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Prix

Tout ce qu’il faut savoir sur le Prix Musanostra

Chaque année l’association Musanostra met à l’honneur 2 livres, l’un en français, l’autre en corse, signifiant aux auteurs et lecteurs le plaisir pris à les lire et leur qualité.

Les délibérations de notre jury sont longues, parfois âpres, et supposent de nombreuses lectures : le prix récompense toujours une œuvre de l’année précédente et prend en compte de nombreux critères, avec toujours une grande exigence.

Ornés d’un bandeau rouge reconnaissable portant la mention Prix Musanostra ou Premiu Musanostra, suivis de l’année de remise du prix, ils sont bien visibles en librairie et sont choisis par de nombreux lecteurs ou curieux qui nous font confiance. Les livres primés sont dès lors valorisés.

La première année, en 2018, nous avons remis nos prix à Paula Bussi pour Piccule piccule storie (Les Immortelles) et à Jean-Noël Pancrazi pour Je voulais leur dire mon amour (Gallimard) ; l’année suivante à Stefanu Cesari pour Bartolomeo in cristu (Eoliennes) et à Carole Zalberg pour Où vivre (Grasset).

Cette année 2020, U Premiu Musanostra revient à Jean-Luc Luciani pour son excellent ouvrage Musa chi parte da Corscia (Piazzola) et à Julien Battesti, pour son très beau roman L’imitation de Bartleby (Gallimard).

Concours

Cuncorsu Musanostra- aprile 2020

Eccu, i tituli finalisti, scelti da a ghjuria à u cuncorsu Musanostra in lingua corsa :

3———-L’ottu d’aprile 2020 :

Eccu, ci simu!
Dopu à deliberazione virtuale, u scrittu laureatu di l’edizione 10 di u cuncorsu in lingua corsa hè

Zitella di a luna.

l’autore hè

Francesca Graziani

E nostre felicitazioni à l’autore. U so nome serà cumunicatu dumane, dopu à e ricerche necessarie, chì u votu si face nant’à scritti anonimi.
Sò stata felice di priside sta ghjuria è, à quelli chì ci anu participatu, vi vogliu ringrazià.

A nostra gratitudine à i candidati chì, tutti, ci anu datu u gran piacè di vede l’energia di a lingua è a brama di scrive.

Pensemu à Petru Vachet-Natali, chì anch’ellu ne seria statu felice.
Vi speremu numarosi ancu di più pè scopre i novi temi da quì à pocu.

A presidente di a ghjuria, Marianne Laliman

2—— —-Sò trè avà i scritti in cumpetizione pè u premiu di u cuncorsu Musanotra in lingua corsa :

 L’Alloghju,

In u mondu di a notte.

Zitella di a luna,

u 6 d’aprile Mariana Laliman

—————————————————————–

1 -u 5 d’aprile, eranu cinque…

Disincantu, In u mondu di a notte, L’Alloghju, Monte Lucciana, Zitella di a luna.

Mariana Laliman

Presidente di a ghjuria

Articles

Je reste roi de mes chagrins

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente Philippe Forest -Je reste roi de mes chagrins publié chez Gallimard, 2019.

Qu’est ce livre ? Un roman, comme indiqué sur la première de couverture ? Mais on est bien proche du théâtre, avec des répliques, des didascalies !

Et de l’essai aussi, beaucoup ; de l’autobiographie, mais si peu si on y réfléchit, même si c’est le Je qui éclaire et parfois parle d’expérience.

Le titre, magnifique et énigmatique, est tiré de  Richard II car Shakespeare, convoqué ici, -tout comme Churchill- apporte quelques clés à qui veut comprendre ce qui se joue . Le monde entier est une scène, pour reprendre les mots du grand auteur anglais, qui n’est pas seul à le penser. 


Un cheminement, un questionnement, des évidences…

De ses goûts, puisqu’il y a une belle place faite à l’Angleterre, de sa culture, du mélange des genres et des formes de créations , à travers des exemples  d’oeuvres , par des portraits…cela semble ambitieux mais c’est cela dont il est question dans cette dernière oeuvre de Philippe Forest.

Pourquoi le spectateur ou le lecteur se retrouve t-il si vite et si formidablement dans les rôles et les personnages ? Est ce là la force du théâtre, de l’art dramatique comme de tout art ?

 Belle réflexion où textes , oeuvres d’art, moments de vie, propos, voix, couleurs, tout se tricote. « De toute éternité la même pièce se joue » nous dit l’auteur page 83

On termine ce livre sur un tableau de Churchill , en quête de luminosité et de couleurs, qui dans Painting is a Pastime souligne l’impact de l’inspiration et du geste créateur pour donner du sens, changer ce qui est, pour transcender, sublimer et ravir « l’oeil des  créatures célestes ». 

Le rôle de l’art en fait, décliné en 278 pages, d’une écriture limpide, vivante, et hypnotique, toute ponctuée de façon originale et efficace ; au départ, comme un aveu « La vie, ma vie, je l’ai toujours vue ainsi : à la façon d’une sorte de spectacle. Ou plus exactement : à la manière d’une répétition. »

C’est décidément l’un de mes auteurs préférés.

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Articles

Nouvelles § Histoires courtes de Pierre Lieutaud

Il faut lire sans tarder ILLUSIONS, Nouvelles § Histoires courtes de Pierre LIEUTAUD.

par Françoise Bastien

Quatorze courts récits nous conduisent dans des territoires singuliers, de la Pologne à Israël en passant par l’Espagne, Cordoue ou Florence, par des lieux non identifiés et pourtant familiers.

