Dans un court monologue intitulé « La Disparition du paysage », Jean-Philippe Toussaint nous livre les instants de perception d’un corps humain englué dans une réalité évanescente. Un écho réussi à l’incertitude des temps.

Par : Kévin Petroni

Dans un très bel ouvrage consacré au paysage, Michel Collot remémorait au lecteur que le paysage n’était pas le pays. Il s’agissait de “l’étendue de pays”. Soit cette perception du monde qui était discernée par notre vision. Le monde s’offrant à nous par notre histoire, notre désir et notre sensibilité. Or, comment est-il encore possible de parler de ce même monde quand nous ne parvenons plus à le percevoir ?

Dans La Disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint pose exactement cette question. À travers le récit d’un homme confiné dans son appartement d’Ostende à la suite d’un terrible attentat, Toussaint nous montre que la disparition du paysage est profondément associée au sentiment de la disparition de soi.

La disparition du paysage

Intituler son livre la disparition du paysage peut sembler paradoxal. Comment un homme fixant le monde par sa fenêtre peut-il se trouver dans l’incapacité de l’exprimer ? D’autant plus que, les yeux rivés sur le même décor et jeté dans un éternel présent, le narrateur lui-même semble accorder plus d’attention au réel. Au fond, à ce qu’il nomme “l’instant visible”:

Pourtant, ma conscience du présent n’est pas altérée, elle est même particulièrement aigüe, comme si la mise à l’arrêt forcée de l’ensemble de mes autres facultés me faisait soudain percevoir, avec une attention décuplée, affûtée, acérée, l’instant visible.

Plongé, certes, dans un présent sans fin, le narrateur dresse le récit d’une expérience hypersensible. Mais cette expérience hypersensible se trouve vite annulée par ce qu’elle donne véritablement à voir : l’idiotie du monde. Le narrateur se contente de voir ce qu’il voit, ce qui est.

En vérité, là commence le problème. Le narrateur regarde le monde, mais il est incapable de le percevoir. L’ensemble de l’espace qu’il a sous les yeux désigne quelque chose et renvoie bien à quelque chose ; mais il est incapable de l’appréhender. Cette opacité du sens est d’abord figurée par le brouillard : “Je me sens oppressé devant l’horizon que bouche le brouillard”. Puis, par le souvenir : “Quelque chose, toujours, demeure opaque”. Cette béance incite le narrateur à chercher la cause, l’origine de cette idiotie, la cause de cette absence du monde.

La disparition de soi

Quelle est l’origine de cette absence du monde ? Le récit, un monologue organisé comme un flux de conscience, se pose alors comme une introspection : chercher en soi la cause de cette béance. Toussaint

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Le trauma

Tout de suite, la question du trauma s’impose. Victime d’un terrible attentat, le narrateur semble incapable de se figurer dans un espace. L’absence du monde est avant tout absence au monde : “Je ne me souviens plus très bien de moi, de qui je suis, de qui j’étais plutôt”. Ou encore : “Ma conscience s’est éteinte”. L’accident a atteint le corps du narrateur. Sans ce corps, il n’est plus capable de s’inscrire dans une chronologie, et de se poser en tant que sujet dans l’espace. Le présentisme traduit le sentiment du narrateur. Celui d’être condamné à l’errance :

Je n’ai soudain plus de passé, plus d’histoire. Et, au-delà, il n’y a rien seulement un présent étiré à l’infini, dans lequel j’ai dû rester pendant des semaines, allongé sur un lit d’hôpital et maintenant cloué ici dans un fauteuil roulant à Ostende.
Le présentisme

Le présentisme, manifestation sensible du trauma, a aussi placé l’esprit dans un état de latence. À cet égard, il conduit le narrateur à éprouver sa mémoire “blessée, éparse et dissociée”. Il s’agit là de restituer une expérience sensible de la réminiscence, sous la forme de la lacune, de la discontinuité et de la fragmentation. Si le présentisme conduit le narrateur à d’ “intenses efforts” pour s’extraire de la béance, il ne le permet qu’en le renvoyant à une mémoire sans cesse placée sous le signe du soupçon :

Mais j’ignore jusqu’à quel point je peux encore me fier à ma mémoire.

Ou sous le signe de la dislocation :

Parfois, le rêve qu’on essaie ainsi de reconstituer n’est pas linéaire, c’est un puzzle dont l’image finale nous est inaccessible et dont on essaie en tâtonnant de reconstruire la figure, en assemblant dans son esprit des pièces éparses plus ou moins élucidées, qui ont, comme de vrais puzzles, les bords irréguliers - et déchiquetés”.
Expérience sensible de la blessure

De cette manière, c’est le trauma qui est restituée dans sa forme même, dans son expérience sensible. Ainsi comprenons-nous combien la vision du paysage est profondément liée à la vision que le narrateur possède de lui-même. La mémoire du trauma est aussi imperceptible que l’horizon :

Je regarde l’épais brouillard à travers la vitre, et il me semble que le monde extérieur a la même consistance que ma mémoire. Mon passé, enfoui dans des profondeurs indéchiffrables, se présente comme une vaste étendue informe et cotonneuse, dans laquelle je jette des coups de projecteur au hasard pour essayer de retrouver mes souvenirs.

En réalité, l’intrication entre le motif du brouillard et le motif de la mémoire atteste de ce travail particulièrement remarquable du narrateur qui consiste à faire du monde le reflet de sa propre absence :

Je passe toutes mes journées seul devant le mur de béton gris qui occulte ma fenêtre. Peu à peu, en l’absence de la moindre sollicitation extérieure, mon imagination commence à dépérir. Je m’affaisse, je ne suis plus qu’un vide, une absence.

Une métaphore du drame de la fin de vie

De fait, à travers cette articulation, le texte de Jean-Philippe Toussaint se présente comme “une métaphore du drame”. Celle d’un homme condamné à regarder un mur de brique qui lui coupe l’accès à la plage. Le mur de brique représente la disparition de cet homme.

Le texte fonde toute sa dynamique narrative sur le concept de la disparition. La disparition ne désigne pas la mort ; mais plutôt une progression vers la mort. Dans le cas qui nous intéresse, le fait d’ôter la vie progressivement : 1. La suppression physique. Le héros est incapable de marcher. Il est condamné à fixer la plage. 2. La suppression psychique. Le héros est incapable de concevoir les choses avec acuité. 3. La suppression visuelle. Le narrateur n’a plus rien à observer. Il plonge dans le noir. Un drame se met en place peu à peu sous la thématique de la perte de sens. Vision du monde, goût de la vie.

Dernière vision consciente

Le discours lui-même se place sous le signe de l’absurde. Un soliloque, considéré comme une “longue évocation grise et mélancolique”, sans but réel, si ce n’est de restituer les dernières paroles sensées d’un homme brisé par un accident. Témoigner pour autrui en restituant avec justesse l’expérience sensible et linguistique d’un homme condamné. Le but du texte est indéniablement là.

La fin de l’ouvrage de Jean-Philippe Toussaint est en ce sens remarquable. Le narrateur dit de son propre discours qu’il “est [sa] dernière vision consciente, la dernière intuition, le dernier instant visible de [sa] vie qui s’achève”. La vue et la perception dominent le passage. Or, il est tout de même étonnant que ces occurrences ne renvoient qu’à l’évocation d’une vie dont le principal trait demeure son opacité. Pas d’informations très fiables sur le narrateur : pas de nom, peu de choses sur son existence. Le texte renvoie à un des usages fondamentaux de la littérature : rapporter une expérience-limite, en l’occurrence celle de la mort, dans son propre langage. 

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