Napoléon n’eut pas avec sa foi un rapport constant et apaisé. Et même au crépuscule de ses jours, il fut assiégé par le doute. Dans un ouvrage brillant, Philippe Bornet revient sur le lien à la fois politique et tourmenté qu’il entretint avec la religion.

Par : Francis Beretti

Parmi les innombrables études consacrées à Napoléon et qui ne cessent de fleurir en cette année du bicentenaire de sa mort, il n’y en aurait que quatre ou cinq qui examinent l’attitude de l’empereur face à la religion. C’est le thème qu’a choisi Philippe Bornet dans un ouvrage qui vient de paraître, intitulé Napoléon et Dieu.[1]

Voici la déclaration de foi de l’auteur :

« Il était temps de reprendre le dossier avec un œil neuf, et je m’efforce de poser ici, sur la foi de l’Empereur un regard global, replaçant les pensées et les actes dans leur contexte, accordant plus de prix aux actions qu’aux écrits, et aux écrits qu’aux paroles, sans oublier qu’on n’est pas le même enfant, adolescent, adulte agonisant. Napoléon en personne connut le doute et les préjugés de son temps sans jamais renier son baptême catholique ».

Philippe Bornet est clinicien, ancien journaliste, et l’auteur d’essais, de guides pratiques, et de romans historiques. Notamment La Furia, Bonaparte en Italie préfacé par le général Lacaze, (France Empire 2002). Sultan Bonaparte, préfacé par l’historien militaire Jacques Garnier (E-Dite 2008), et Who wants to kill Bonaparte ? (Amazon USA, 2018 avec l’agrément du Prince Napoléon).

Il compose son livre par dossiers successifs, qui, grâce à sa pratique journalistique, permettent une lecture aisée. Il s’agit souvent de rappels de faits connus, mais qui ne manquent pas de piquant. Napoléon a tenté de se suicider à deux reprises ; de ses deux mariages, aucun n’est valide religieusement. Il était fier d’avoir un ancêtre « bienheureux » (le capucin Bonaventure Bonaparte, de San Miniato). Il éprouvait de la nostalgie d’avoir perdu la foi de son enfance. Même après l’excommunication du pape, ce dernier a toujours éprouvé de l’affection envers lui. Philippe Bornet cite une confidence de l’empereur exilé qui a l’accent de la sincérité :

« J’ai eu besoin de croire, j’ai cru ; mais ma croyance s’est trouvée heurtée, incertaine, dès que j’ai su, dès que j’ai raisonné ; et cela m’est arrivé d’aussi bonne heure qu’à treize ans. Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément. Dieu le veuille ! Je n’y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux ; je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur. Toutefois dans les grandes tempêtes, dans les suggestions accidentelles de l’immortalité même, l’absence de cette foi religieuse, je l’affirme, ne m’a jamais influencé en aucune manière, et je n’ai jamais douté de Dieu : car si ma raison n’eût pas suffi pour le comprendre, mon intérieur ne l’adoptait pas moins. Mes nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment ».(2)

Le point de vue de Tulard

Nous ne nous risquerons pas à porter un jugement sur la valeur scientifique de Napoléon et Dieu. Voyons plutôt ce qu’en dit un expert en la matière, Jean Tulard, dans sa préface : « Philippe Bornet, excellent connaisseur de l’histoire napoléonienne, nous propose un magnifique sujet. […] Il tient compte des doutes, des hésitations, des regrets derrière les apparences et les déclarations […] Avec d’abondantes citations, il nuance les affirmations des contemporains ».

Notons au passage le point de vue de Tulard sur le sujet : « Malgré les terribles persécutions qui frappent autant les protestants que les catholiques, la foi chrétienne ne s’éteint pas. Bonaparte en tire les conséquences en faisant du catholicisme une religion d’État. Par calcul politique plutôt que par conviction religieuse. Déjà en Égypte il avait montré qu’il était prêt à se convertir à l’islam pour des raisons d’opportunité. […] Le sacre […] montre chez Napoléon le souci d’assumer le passé chrétien de la France. Mais c’est un bon moyen de marginaliser le futur Louis XVIII qui n’a pas reçu l’onction religieuse. […] L’invention de cette Saint-Napoléon célébrée en grande pompe le 15 août, date de la naissance de L’Empereur, fait de la religion avant tout un instrument politique ».

Une énigme cruciale

Notons enfin que les recherches de Philippe Bornet l’ont amené à mettre en relief une énigme cruciale dans la problématique qu’il a choisie. En effet, Bertrand croit comprendre que Napoléon, à la fin de sa vie : « paraît dire qu’il n’y a rien après ». Or, cette phrase a été biffée dans les manuscrits détenus par les Archives nationales. Elle est biffée d’une encre noire différente de celle qu’utilisait Bertrand à Sainte-Hélène. De plus les deux mots « il paraît » sont écrits au crayon et en dessous ; sans qu’on sache qui les a tracés. Les Carnets de Bertrand, d’une écriture fine et serrée ont été transcrits par Ernest Razy et Fleuriot de Langle, « qui ont l’entière responsabilité de cette interprétation ». L’historien François Houdeck, qui prépare une réédition de ces Cahiers, ne retient pas cette phrase.

À lire aussi : Napoléon christique

Mais alors, quel est le fin mot de l’histoire ? En dernière analyse, de façon tout-à-fait inattendue, nous voilà transportés en Corse, dans le Rustinu, à Bisinchi, village natal de l’abbé Angelo Vignali. Philippe Barnet se demande si dans les archives de l’abbé Vignali, le témoin de l’agonie, le confesseur, le confident de son compatriote déchu, ne se trouve pas la clé de l’énigme.


Bibliographie

[1] Philippe Bornet. Préface de Jean Tulard. Napoléon et Dieu, Editions Via Romana, publié le 20 mars 2021

[2] Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène,  Le seuil, 1968, p. 420

                                    

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