Dans une langue superbe, l’auteur visite avec la sensibilité qu’on lui connait les thèmes de la mère, de l’exode, de la guerre, de la vieillesse, de la mort, mêlant subtilement le réel et l’imaginaire. Chaque histoire est vraie et pourrait être fausse ; chaque récit est inventé mais il s’inscrit pourtant dans le réel. Cette porosité entre l’illusion et la vie traverse toutes ces nouvelles.

C’est toute l’absurdité de l’action humaine qui se joue : la sentinelle qui garde seul une plage où débarque une foule de soldats ennemis, un émigré qui tente d’échapper à la surveillance d’un fonctionnaire décérébré d’un pays totalitaire, ou encore une intervention divine qui favorise la fuite vers la terre promise ou épargne la ville d’un bombardement programmé.

La sauvagerie du monde, c’est par l’imaginaire que Pierre Lieutaud s’en émancipe, en donnant vie à des figurines ou en animant les femmes d’un tableau des Offices apportant chaque nuit au peintre des ballots de ciel bleu pour colorer leur iris.

Nous voguons dans l’imaginaire et la poésie au chevet de la tragédie. A chaque page, on mesure l’absurdité du monde et la souffrance des hommes. Et pourtant, c’est sur la terre qui est parfois si jolie que l’auteur arrime chacun de ses récits. C’est dans un paysage lumineux ou hostile, sombre ou coloré mais toujours vivant que les histoires se déploient. Parce-que vous l’aurez compris, l’auteur nous donne aussi à lire des tableaux et à entendre le chant de la nature.

Il paraît que les médecins sont devenus davantage des techniciens du corps. Il fût un temps pas si lointain où l’on faisait ses humanités pour soigner les hommes. Pour notre plus grand bonheur, Pierre Lieutaud est de ceux-là.

Françoise Bastien

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Corsi-Americani. de Jean-Dominique Bertoni

une proposition de Janine Vittori

Le cinéma Le Fogata de Lisula (Ile Rousse) vient de présenter en avant-première, Corsi-Americani, l’excellent documentaire d’un jeune calvais très prometteur, Jean Dominique Bertoni.

Le film suit le parcours de trois insulaires qui ont décidé de partir, d’abandonner pour un temps leurs attaches familiales, afin de vivre leur rêve américain. Julie et Cédric sont des enfants de Balagne comme le réalisateur. Ghjuvan Micaelu , originaire du Cap-Corse, est lié lui aussi à Calvi ,et donc tourné vers la mer et  le voyage. Leur formation, leur profession, contenaient en germe le désir de découverte, l’envie de liberté et le goût du défi. Une pâtissière, un musicien, un scientifique. Dans ces métiers il faut fuir la routine, quitter les chemins trop balisés et inventer chaque jour. 

Le documentaire nous les présente dans ce nouveau monde américain. La joie de Julie éclaire l’écran. Jean-Dominique Bertoni fait éclater son sourire sur l’image. Il nous la montre dans le restaurant de Palm Beach, tout en concentration, penchée sur les gâteaux qu’elle réalise comme des oeuvres d’art, et il s’attarde sur son visage que la  passion de la création illumine. 

Même bonheur chez Cédric, même si la maturité lui permet de ressentir les difficultés de l’exil. Il mesure les empêchements que présente la nouvelle vie : l’impossibilité de se faire vraiment des amis dans ce pays tourné exclusivement vers le travail, les façons de vivre si différentes de l’ancien monde. Mais pour lui l’expérience est passionnante . Dans le domaine de la musique, qui est le sien, ce qui prime, c’est la possibilité d’apprendre et de se renouveler.

Ghjuvan Micaelu est aussi ouvert à la nouveauté. Il est à la fois  explorateur des sciences et du grand pays qu’il sillonne. Nous le voyons tenter, essayer. Quand il monte sur la scène pour présenter, en anglais, son projet, le jeune cinéaste le filme de dos. Il s’attarde sur ce blouson en cuir qui le fait ressembler à un pionnier prêt à vaincre tous les obstacles. Une vraie image de cinéma.

Le documentaire inscrit la réflexion dans le déroulement du film. Il donne la parole au Directeur du Musée de Bastia , Sylvain Gregori , ainsi qu’au descendant de Pierre-Marie Nicrosi, Paul Saladini.

Le cinéaste enregistre ainsi l’itinéraire des jeunes gens d’aujourd’hui dans la tradition séculaire des migrations qu’a connues la Corse. Le chemin de ces jeunes corses dépasse leur destin individuel et rejoint l’Histoire. Tout le talent de Jean-Dominique Bertoni réside dans la capacité de relier ses héros à l’histoire de leur île sans faire de grands discours. Ainsi tout est subtil dans son film. 

 Jean-Dominique Bertoni sait aussi magnifier les espaces dans lesquels se déroule le documentaire . Il capture les images somptueuses des paysages urbains américains et leur associe celles, grandioses, des côtes tourmentées du Cap-Corse. Il embarque alors le spectateur dans un voyage féerique.

Corsi-Americani sera programmé très bientôt sur Via -Stella. Il faut le regarder.

