CINEMA – Gerard Guerrieri, réalisateur, propose une analyse des films de Steven Soderbergh et d’Andreï Tarkovski, Solaris.

Il fut un temps où lorsque je me couchais, après le JT du soir, je me disais d’une manière presque non-sérieuse que autant demain les Russes allaient nous envahir…

Faut dire qu’à l’époque les soviétiques envahissaient subtilement jusqu’aux séries télés américaines (elles même envahissant les télés françaises), mais heureusement David Vincent était là pour lutter contre les Envahisseurs (venus d’on ne sait où, et vu leur accoutrement il devait y faire froid). Et lorsque les envahisseurs débarquaient, c’était tel une sortie d’usine de l’est ; à la mode de l’ouvrier du mérite du quinquennal caucasien, un véritable délit au faciès slave. Ils devenaient tout rouges-drapeau au mourant. Et le vide spatial était en fait la métaphore des pays de l’est. Et un rideau de fer en guise de stratosphère. Oui, étant enfants nous subissions des œuvres anti-soviétiques sans le savoir… Mais revenons en 1961. Sorti alors un livre polonais qui a cela d’intéressant qu’il fut adapté aux normes filmiques soviétiques puis réadapté aux normes hollywoodiennes : Solaris, de Stanislas Lem de Andreï Tarkovski, de Steven Soderbergh.


Le docteur Kris Kelvin est appelé à l’aide dans la station orbitale Prométhée qui est en orbite autour de la planète Solaris. Les quelques membres survivants de l’expédition chargé d’étudier Solaris ont plus ou moins pété un câble, sont en plein stress et crise de paranoïa entre prozac et xanax. La tentative de communication avec Solaris n’y est peut être pas étrangère… Stanislas Lem, écrivain polonais de science fiction, écrit un livre en Pologne pendant la guerre froide (mais un peu chaude quand même), narrant l’histoire d’une tentative de communication entre une pensée humaine et une entité extraterrestre.

Et comment communique l’étranger ? Il ressuscite la personne décédée qui a le plus compté dans la vie de l’humain en question. Ah ? Alors Kelvin arrive dans le vaisseau, s’aperçoit que ça ne sent pas la rose, et puis le voilà confronté à Harey, la femme qu’il a aimé et qui s’est donc suicidée voilà dix ans (par la faute de leur amour, apparemment compliqué), de quoi bien plomber le week-end. Si encore il ne s’agissait que d’une simple apparence, mais non ! Elle dispose de toute sa personnalité et en plus elle se marre. La conne.

En fait on peut se demander si au lieu de communiquer, l’intelligence extraterrestre ne chercherai pas plutôt à nous mettre dedans. Communiquer par la hantise… N’être encore de ce monde qui n’est pourtant pas ce monde. Pourquoi raviver l’ex-flamme ? Pourquoi tout ce re-temps ? Toutes ces re-caresses ?… Ça sent le re-sucé. A moins qu’elle ne re-meurt… Le climax du livre, et des films. Que cherche à nous dire un être qui nous met en face de notre défaite ? Qui expérimente notre néant ?

Lorsque les extraterrestres sont méchants c’est plus simple, à ce compte je préfère encore affronter l’Alien, le rire du Prédator ou les vilains insectes de Starship troopers, y a qu’à tirer dessus… Mais s’il faut établir une communication, là ça se complique. Pas tout le monde dispose du Téléphone maison. Mais dans le cas qui nous intéresse, le truc c’est que l’extraterrestre en question n’est autre que l’océan qui recouvre la planète Solaris. Ou comment parler-vous à votre océan ??…


L’été, alors que je me rend à la plage de Griggione, c’est vrai que j’y pense pas de prime abord. Quand bien même j’aurais ce don, ce serait pour juste faire scapper les méduses. Je vois pas ce que je pourrais demander d’autre à la mer Tyrrhénienne.


A moins que l’océan en question ne soit qu’une vague représentativité composite d’une réalité donnée. Par exemple la Pologne en 1961. Recouverte par un océan idéologique, l’océan d’URSS (USSR pour les intimes) qui en 1945 a tsunamisé une bonne partie de l’Europe, depuis la demi-Prusse jusqu’à Byzance.

Et ton océan te ramène des gens morts en plusieurs exemplaires par vagues scélérates. Et on est dedans jusqu’au cou… Un peu comme le docteur Kris Kelvin, ou Stanislas lui même ; écrivain d’est ballotté d’interdictions en exclusions (de l’union des écrivains). Oui Stanislas, faut que tu trouves le moyen de dire les choses sans les dire. La science fiction est ce qu’il y a de mieux pour ça. Tu leur dis que ton récit se situe loin dans le temps et l’espace, que l’océan devient un kamarade du Komintern qui n’y verra aucun rapport avec leur macédoine soviétique. Histoire d’éviter que le parti en fasse tout un pataquès et tout impact de Varsovie.

