Lors d’une déambulation nocturne au musée vénitien de la Pointe de la Douane, Leïla Slimani se laisse aller à l’introspection et part à la rencontre de ses fantômes. Un récit intimiste mais aussi un texte profond sur la création littéraire.

Par : Caroline Vialle

Le titre lui-même est mystérieux. Quelles fleurs ? Quelle nuit ? Pour qui ? C’est elle-même, cette fois-ci, qu’elle va mettre en scène. Leïla Slimani nous ouvre les portes de son intérieur, à la fois son bureau et son cœur. Son musée et ses émotions. Ce musée qui, pour une nuit, va lui appartenir tout entier. En fait, dans lequel elle accepte de se laisser enfermer, pour mieux faire ressurgir ce moi profond et qu’elle partage sans fard ni tabou. C’est au sein de la « Punta della Dogana, monument mythique de Venise » ; un ancien entrepôt qui recueille une parcelle de cet art contemporain, et pour lequel elle n’a jamais eu de sensibilité particulière, qu’elle va aller chercher ce souffle de vie essentiel à exprimer encore et toujours le meilleur de ce qu’elle a à donner.

« …ces moments de l’écriture où l’on tente de saisir l’ambigu, le flou, le gris. »

Leïla Slimani nous raconte sa nuit d’errance à travers des œuvres pour lesquelles elle va s’étourdir à comprendre « l’art ». Celle qui la touchera vraiment sera l’artiste libanaise Etel Adnan, peintre et poétesse qui la ramène probablement le plus à son art à elle : l’écriture.
Mais aussi à sa propre identité. Car toutes deux ont en effet grandi dans un pays arabe, toutes deux sont immigrées. Et femmes. La ramène-t-elle dès lors également à ses propres fragilités ? Ces fragilités dont elles semblent avoir tiré leur source d’inspiration. Et leur force.

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« Je n’ai pas peur de la mort….. C’est la fin des conflits et des malentendus. … Ce que je crains, c’est la résistance du corps. La déchéance…. »

Sa madeleine de Proust

Ainsi, ces œuvres qu’elle s’efforce d’interpréter à travers sa sensibilité, la font voyager dans ce qu’elle est profondément. Mais la ramènent malgré tout à sa propre création artistique, par le pont qui se crée entre cette exposition éphémère et la littérature. C’est un retour sur l’enfance par le galant de nuit qui est sa madeleine de Proust, et inévitablement la nostalgie d’un paradis perdu qui prend le dessus et ramène chaque lecteur à son propre cheminement. À ce que chacun laisse derrière lui en quittant l’enfance et parfois beaucoup plus.

« Exister c’était à la fois sortir de soi et de chez soi. Il ne pouvait y avoir d’individualité, de liberté, sans arrachement. »

De cette enfance passée dans un pays où la femme est entravée dans sa liberté par des mœurs ancestrales ; Leïla garde le souvenir d’une liberté à la fois autorisée, voire encouragée par la « cellule familiale » ; qui pour elle ne s’est pas faite prison, mais contenue à l’extérieur par les lois qui régissent son pays d’origine.
En parcourant avec elle ces œuvres qui lui deviennent de moins en moins hermétiques, et qu’elle nous rend vivantes et vibrantes, c’est sa part poétique qui s’exprime avec une force vive ; et ce, qu’elle nous parle d’enfance, de liberté ou d’attachement à un Dieu ou à un amour. 

Le dilemme intérieur


« Si nous ne pouvions plus croire à rien, il restait toujours la poésie qui,…., ne mourrait jamais. »

Et en parcourant avec nous ce qui la rattache à son père, elle ose se livrer avec un courage rare : s’il fallait choisir entre la disparition de son père et son destin d’écrivain, l’un ayant permis l’aboutissement de l’autre, elle reconnaît ne plus être sûre de rien. Mais de toute évidence, nous ramène à nouveau vers notre moi profond. Qui d’entre nous ne s’est jamais posé ce genre de dilemme intérieur, écarteleur et soulagé au fond de ne pas avoir à choisir ce que la vie se charge de choisir pour nous… ?

« Parfois je me demande…. Si je devais choisir entre ta survie et l’écriture, qu’est-ce que je ferais ? …. Les écrivains sont des monstres. »

Au bout de la nuit, c’est le retour au jour et à la vie italienne lui permettant de s’extraire de cet enfermement qui l’a amené à repenser les notions de liberté et de destin si chères à son cœur. Ce destin qu’elle a arraché par la force de l’écriture en ouvrant les portes d’un « eldorado ».

S’agit-il finalement du galant de nuit, ou les fleurs de Leïla Slimani sont-elles tout simplement les œuvres d’art et ses pensées vagabondes qui délivrent un parfum à la fois doux et nostalgique de sa nuit au musée ? 

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