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La maison, d’Emma Becker

Flammarion 2019

Par MF Bereni Canazzi

Assurément bien écrit et intelligent, ce livre à la première personne et présenté comme autobiographique a tout pour interpeller ; son auteur, qui a été et cela est sensible étudiante en littérature à Paris, a vécu deux ans à La maison, lieu de plaisir , à Berlin, en Allemagne, là où des femmes, jeunes ou moins jeunes, plus ou moins belles, de toutes nationalités, ont proposé leur corps contre une certaine aisance financière et l’affirmation d’un pouvoir sur les clients…

« Il n’est pas besoin, pour se prostituer, d’être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. Il suffit simplement d’en avoir assez de trimer pour n’acheter que le strict nécessaire.« 

Y a t-elle été contrainte ? non . Elle a juste choisi de gagner davantage d’argent, de travailler aux heures qui lui conviennent, de découvrir cet univers d’odeurs et de couleurs, là où le désir rythme les affaires. L’odorat est très sollicité, ce qui souvent serait jugé sale, répugnant, devient avec ses mots, naturel, authentique, excitant

C’est ici une autre face de la prostitution qui est révélée, d’abord lucrative, libératrice, marginale, puis fraternelle et puissante. Mais l’auteur ne cachera pas que bien souvent, trop, ailleurs que dans ces endroits bien pensés et accueillants, les personnes sont peu respectées, maltraitées, humiliées, battues…

Et cela ne s’arrête pas aux prostituées puisque se demandant à un moment donné depuis quand elle fait cette activité, elle écrit que bien des situations amoureuses non considérées comme avilissantes le sont bien davantage, qu’il y a bien longtemps qu’elle la pratique alors, comme des millions de femmes de par le monde qui ont un intérêt à satisfaire dans la relation, en schématisant on pourrait écrire envie d’un sac, envie d’être riche, d’être épousée, de dominer…

Le point de vue est original ; ce n’est pas une pauvre jeune fille désespérée qui vend ses charmes ou une mère de famille dans le besoin. La fonction de proxénète telle que présentée habituellement qui frappe et n’assure aucune sécurité, a disparu@ ; ici ce sont des visages bienveillants et protecteurs qui le remplacent, ceux des gestionnaires du lieu. On y vit plutôt bien, on y papote, on a un beau cadre…

Des femmes de tous horizons, qui se veulent libres, de beaux portraits , des femmes aimées, désirées, pour une heure ou deux ou suivies par le regard sensuel de la narratrice

Des clients variés cherchent des émotions différentes et dévoilent leurs failles, leur perversité, leur besoin de domination ou de soumission. Quelques portraits montrent ce qui les anime , depuis le désir d’être grondé par sa maman, jusqu’au fantasme de l’infirmière ou de la maîtresse d’école, la recherche de domination d’enfants (les filles de 30 ans doivent leur dire qu’elles en ont 14 ), la peur de leur femme, la volonté d’être libre en payant, la solitude extrême…

Parmi les questions soulevées par Emma Becker, qui écrit tout en travaillant et réfléchit à ce qu’elle vit, je retiendrai celles-ci qu’elle pose et d’autres que tout lecteur se posera :

Qui est le plus libre ? Le client ou la fille ?

Sort-on jamais de ce rôle de femme qui a le pouvoir ?

Certaines cessent leur activité. et laissent un vide , on s’interroge …Ont elles refait leur vie ? Ont elles été trop malmenées par un client ? Mais cela est assez rare , à lire Emma Becker, car les hommes violents sont exclus et ne vont avec eux que les femmes qui le désirent

La gestion de la souffrance , celle du plaisir qui est aussi présent …Emma Becker ne dédaigne aucun point

Et que dire de ceux qui sont excités à l’idée qu’une française vient d’arriver , ceux qui aiment un accent, un prénom, ou quand une femme mûre au sein lourd est disponible.

On comprend vite que la griserie des clients vient de l’attente irrationnelle du plaisir et qu’ils sont à leur merci, pour un moment du moins.

Emma Becker, qui se fait appeler Justine, car la coutume est de prendre là un nouveau nom, a choisi d’écrire en expliquant qu’il s’agit de son vécu ; « ma tête est pleine à craquer de ces joyaux ; et je ne peux pas les raconter autrement que comme ça, en les juxtaposant au hasard, dans l’espoir que cette page en restitue la joliesse  » ; qu’est-ce que cela lui apporte ? Et quel risque éditorial prend elle ? Et social ?

Jamais vulgaire, ce livre est nécessaire ; le lire nous en apprend beaucoup sur les rapports entre hommes et femmes et sur le rôle du désir dans notre société

Articles

La lettre,

par Sylvestre Rossi  

  L’adolescent rêvait d’être un auteur de BD et se baladait souvent le soir au bord du canal. Il y avait un canal bordé de talus dans la petite ville où il vivait, avec des buissons piquetés de fleurettes pâles, mais le plus souvent juste des talus bruts en guise d’accotements où les abeilles oubliaient de bourdonner ; ils étaient recouverts d’herbe que les cantonniers tondaient régulièrement et dessus on apercevait parfois des arbres, comme attroupés, des troènes généralement, avec un banc public sous leurs feuillages. Mais ces petits attroupements étaient fort éloignés les uns des autres, soulignant l’incongruité de l’ombre qu’ils prodiguaient, l’ambiance était au désir de lumière, et ces obstacles végétaux sonnaient comme des chinoiseries dans un vaste appartement épuré. 

  Il faisait souvent gris dans le pays, le ciel était bas, et aussi loin que portait le regard, dans la mesure où dégarni de brume le regard pouvait s’aventurer au loin, tout était plat. L’adolescent aimait son pays, il n’en avait jamais connu d’autres, et rêvassait le long du canal, sous un ciel sans éclat et un horizon neutre. Le temps était doux ce soir, presque chaud, et il transpirait légèrement. 

  Comme tous les soirs, à la sortie des cours, ses copains l’avaient hélé, le pressant bruyamment de rejoindre leur compagnie, mais comme à son habitude, il avait préféré déambuler seul, en pensant confusément à son avenir, le visage baigné de crachin. 

