Alabama song, Gilles Leroy

Mercure de France , Goncourt 2007
 
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Zelda Fidzgerald, connue, comprise par moi depuis si peu de temps…Un livre au titre emblématique, celui d’un disque des Doors orné du beau visage de Jim Morrison, Alabama Song. Elle est morte il y a plus de 60 ans, en mars 48, dans l’hôpital psychiatrique de Caroline du sud où elle était enfermée pour la énième fois (sans doute victime d’une bipolarité qui de nos jours aurait été vite diagnostiquée et suffisamment jugulée). Elle n’avait que 47 ans mais si l’on en croit sa fausse autobiographie écrite par G. Leroy, elle se sentait déjà très vieille, usée. Elle périra avec une vingtaine d’autres personnes, dans les flammes de son dernier refuge, de sa dernière prison de luxe.
Pourtant elle aurait pu être la plus heureuse des femmes.

Le début de ce « roman de vie » la révèle jeune fille gâtée, blonde aux yeux noirs, attirant les hommes comme un lampadaire des milliers de papillons. Elle a tout : son père a de l’influence. Il est un juriste à la réputation bien assise et elle est un bon parti. A la maison, maman est très compréhensive mais du côté du père, austère, aucune tendresse, trop d’indifférence, d’incompréhension. M. Sayre ne comprend pas cette enfant frivole, aux propos et aux comportements si souvent déplacés.
Les jeunes militaires de la base proche courtisent ce bijou fascinant, cette provocante poupée dont le souci n’a jamais été la réussite scolaire, la bonne réputation ou l’entretien d’amitiés avec les autres « filles à papa » du coin ; elle, elle veut exister, pas vivre ; elle veut transcender son statut de future femme de notable, elle veut mieux, elle rêve d’Ailleurs, d’Absolu.
Elle tombe amoureuse d’un jeune homme du Minnesota, un lieutenant qui lui assure que bientôt il sera célèbre parce que ce qu’il écrit est irrésistible, qu’il est sûr de sa valeur d’écrivain ; et son rêve de gloire devient le leur. Pour lui, elle quitte son berceau, sa sécurité, ses gamineries. Elle ignore qui il est vraiment mais elle le trouve « joli », aime le défendre quand on l’attaque sur son infériorité sociale ou ses autres faiblesses.
Enfin vient la reconnaissance. Elle constate enchantée qu’il avait raison, qu’il tient ses promesses ; elle se sent muse, élue et admire son grand petit homme. Son premier roman, L’envers du Paradis, connaît un succès retentissant ; Scott Fidzgerald devient la personne qu’on s’arrache, l’auteur en vogue. Le champagne coule à flots, ils sont jeunes et sont emportés dans ce tourbillon, en plein cœur d’une Amérique qui découvre sans assez de recul de nouvelles libertés. Ils se marient, voyagent en Europe, séjournent sur la Côte d’azur. Leur fillette, Frances, surnommée Scottie, les accompagne.

Mais une blessure insurmontable conduit Scott aux excès, à l’indifférence, à la goujaterie aussi ; elle découvre peu à peu sa veulerie, sa dépendance à l’alcool. Celui qu’elle avait placé trop haut, elle en prend conscience, n’est pas capable de dépasser le moment présent , n’a pas l’équilibre suffisant pour continuer à l’aimer. Et leur amour, leur bel amour meurt sous les piques, les attaques, les bassesses du quotidien, fait de problèmes d’argent, de trahisons, de regrets…
Zelda apparaît dans cette œuvre de Gilles Leroy comme un être consumé par les feux de cet amour toxique, destructeur ; elle était une artiste mais celui qui aurait pu jouer le rôle de révélateur l’a dépossédée de son enthousiasme, de sa force, de son talent, de ses créations. Elle dansait, peignait, et surtout, seule, malheureuse, ayant conscience du vide de sa vie, elle écrivait ; son époux, à la plume stérile, s’est souvent permis, pour gagner quelques sous, de signer ses textes, sans même l’en prévenir.

On peut éprouver divers sentiments à lire ce roman qui n’en est pas vraiment un ; mais on doit saluer le talent de Gilles Leroy qui a su saisir ce qu’il y a d’indicible dans ce cœur immense et fier qui s’est aliéné. Son écriture est forte, répondant au néologisme d' »impressive » ; les phrases en disent tant, parfois en quelques mots! Francis Scott Fidzgerald, ce grand auteur, pour les amoureux de Gatsby ou du Dernier nabab est peu à son avantage et en tant que lecteur, on est un peu gêné de découvrir un portrait aussi peu flatteur…et cependant tout est si plausible! Etait-il le malheureux dépeint, ce génial « mignon »capable des pires calculs et manigances et qui n’hésite pourtant pas, alors qu’il est ruiné, à assurer à celle qui a été son seul grand amour, Zelda, les meilleurs établissements de santé mentale ? Est-il victime de la sympathie que Gilles Leroy manifeste à Zelda ?
Il faudrait lire les autres ouvrages parus à ce propos ; je pense notamment à la biographie écrite par Jacques Tournier, excellent traducteur de Fidzgerald (intitulée Zelda, chez Grasset)
Lisez et jugez-en ; comme de nombreux lecteurs j’ai adoré ce livre dont on ne se lasse pas.

Marie-France Bereni-Canazzi

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