de Perrier ou du Roucas Blanc », consécutive à  la victoire de l’OM en 1993, que le livre commence à chanter la mer et le soleil de Provence avec l’accent du Vieux-Port. Ce même soir, Karel touche à la vie et comprend que c’est le début de ce qu’il attend depuis toujours : sa part de bonheur.

« J ai bu beaucoup de rosé, mais pas assez pour ne pas être terrifié : après tout, je viens de déflorer leur fille dans la colline. Chez ces gitans qui l’ont accueilli, lui, sa sœur belle comme une déesse, et son frère handicapé, comme trois des leurs, il sait que sa fougue de jeunesse ne sera pas pardonnée » .

Malgré tout, rapidement, sa part de lucidité étonnante pour son jeune âge, et même son détachement aux choses et à ceux qui l’entourent, presque son absence d’émotions à certains moments, grandit comme une bête en lui qu’il ne peut maitriser. L’enfant, qui a depuis toujours analysé les signaux permanents lui permettant de déjouer les colères et les coups du père, a du mal à déverrouiller quinze ans de méfiance et de ruse. Jusqu’au drame.

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Le livre de cette ville

Au fil des pages, Marseille défile. Ses quartiers, ses codes, ses mots bien à  elle :

« De fait, l’attention des mecs va aux filles qui piaillent à l’arrière et se donnent un mal fou pour qu’on les remarque avec leurs robes bain de soleil, leur rouge à lèvres, leurs bracelets en pagaille, leurs sourcils épilés à mort et leur bronzage de folie. »

C’est le livre de cette ville, et le plaisir de ma lecture est accentué par l’évocation de certains lieux de mon enfance. Mais ce pourrait être n’importe quelle ville, n’importe quelle banlieue. C’est surtout le livre de cet enfant qui grandit dans la haine, le mensonge, la violence et la débrouille, et qui veut infléchir son destin en comprenant très tôt que cela passera forcément par des études. Et par la fuite de ce lieu sordide, loin de ses parents et de son premier amour, Shayenne, cette fille sulfureuse du camp de gitans dans lequel il a trouvé une deuxième famille dès la sortie de l’enfance.

Mais en suivant leurs règles, il sait qu’il devra forcément épouser leur fille. Et forcément épouser leur mode de vie. Alors Karel commence à élaborer des plans. Mais, contrairement à sa sœur dont le physique sublime l’a propulsée en haut de l’affiche, sera l’un de ces hommes qui perd toujours, n’échappant ni à  la violence ni à son destin qu’il qualifie de « minable ». Il n’est pas le seul.
Ce que l’on retiendra, c’est la capacité  qu’auront eu ces trois enfants, les deux frères et leur sœur, Karel, Hendrika, et Mourhad, handicapé et le plus maltraité, à rester soudés quoiqu’il arrive, là où beaucoup d’autres, qui ont souvent eu plus de chance dans la vie, échouent à s’aimer et créer une fratrie dont les liens sont indestructibles. Rebecca Lighieri

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