  Il finirait à force d’efforts quotidiens par acquérir le coup de crayon de ses dessinateurs préférés, et se voyait en auteur de BD réaliste, il pensait surtout à Gérald Forton qui réussissait si bien les chevaux, il donnerait un deuxième souffle au western, emportant le morceau avec ses cow boys à cheval dans des déserts brulants, et peut-être qu’un beau matin on lui téléphonerait d’Amérique pour lui proposer un contrat, à condition toutefois qu’il accepte, comme Gérald Forton, de vivre en Californie du sud, au bord de l’océan pacifique, dans une coquète villa sur pilotis, non loin du studio qui l’emploierait. 

  Gérald Forton était le petit fils de Louis Forton, créateur des pieds nickelés, l’hérédité était là, et elle avait son importance, personne n’existait ex nihilo, pas plus Alexandre le grand que Michel Polnareff. L’adolescent avait eu un grand père et un père qui savaient dessiner, bien que tous deux aient embrassés une autre profession. Son grand père qui était transporteur n’avait jamais cessé de dessiner à la plume des Christ en croix, quand à son père, il exerçait de son vivant le métier d’architecte, et les encres de Chine à la technique irréprochable qu’il avait réalisées dans sa jeunesse, principalement des scarabées et des langoustes, trônaient dans leur cadre soigné chez ses frères. Il suffisait à l’adolescent pour les admirer d’aller saluer ses oncles. 

  Il gambergeait depuis quelques jours, gagné par l’inquiétude, étant tombé par miracle, en feuilletant au hasard un livre ennuyeux appartenant à sa grande sœur, sur un passage qui remettait en cause ses certitudes sur l’art du dessin. Il était dit dans ce livre à la couverture cartonnée, et aux pages en papier vélin, que dans la Chine médiévale les dessinateurs étaient dénichés très tôt en vertu de leurs dons purement virtuoses, puis leurs professeurs leur demandaient de croquer tous les jours le même objet jusqu’à ce que leur style propre apparaisse. Et ça durait ainsi des années. 

  L’adolescent dénommé Joseph Schärl dit Sepp présumait que si Cocteau avait dessiné la même tourterelle tous les jours dans ses jeunes années, comme un forçat, celle-ci aurait pu soutenir la comparaison avec la tourterelle de Picasso, et il ne se serait pas fait chambrer par le maître espagnol duquel il voulait à toutes forces être reconnu. 

  C’était optimiste comme concept, se disait Sepp, travailler son coup de crayon, juste son coup de crayon, en dessinant toujours la même chose jusqu’à ce qu’un style inédit et puissant apparaisse, sans avoir à se préoccuper d’autre chose, le plus naturellement du monde, en faisant le vide, mais pour peu qu’un pessimisme idiosyncratique fasse des siennes ; comment savoir ce que ça donnerait au final ? 

  Peut-être que Cocteau, même acharné à remettre le métier sur l’ouvrage toute une vie, aurait échoué à transfigurer ses tourterelles, Sepp connaissait pourtant une fille canon qui les trouvaient plus belles que celles de Picasso, la fille assurément se trompait, mais elle était séduite par la patte de Cocteau, et ça c’était l’aspect positif de toute chose. 

  Sepp avait une ambition paradoxalement démesurée, il souhaitait être pour la grosse décennie qui s’annonçait un auteur de BD au coup de crayon excellemment réaliste. Il progressait bien et sans efforts insupportables, et sentait qu’il toucherait au but dans un délai raisonnable. Quand il saurait dessiner parfaitement un cheval, un avenir radieux lui sourirait. 

  Rien ne pressait pour qu’il se défasse d’une certaine fadeur de style, il sera bien temps de se préoccuper d’acquérir le style singulier cher aux génies, en s’acquittant le moment venu de gribouillis plus proches des tourterelles de Picasso que de celles de Cocteau. Le grand Pablo n’avait-il pas dit « J’ai mis quatre vingt ans à savoir dessiner comme un enfant ». Le temps travaillait pour Sepp, en attendant seul l’aspect techniquement irréprochable de ses dessins lui importait. 

  Il aimait à rêver qu’un producteur l’appellerait avec dans sa musette un bon scénariste qu’il venait d’embaucher, un sacré raconteur d’histoires qui arrivait du roman western, bourré d’imagination et d’humour, pas un scénariste ordinaire, plutôt un dialoguiste aux saillies percutantes qui enchantaient le public du deep-south et du middle-west, un petit juif râblé avec un pseudonyme irlandais, dont les blagues elliptiques dans le plus pur style des films de John Ford faisaient florès, il deviendrait aux dires du producteur le meilleur trousseur de comics des USA. On avait bougrement besoin de Sepp. Il fallait séance tenante au producteur un dessinateur animalier d’exception, chevaux, coyotes, vautours, bisons, à la mesure de son scénariste vedette, Sepp en outre serait déchargé des décors par l’équipe de dessinateurs du studio, ainsi que de la finition de certains personnages, leurs noms n’apparaîtraient pas, sauf celui d’un coloriste rare, un brésilien, qui n’avait pas son pareil pour insuffler aux déserts du far west et aux ciels nuageux une mélancolie poignante. 

  Le producteur peinait à trouver aux USA un dessinateur de chevaux au dessus du lot, Gérald Forton et Sy Barry avaient un contrat en béton avec la concurrence, personne ne semblait à la hauteur des ambitions du Pulp magazine qu’il s’apprêtait à lancer, et ceux qui pourraient l’être ne s’intéressaient qu’à la science-fiction et aux machines volantes, Sepp était l’homme de la situation, pour tout dire il tombait à pic, et on lui faisait un pont d’or. 

