Avec une préface de Marie Ferranti, Eugène Gherardi présente La Corse de John-Antoine Nau aux éditions Albiana. 

Nul n’est censé ignorer depuis Arthur Schopenhauer que le monde est ma représentation et qu’il existe ainsi autant de mondes que de manières de voir, de sentir, d’embrasser ce qui est, ce qui nous échappe, pour lui donner une forme. Dès lors, en nous proposant une monographie sur La Corse de John-Antoine Nau, Eugène Gherardi nous invite à pénétrer dans l’île du premier Prix Goncourt, cette île « ignorée de (lui) » (P. 59), « bizarre et superbe » (P. 60), qu’il voudrait « sur mesure » (P. 60), conciliant un climat doux et une nature sauvage ; cette île dans laquelle l’auteur a vécu de 1909 à 1916, la vraie Corse (P. 70), décrivant « le col merveilleux » de Teghime (P. 62-63), « les grands rochers » de la route de Piana qui ramène son esprit du côté des Antilles (P. 186), le froid terrible des montagnes porto-vecchiaises, « ce trou porto-vecchiais » (P. 78) dit du Tournant de la marine ; cette île enfin qu’il a toujours perçu sous une perspective exotique, un espace étroit qu’il souhaitait quitter tout en l’appréciant, il l’a sans doute décrite comme peu l’ont fait à son époque, car ce que John-Antoine Nau a vu de la Corse, ce qui rend sa vision unique, ce sont les ravages de la Première Guerre mondiale : l’inquiétude de ne plus rencontrer que des vieillards à Porto-Vecchio, l’admiration pour le patriotisme des Corses (P. 122-123), le prix de cette guerre (qui) « nous coûte un bien énorme nombre de gens braves, bons et utiles » (P.127) dans les villages et les villes de l’île. La dernière citation est extraite d’une lettre écrite en 1915. Marc-Antoine Cianfarani lutte alors sur le front contre les Prussiens, pendant que John-Antoine Nau lui annonce déjà la mort de son pays. En effet, la Corse de John-Antoine Nau, à mon sens, c’est la Corse perdue ; c’est la Corse campagnarde de l’avant-guerre, la Corse qui n’a pas encore pleuré le sang des siens, la Corse qui ne tremble pas encore au son du glas, ce glas qui sonnera pourtant, au-devant de ses enfants, pour elle. La Corse de John-Antoine Nau, c’est la Corse de Murtoriu.

Cela dit, considérer que La Corse de John-Antoine traduit uniquement la représentation de l’île par cet auteur, c’est négliger une part conséquente du livre, c’est négliger l’interrogation posée implicitement par Eugène Gherardi dans sa présentation : quelle est la part de « corsité » en John-Antoine Nau ? Dans quelle mesure la Corse vibre-t-elle en lui ? Lorsqu’il écrit à son ami Jean Royère un commentaire à propos du « roman corse », Thérèse Donati, qu’il est en train d’écrire, John-Antoine Nau corrige cet intitulé : « […]c’est si peu corse, dit-il, que j’en suis honteux » (P. 131)  parce que, toujours selon lui, « ce n’est pas en six ans qu’on  “apprend la Corse“ ». Alors que le roman devait incarner le récit d’un monde que l’auteur avait fini par étreindre, celui-ci le rejette ; et il ne le rejette pas pour des raisons esthétiques – du moins, celles-ci ne sont pas avancées de manière précise -, mais pour un motif individuel, celui de ne pas avoir saisi la Corse, d’être en quelque sorte incapable de s’abandonner à elle, de vivre toujours dans son secret. C’est ce que révèle cette phrase adressée à Toussaint Luca : « ce qui est dégoûtant, c’est que je ne fais aucun progrès en corse ; mais c’est quelquefois bien agréable de ne pas savoir la langue d’un pays ». (P. 87) Pourtant, tout au long de sa présence dans l’île, l’identité de John-Antoine Nau ne cesse d’être modelée, traversée, habitée par la reconnaissance d’une part de Corse en lui. Ne signe-t-il pas la lettre 11 par le patronyme Gino (P. 71) ou encore la lettre 14 par Giovanni-Antonio Navetti (P. 74) ? Ne s’amuse-t-il pas lui-même à se considérer comme un Corse lorsqu’il écrit à Jean Royère « ça pue le « Continent » et les « Pinzuti » (P. 126) ? Bien sûr, ce n’est qu’un jeu. John-Antoine Nau n’a jamais renoncé au départ et, même si la Corse demeure sa plus longue terre d’accueil, elle n’en reste une étape de la vie d’un homme que l’on ne peut vraiment définir ou saisir.

C’est d’ailleurs ce dernier élément qu’il faut retenir de John-Antoine Nau : le point de fuite à partir duquel son portrait est esquissé. En d’autres termes, on évoquera son mystère, ce que Marie Ferranti qualifie très justement dans son propos introducteur de borgésien, lorsqu’elle interroge l’existence même de l’auteur : Nau connaissait Apollinaire et Matisse; Gide l’estimait beaucoup; Huysmans lui attribua son Goncourt quasiment en solitaire; pourtant, il se tait, ses livres se cachent et il voyage, il voyage beaucoup, mais il voyage dans la plus grande discrétion, il se couvre d’humilité, il s’offre le luxe de rester cet inconnu qu’Eugène Gherardi et Marie Ferranti tentent de réhabiliter à travers ce livre passionnant. Pour sûr, Nau est l’incarnation même de l’auteur au sens foucaldien du terme : dès que vous voulez le trouver, il éclate en autant de discours, de textes, de manières de se construire et de se déplacer au sein de ses livres, que l’éteindre nous est impossible. Nau nous fait donc entendre le sens que prend ce terme – No’- dans la Bible : éclatement.

Informations utiles

Eugène Gherardi, La Corse de John-Antoine Nau, Ajaccio, Albiana, 2016, 248p., 20 euros. 

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