C’est vous l’écrivain de Jean-Philippe Toussaint est une invitation dans l’atelier de l’écrivain, une découverte de son processus de création, agrémentée de réflexions littéraires. Un ouvrage aussi brillant que captivant.

Par : Francis Beretti

Les éditions Le Robert viennent de lancer une collection inédite intitulée « Secrets d’écriture ». Parmi les « auteurs d’exception » qui inaugurent cette collection, les responsables ont choisi Jean-Philippe Toussaint lauréat du Prix Médicis en 2005 pour Fuir et du Prix Décembre pour La Vérité sur Marie. La mission qui lui a été confiée a été « d’ouvrir les coulisses de son écriture ».

Tout semblait prédestiner le jeune Jean-Philippe à devenir ce qu’il est devenu. Son environnement familial était en effet on ne peut plus favorable : son père était correspondant du Soir à Paris. Il avait un bureau dans la rue d’Anjou ; près de la gare Saint Lazare, et un dans la rue de la Loi, à Bruxelles. En été, il écrivait ses romans à Ibiza, sur la côte amalfitaine, et à l’île d’Elbe, peut-être. Sa mère gérait la librairie « Chapitre XII », où elle organisait des rencontres littéraires. Toussaint évoque ces rencontres avec un humour noir qui est l’une des facettes de son talent : l’auteur invité s’adressait à trente-trois femmes penchées en avant ; totalement déroutées par le comportement imperturbable de l’auteur à la voix inaudible. Au fil de l’exposé,

« les dames vieillissaient, certaines se trouvèrent mal, l’une mourut ; on l’emporta ».

Un lieu à soi

Et pourtant le jeune homme resta longtemps réfractaire à ce milieu. Le déclic se produisit en été 1979 au Portugal, après la lecture de Crime et châtiment. Quelques mois plus tard, il se lance dans l’écriture, avec en tête une image de scénario qu’il utilisera plus tard ; d’ailleurs, dans son roman à succès, la Salle de bain ; celle d’un huis clos. On se demande si cette situation de huis clos n’est pas la condition même de son écriture. Elle traduit la situation paradoxale de l’écrivain : en effet, pour rendre compte du monde, il doit se retirer du monde, avoir « un lieu à soi », « a room of one’s own » comme dit Virginia Woolf.

Dans ce processus de gestation, la Corse ou plus précisément le Cap Corse, à Erbalonga ou à Barcaggio, joue un certain rôle. C’est dans le petit bureau de poste d’Erbalonga, en novembre 1984 que Toussaint apprend que le manuscrit de la Salle de bains a été retenu par les prestigieuses Éditions de Minuit. C’est dans la grande pièce de la maison de Barcaggio où il se replie sur lui-même, comme un bernard-l’ermite, où il feuillette un Larousse des années 1950,

« ce pauvre vieux dictionnaire, tout déplumé, la couverture arrachée, comme s’il avait été écorché vif, une très jolie couleur, un peu rouille, un peu brique, des pages desquelles émanait cette odeur si particulière de poussière et de renfermé qu’ont certains livres de poche quand on les approche de la narine ».

Andropogon

Toussaint a une exigence d’écriture obsessionnelle, maniaque, qui va jusqu’à contrôler l’emplacement d’une virgule. Sa passion des lettres est si forte qu’elle l’a poussé à utiliser un mot, « andropogon », dont il ne connaissait pas au départ, la signification ! Mais, écrit-il avec une pointe d’autodérision,

« je deviens plus indulgent à mesure que mes jambes flageolent ».

Somme toute, Toussaint a pleinement joué le jeu. Il nous livre des considérations d’ordre pratique ; à son bureau, il a utilisé successivement une machine à écrire Olivetti ET 121, un APPLE Lc2 et un ordinateur iMAC 63. Ce sont là des signes de progrès personnels. Mais il aborde aussi la question de l’autobiographie, et la distinction qu’il faut faire à ce sujet quand on le lit :  

« le narrateur de mes livres n’est pas la personne privée que je suis ».

Il évoque aussi l’évolution du traitement des personnages, depuis Balzac qui décrivait le personnage dans les moindres détails, jusqu’aux « grandes expériences novatrices du XXe siècle où le personnage devient de plus en plus désincarné, multiple, parfois sans nom et quasiment abstrait » ; comme chez Beckett, Kafka, et Faulkner. Le récit de Toussaint se déroule sur un ton si naturel qu’on le suit volontiers.

« Il faut toujours essayer d’approcher le plus possible des secrets d’écriture de l’auteur, y compris ce qui lui a échappé à lui-même »

C’est un mot de Michel Bouquet qui parlait des exigences du métier d’acteur. On pourrait peut-être le transposer à Jean-Philippe Toussaint. In fine, en effet, il nous semble percevoir dans son essai une petite musique inquiète en sourdine : la motivation profonde des artistes, qui a traversé des millénaires, ne serait-elle pas une angoisse qui les a poussés à laisser des traces sur la paroi des cavernes dans lesquelles ils avaient trouvé refuge ?

À lire aussi : La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint

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Dans l’état d’esprit du grand peintre

 L’instant précis où Monet entre dans l’atelier (Les Éditions de Minuit, 2022)

 Jean-Philippe Toussaint vient aussi de publier aux Éditions de Minuit un petit livret, intitulé L’instant précis où Monet entre dans l’atelier inspiré par l’arrangement vidéo d’Ange Leccia « (D’)Après Monet » qui se tiendra au musée de l’Orangerie jusqu’au 5 septembre 2022.

L’auteur s’imagine dans l’état d’esprit du grand peintre au moment où ce dernier va parachever son chef-d’œuvre Les Nymphéas. Au fond, il n’est guère étonnant que cet ouvrage paraisse en même temps que C’est vous l’écrivain. En effet, si Jean-Philippe Toussaint réussit si bien cette projection mentale, c’est que le processus de création de Claude Monet correspond à son propre « secret d’écriture ».

Claude Monet dans son atelier (1926) © Gallica/BnF

« Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre ».

Substituez « bureau » à « l’atelier », et vous retrouvez des passages de C’est vous l’écrivain.

De même,

« La solitude, chez Monet, n’est pas un retrait ombrageux, c’est une condition de son art ».

Dans le domaine des lettres, l’exemple suprême (cité par Toussaint) de cette retraite féconde, est celle de Marcel Proust.

                                                      

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