  Pendant que ses copains chahutaient en vidant nombre de pintes de bières-Picon, Sepp s’étourdissait en spéculations de ce genre, tout en marchant à bon pas, et des gouttelettes de sueur germaient à présent sur ses pommettes et ses tempes maculées de bruine. Il était temps qu’il rebrousse chemin, un chemin sans frondaisons éloquentes, sans collines ni vallons, sans perspective autre que le flou de la grisaille, fendu ça et là de rares fleurettes au jaune franc, comme de rocambolesques étoiles, à la fois minuscules et toutes proches.

  En dehors de ses balades solitaires à des heures indues qui le rendait bizarroïde aux yeux de ses copains, Sepp avait une petite amie qui ne faisait pas davantage l’unanimité parmi eux, c’était une irrégulière dans l’air du temps qui s’affranchissait volontiers de soutien-gorge, elle se parfumait au patchouli et teignait au henné son épaisse chevelure bouclée. 

  Sepp aimait l’odeur de son cou poupin, et le goût de sa langue, et aussi sa poitrine qui à n’en pas douter s’affaissait, malgré son jeune âge, et il ne l’en aimait que plus, la caressant sous son pull en mohair avec une infinie lenteur, très étrangement, presque anormalement, comme quelque chose d’excessif qu’il lui était donné de soupeser, et dont il fallait se pénétrer pour longtemps, il aimait aussi voir sa poitrine à l’occasion, sa blancheur lui paraissant inédite, sans qu’il soit en mesure alors d’admettre qu’elle l’était à jamais. 

  Indolemment, il s’attardait sur ses seins massifs, fragiles et beaux, un peu trop au goût de cette fille qui probablement aurait préféré qu’il passe aux choses plus sérieuses, une fois pourtant, sous le coup d’une fougue impromptue, il les avait pelotés avec vigueur, générant en elle une folle excitation, ses traits d’expression instantanément métamorphosés en grimaces déconcertantes, elle haletait avec tapage, mais Sepp au lieu de continuer sur sa lancée, apeuré par ce que sa gaillardise impliquait d’engagement immédiat, avait repris ses caresses langoureuses et prolongées, comme si la force des habitudes de sa jeune vie devait reprendre le dessus. 

  Il savait qu’elle couchait avec n’importe qui, et s’en fichait complètement, il aimait son rire et son intelligence, elle aimait sa bouche.

  Une fin d’après midi identique aux autres se profilait, entre chien et loup. Il venait de contrarier une fois de plus ses camarades dans leur tentative de le retenir pour une beuverie, et marchait sans hâte sur le sentier qui longeait le canal, ses rêveries reprenant délicieusement naissance, à la manière d’une crinière de cheval sous son fusain. Sur le sol, une feuille de papier quadrillée, comme celle des cahiers de texte, attirait son attention, elle était pliée en quatre avec méticulosité, et Sepp se prenait à croire que la personne qui l’avait laissée tomber de sa poche ou de son sac à main s’était évertuée à appuyer sur les plis avec l’ongle du pouce. 

  Il l’ouvrait sans cérémonie, et ce qu’il lisait le décontenançait, c’était un tissu de grossièretés, manifestement écrites par une fille à un garçon, elle lui demandait, elle l’implorait même, de lui faire des choses olé-olé, se dépréciant incroyablement aux yeux de l’élu de son cœur, elle s’offrait à lui comme un objet sexuel, prête à tout accepter, même des choses auxquelles sans doute son boy-friend n’avait jamais pensé, l’invitant à l’attraper en levrette dans les bois où elle pourrait hurler tout à loisir, comme une louve. Sepp pensait au bosquet de troènes à quelques pas, et ralentissait l’allure. L’écriture était joliment calligraphiée, presque gothique, les lettres étaient grandes, quasi démesurées et bien reliées entre elles, à la manière de ce que reproduisent les très jeunes filles, ce n’étaient pas des pattes de mouche, les points sur les i étaient des ronds, comme sur le i de Walt Disney, il y avait beaucoup de points d’exclamation, des tas, parfois en file indienne, et des cœurs aussi, bizarrement. Elle adorait visiblement le mot empalée, il revenait à allure un brin réglementaire. 

  Sepp était époustouflé par le style enlevé de la missive aux accents anachroniques, sa respiration s’accélérait, elle n’était pas signée, juste un D majuscule griffé au bas de la page noircie recto-verso, suivi d’un petit point, le prénom du garçon à qui elle était adressée n’était pas non plus mentionné, elle l’appelait régulièrement mon bourreau, et se gratifiait elle-même de la locution ton vide-couilles adoré, c’était une lettre d’amour d’un autre type, cette fille était cultivée, ça se sentait, malgré les mots orduriers qu’elle employait, comme pour s’enivrer de sa propre audace, ce n’était à l’évidence pas une pauvrette qui voulait embrasser le plus vieux métier du monde sous la houlette d’un hareng en herbe. Probablement, était-elle issue d’un milieu bourgeois, en proie à un accès incontrôlable de nymphomanie vénéneuse, la lettre sentait le patchouli, il bandouillait, ça aurait pu être sa bonne amie, mais il ne connaissait pas de fille dont le prénom commençait par D

  Ce coup du sort à la nuit tombante sur ce sentier mort désorganisait l’agencement de ses considérations habituelles, et gâchait quelque peu ses délires de gloire. Il se sentait freiné par de douteuses addictions à venir, comme pris dans une lame de fond impossible à endiguer, mais peu disposé pour lors à céder à un lâcher-prise fâcheux. Peut-être tiendrait-il bon encore un peu… Cocteau ne parlait-il pas « d’éternel retour », bah, au diable Cocteau et ses absurdités pontifiantes, Sepp ne savait plus trop où il en était, tout en touchant du doigt quelque chose d’irrémédiable. 