Le principe est posé. l’Océan de Solaris recrée des êtres de chair et de sang, exhumés de la nostalgie des habitants de la station. Et si de fait Kelvin (re)tue la revenante ; elle revient ! Pour sa santé mentale, Kelvin n’aura d’autre choix que de tuer successivement chaque revenante. T’auras beau planquer les assiettes et le rouleau à pâtisserie. T’iras d’hécatombes en hécatombes, jusqu’à te retrouver ? Te perdre ? Te reperdre ? Oui, ton océan met en abîme la femme de ta vie, ton trop plein de sentiments, trop profonds, t’as plus pied, abîmes d’abysses… C’est à une véritable remise en question de l’identité humaine que nous convie Stanislas Lem. Une réflexion intrinsèque sur l’usage et les errements du devenir humain.

Le livre n’a pas été interdit par la censure du soviet, le symposium du parti n’y a vu que du feu. Au delà du contenu, je pense de même que l’astuce du récit, c’est l’absence de dénouement, un manque de fin qui donne un sentiment d’ouverture à toutes les possibilités d’un socialisme en devenir, d’une identité neuve, renouvelée et en totale évolution -mais dans la réalité en totale déflagration- car toutes communications entre Kelvin et sa(ses) revenante(s) s’avèrent successivement vouées à l’échec. Sur ce coup t’as été le plus malin, Stanislas ; les bolcheviques avec le poignard entre les dents n’y ont vu qu’une histoire d’eau.

Chouette ! Faut donc en faire un film… Et c’est Tarkovski qui s’y colle en 1972 (un autre abonné de la censure d’Etat). Ce Solaris là nous embarque tel une longue rêverie oisive, en suspension, Tarkovski kiff la lenteur. Et puis il rajoute ses trucs à lui. Il s’intéresse à l’enfance de Kelvin (la mémoire). Il expose les revenants des autres membres d’équipage du vaisseau (l’autre de l’autre). Mais c’est surtout sa fin qui est pertinente. Kelvin se retrouve dans sa maison d’enfance. Celle-ci est au milieu d’un petit îlot, au milieu de l’océan de Solaris, qui a donc restructuré et recrée le passé de Kelvin. En a-t-il fait un homme libre ? Un captif ? Reclus de son passé dont il n’a pu s’affranchir, victime d’un passé pérenne…

Mais ça c’est trop compliqué pour Hollywood, qui en 2002 s’en tiendra juste à l’histoire d’amour entre Kelvin et sa morte-vivante et point barre. Même si dans le fond c’est logique, vu que la guerre froide n’est plus, peu importe les métaphores du pouvoir océanique-soviétique. Le film est très bien mené, cette version a ceci de subtil qu’elle introduit les flash-back inhérent à la vie du couple. Steven Soderbergh, le réalisateur, oppose la notion de mémoire avec celle de réalité, reprend la problématique de la perpétuation du souvenir de la personne défunte vivant dans la mémoire de celui qui reste vivant. Encore de la mise à l’épreuve existentielle pour Georges Clooney qui se retrouve à tourner en rond dans sa propre mémoire. Tant qu’il aura du café, anything else ?…

Le marc d’océan… Oui au fait, quelle est donc la vrai nature de cet océan pensant ? Tout dépend de la position de l’observateur : Depuis la Pologne soviétisée, Stanislas Lem invoque le concept du  »dieu imparfait » ; tel un alchimiste qui expérimenterait diverses formules, sans savoir où il va, et qui s’en fout en fait ! (Comme l’était le pouvoir suprême envers les pays satellites)

Tarkovski, situé au cœur de la mère patrie, y voit une science sans conscience (comme dirais Rabelais), tel un mécanisme de reproduction automatique, voire bureaucratique. Mécanisme aussi bien reproducteur que destructeur, une  »ruine de l’âme » en quelque sorte (comme redirait Rabelais).

Depuis Hollywood, avec son recul géographique et temporel, Soderbergh perçoit une espèce de professeur, ou plutôt un maître initiatique, mais qui se serait trompé de chemin. Sans boussole. Sans Das Kapital. Un alchimiste, un bureaucrate, un prof, mais qui ont tout faux ;  » Il n’y a pas de réponses, il n’y a que des choix « . Choix de l’enfermement. De la noyade… L’océan aurait pu s’appeler Charles Quint ou Staline, les polonais n’en sont plus à un Saint-Empire-Romain-Germanique-teutonique-soviétique près !

Et à présent, complètement autre chose. Dès que Saroumane passe à l’ennemi et pactise avec le noir pays du Mordor, sa belle vallée verdoyante de l’Isengard passe du vert au gris (au vert-de-gris !), transformée en un immense club de genèse hitlérienne. Les arbres sont remplacés par des forges. Le sous-sol devient un salmigondis de bas hauts fourneaux servis par des orques quinquennaux stakhanovistes. Ils tapent sur des épées rougeoyantes pour envahir la Terre du Milieu occidental. Oui, l’ouest a aussi fabriqué ses allégories d’est, ou nord-est, ou sud-est…

Ce qui nous permet de conclure au choix, selon son idéologie : JRR Tolkien s’était aussi risqué à la chose dans le Seigneur des anneaux, avec sa représentation des régimes totalitaires du Mordor et sa deuxième tour surmontée d’un œil (de Moscou). JRR Tolkien s’était aussi risqué à la chose dans le Seigneur des anneaux, avec sa représentation des régimes totalitaires du Mordor et sa deuxième tour surmontée d’un œil (de chat du Cheshire).

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