  Il ne saurait y avoir de choix assidu, pressentait-il, ni d’entremêlement bénin de perspectives. Où se situait-il alors ? Quelle serait sa place dans le monde ? 

                                                                                                                                        Miomu, 14-08-2019

Festivals littéraires

I Sulleoni

Bastia 2019

« L’Italie européenne » , Place Vattelapesca

Invité : d’Italie , Roberto Ferrucci

de Corse , Patrizia Gattaceca, Toni Casalonga, Stefanu Cesari, Alanu di Meglio…

Ouverture et présentation de c e moment par K Petroni

Ouverture de ce moment d’échanges sur l’Italie, ses apports, ses échanges, ses influences et sa place dans l’Europe

Présentation , organisation et animation de Kévin Petroni

Patrizia Gattaceca ( chants : la ceinture de Paul Valery, traduction et adaptation pour l’album Carmini , puis interprétation de « lamento pour la mort de Pasolini » ) et lecture d’un extrait de Le Guépard

Christian Pierraccini Le Guépard « Don Fabrizio et le plaisir de la lecture en famille »

Véronique Della Tomasina , lecture d’un extrait de roman d’Italo Calvino

Réponse aux questions de K Petroni et lecture de 2 beaux textes dont l’un sur les îles Maddalena et Capraia

Lucile

Roberto Ferrucci

lecture par Jean Marc Riccini d’un extrait de son dernier livre Ces histoires qui nous arrivent

Toni Casalonga

Tony Casalonga Peintre, Plasticien

Sophie Demichel Borghetti

Valérie Franceschetti, Voyages de Scarmentado, Voltaire

lecture de Voyages et autres voyages dA Tabucchi

Extrait de l’oeuvre de Gomorra de Roberto Saviano par Jean Noël Casale

Articles

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner – Avignon 2019 de Christine Citti « .. et quelques secondes avant la chute »

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner – Avignon 2019

De Christine Citti

« .. et quelques secondes avant  la chute »

Il arrive que le théâtre naisse d’une vision et ne soit qu’un regard, un regard ébloui de ces points aveugles du monde que nous ne voulons plus voir, un regard blessé et pressant, devenu désir de se faire transparence, et qui, pour que ce désir soit, doit se faire mots. Et ces mots portés en scène métamorphosent le monde et nous ouvrent les yeux.

L’histoire mise à vue devant nous par ce théâtre-là est celle de ces foyers dont nous avons fait des prisons, de ces enfants perdus que nous avons laissés seuls, rendus même étrangers à eux-mêmes. Nous n’assistons pas au récit d’une catastrophe : La catastrophe a déjà eu lieu. Nous croyons vivre dans un temps de paix, sous une «  politique de soin ». Mais si nous croyons tenir encore debout, c’est juste une illusion et ce n’est jamais que sur des ruines. D’où peut-on parler encore ?

Alors, le récit ne peut plus commencer qu’en ce temps où tout amour, toute aide sont devenus vains, où, quoiqu’une forme de communication semble réguler les échanges, c’est la guerre qui fait loi, La rupture est consommée. Elle n’est ni de temps ni d’espace ; elle est de mondes, elle est de destins. Une génération – « la nôtre » avoueront certains – aura cru qu’un autre monde était possible, et aura échoué. Ecoutons ce récit de l’échec ; non pas celui ponctuel de tentatives éducatives ou artistiques, mais le déroulement de la chute devenu fondement de la parole.  Le monde s’est renversé, l’échec est au début, et c’est Lui qui parle !

Le théâtre de Christine Citti ne peut se faire que nourri de cette réalité brute, mais il reste intimement pur texte de théâtre, de mots ciselés qui apparaissent comme déconstruction d’un langage ordinaire, donc inaudible, tel qu’on peut l’écouter autour de nous tous les jours sans l’entendre, sans le comprendre. C’est le théâtre comme texte qui métamorphose une blessure intime en révélation universelle.

C’est partout la même histoire. Et les mots pour la dire ne peuvent être du côté du conte, de l’apaisement, de la consolation, mais ne peuvent être que ceux de la violence, de la violence politique, de cette violence sur les corps qui éclate dans la cruauté du langage. Ils nous entraînent dans un théâtre de la cruauté, en une langue parfaite de métamorphoses, langue qui rend justice à un état endémique,  puissant, auquel seul le langage dramatique peut donner consistance: ils nous font voir la Colère.

C’est cette colère qui envahit la scène, contamine  l’espace qui, enfin, lui est laissé, se fait entendre au-delà des conventions qui d’ordinaire tendent à l’effacer. La scène est un révélateur, cette scène brute va jusqu’à  se défaire de tout encombrement.

La tragédie est déjà passée, une  tragédie où  les enfants, frappés les premiers, sont les plus lucides, et parlent,  dans cet espace suspendu juste à côté  de nos conforts. Ils parlent parce que la transformation par l’écriture et par la mise en scène et en jeu de l’espace autorisent, enfin, qu’ils prennent la parole pour tous ceux qui  ne peuvent plus la prendre.

Voilà ce que nous donne à voir, dans une clarté terrifiante de déconstruction clinique, « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner ». : que là, la vie n’est pas belle et que tout ce qui peut faire tendre à le croire nous rend complice du désastre !  Nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas.

 « L’action du théâtre (..) fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie.(…)   Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est là pour nous apprendre d’abord cela. » Si Antonin Artaud a pensé le théâtre comme ce cri de désespoir lucide, « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner » porte ce cri-là très haut.

Sophie Demichel-Borghetti

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Texte : Christine Citti.
Mise en scène et scénographie : Jean-Louis Martinelli.

Avec : Christine Citti, Yoann Denaive, Loic Djani, Zakariya Gouram, Yasmine Hadj Ali, Yasin Houicha, Elisa Kane, Kenza Lagnaoui, Margot Madani, François-Xavier Phan, Mounia Raoui, Samira Sedira.

Théâtre des Halles  – 11h

Site web : https://www.theatredeshalles.com

Tournée 2019-2020

4 et 5 octobre 2019 : Châteauvallon – Scène Nationale, Ollioules (83).
8 et 9 octobre 2019 : Théâtre du Gymnase, Marseille (13).
17 et 18 octobre 2019 : l’Espace des Arts – Scène nationale, Chalon-sur-Saône (71).
5 au 7 novembre 2019 : la MC2 – Scène nationale, Grenoble (38).
23 et 14 novembre 2019 : Théâtre de Sartrouville – CDN, Sartrouville (78).

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Reggiani par Eric Laugerias

 

 

Sophie Demichel Borghetti propose de découvrir ce spectacle, conçu et mis en scène par Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo
Piano, accordéon Simon Fache

« Reggiani » est un grand moment de théâtre, où le chant devient Verbe, où la scène devient cercle poétique. Il est né de l’amour de ces deux artistes que sont Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo pour Serge Reggiani. Mais ce moment, créé là, va bien au-delà. Il est des artistes qu’on ne peut pas juste évoquer. On les invoque, on les déploie, pour aller plus loin, pour ouvrir un chemin infini vers une poésie toujours à venir.

Vous aimez Serge Reggiani
Ou vous ne le connaissez pas ? Que ce nom soit de votre monde, ou non, qu’importe ! Allez vite, très vite, voir « Reggiani » dans mise en scène conjointe de Judith d’Aleazzo et Eric Laugérias, mise en jeu si juste qui ouvre tous les possibles, qui fait entrer le chant dans le théâtre, qui fait parler le chanteur avec le piano, fait respirer le comédien par la musique, fait entendre ces mots chantés en Verbe poétique.

L’art d’un comédien 
Et vous découvrirez qu’un grand comédien peut faire entendre d’un texte ce que l’on n’en avait pas saisi, ou oublié quelque part, rangé dans de vagues souvenirs, émouvants ou drôles. Mais là, soudain, se déploie l’intensité d’un univers qui nous porte bien au-delà de ce que même l’on croyait connaître. Et « Reggiani » est un moment rare de théâtre où des mots, écrits un jour par quelqu’un se voient tant aimés par un artiste transporté, qu’ils se transforment en poésie universelle.
Et soudain, vous ne saurez plus s’il faut rire ou pleurer… Oui, vous allez pleurer, très vite, et puis rire, au rythme d’après, pour retomber au souffle suivant dans une émotion venue du plus loin de vous, du plus loin de nous tous. Et vous comprendrez, bien après, peut-être, ce qu’il y a à comprendre, à « prendre » là : que rire c’est pleurer, et pleurer c’est rire ; que, quand c’est le poète qui raconte le monde, même terrible, alors même quand inexorablement le temps passe, il y a toujours du temps qui reste. Il y a de ces comédiens qui savent nous faire entrevoir les terreurs du monde par l’intensité d’un mot, qu’il soit d’amour ou d’humour , mais aussi nous emmener vers la lumière au-delà des larmes. Eric Laugérias est de ceux-là, et ils sont rares.

Des miracles éphémères
Les auteurs sont souffleurs de poésie et les artistes qui les incarnent deviennent des miracles éphémères sur cette scène du temps suspendu qu’est le théâtre. Offrir ainsi l’univers de Serge Reggiani , c’est ne pas laisser les artistes partir seuls vers leurs coulisses, ne pas laisser les souffleurs dans l’ombre. Voilà qui a un nom, la Mémoire : ni hommage référentiel, ni évocation , « Reggiani » est simplement, intensément, la création d’une mémoire vivante, l’affirmation que ces textes-là sont poésie vouée à un éternel retour.
Et vous recevrez ces textes comme un monde de poésie, bien au –delà d’un « tour de chant », parce que ce spectacle est un don, parce que ces mots offerts sont sortis du corps et sortis de l’âme d’ un immense comédien qui chante ses mots comme on raconte des souvenirs d’enfance, la sienne et la nôtre. Et monte en nous comme une prière du petit enfant que nous sommes encore : « donne-moi la main, Monsieur, s’il te plaît, emmène-moi vers la lumière, emmène-moi des larmes au rire.. ».

Vers les étoiles
Oscar Wilde a écrit quelque part, « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles » ; Quand Eric Laugerias habite l’univers de Reggiani, et nous en ouvre ces portes inconnues, il prend l’enfant que nous sommes par la main pour lui raconter des histoires à lui faire voir des étoiles qui ne quitteront jamais son âme.

Reggiani Par Eric Laugerias
c’était depuis le festival, en 2019
Théâtre du chien qui Fume- Avignon – 12h20

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Les amis ne font que passer

         

par Sylvestre Rossi

  En arrivant sur les docks où il aimait à rêvasser, Zékial glissait sur quelque chose de visqueux, près d’un conteneur de poubelles. Affalé de tout son poids sur ses deux genoux, dans la plus humble des positions, la douleur le surprenait par sa fulgurance. 

  Un sachet crevé de fraises-tagada avait atterri là, et les friandises s’éparpillaient, peu ragoûtantes, collées les unes aux autres, par deux ou par plusieurs, s’avachissant pour certaines en un bloc informe de pâte rosâtre, elles ne ressemblaient pas aux fraises-tagada que l’on chipote, primesautières, dans leur sachet neuf. Quelques fraises cependant avaient par miracle échappé au marasme, et on aurait presque pu en manger une, identiques en apparence à celles que l’on reluque en vrac dans leur bac translucide, bien fermes et autonomes, chez le confiseur, si ce n’était qu’elles trainaient au ras du sol avec d’autres saletés, tout en suscitant l’envie fugace de les avaler, imprégnées de liberté et de puanteur ambiantes. 

  Pendant qu’il se redressait précautionneusement, comme s’il en avait terminé avec un chapelet sur un prie-Dieu qui mériterait d’être rempaillé, un chat bondissait des poubelles et se plantait devant lui. Il lui semblait bien que c’était le chat qui pendant une année était passé le voir tous les jours dans sa propriété, puis avait disparu sans crier gare. Ce chat de gouttière à l’haleine épouvantable avait jeté son dévolu sur sa villa, il était noir avec de rares taches blanches et noisette sur les pattes, son museau était presque entièrement blanc avec à la hauteur du front un croissant fertile quasi parfait de couleur noisette. 

  Zékial s’était fait bien du souci pour lui, craignant qu’il n’ait été écrasé par un chauffard ou empoisonné par des boulettes de strychnine. La douleur de ses genoux congestionnés s’atténuait comme par enchantement. Au début, il avait à peine remarqué sa présence sur sa propriété, l’ayant gentiment chassé de la terrasse la fois où il s’y était aventuré, comme il le faisait avec nombre de chats qui pour la plupart appartenaient à ses voisins. Il ne s’était guère soucié de lui à vrai dire, pensant qu’après avoir laissé libre cours à son instinct de chasseur aux dépend de mulots et de merles, il réintégrerait le bercail comme les autres. Mais le chat s’était enhardi, et ne se bornait plus à stationner dans divers endroits douillets du jardin où pendant un certain temps il s’était fait tout petit. Il avait désormais pris l’habitude oblique de se prélasser près d’un massif d’hortensias, ripopée suave de mauve et de grenat, dont Zékial s’occupait aux heures vespérales, muni d’un sécateur et d’un carafon en guise d’arrosoir, non loin du canapé sur la terrasse couverte où il aimait siroter à la nuit tombante sa vodka bien tassée. 

  Le chat n’était en rien gênant au fond, et Zékial l’avait finalement autorisé à faire moult siestes sur le canapé, allongé sur le dos, les pattes écartées. Il lui devait pas mal de fous-rire, parfois matinaux, et l’avait baptisé Biaggino en souvenir d’un personnage de farce qu’il avait interprété quand il était collégien. Biaggino aimait à s’étirer sur un coussin près du bras de canapé, ronronnant dès que Zékial s’asseyait face à la table basse où siégeaient la bouteille de vodka et le carafon en cristal, et se faisait aussitôt les griffes sur ses cuisses, sans brusquerie, blotti sur ses genoux. 

  Zékial prenait son café tous les matins sur la terrasse couverte, qu’il fasse beau ou gris, qu’il pleuve ou qu’il gèle, c’était un rituel, et le chat grattait à l’huis de la cuisine dès qu’il l’entendait se lever, impatient de boire une coupelle de lait en sa compagnie. Zékial rechignait à le faire attendre, même dans ses réveils laborieux, différant jusqu’à un besoin naturel pressant, et c’est sans bougonner ni rouscailler qu’il lui ouvrait la porte-fenêtre vitrée. Le chat se faufilait prestement entre ses jambes en miaulant, se risquant dans la cuisine, puis revenait aussitôt sur ses pas, et s’enroulait autour de ses mollets, dans un mouvement à la fois cajolant et encombrant, comme s’il voulait que Zékial se dépêche sous peine de le renverser, puis il le devançait à nouveau, avant de retourner un moment entre ses jambes, et ainsi de suite jusqu’au frigo, dans un alerte va et vient. Il était le premier servi. Zékial ouvrait la porte du frigo, et s’emparait d’une bouteille de lait, puis s’en allait chercher une coupelle propre qui avait fini d’égoutter avec le reste de la vaisselle, près de l’évier en émail, et tout ça sans que ne cesse les frôlements et les miaulements. 

  Zékial vivait seul, recevant peu, et faire la vaisselle le distrayait, c’était une coupure miraculeuse dans le flux lancinant de ses pensées qui s’éternisaient sans qu’il n’y puisse rien, cette simple tache manuelle les empêchait parfois de réapparaître. Le récurage appliqué d’une casserole faisait dévier les pensées mortes de Zékial dans le bras oiseux d’un delta, alors que l’autre bras en créait d’autres, bouillonnantes d’images nouvelles, encore à l’état de fraîches esquisses. 

  Il dévissait le bouchon de la bouteille de lait, pendant que Biaggino donnait de petits coups de tête à la coupelle qui parfois se fendait en deux, ou bien c’était la bouteille qui sous ses bourrades laissait échapper du lait en trop grande quantité, barbouillant le carrelage de petites flaques qui, si on ne les nettoyait pas aussitôt, collaient aux chaussons norvégiens. Une fois, c’était la bouteille qui lui avait échappé des mains, et il avait failli s’emporter contre Biaggino, mais de s’emporter contre un chat c’est incommensurablement sot, d’autant que cette maladresse était plutôt à mettre sur le compte d’une gueule bois, il avait contenu ses nerfs, gobant deux paires de Doliprane, ça valait mieux pour tout le monde. 

  Zékial ne s’était jamais embarrassé d’un animal domestique, cependant ce matou l’avait choisi, et ça faisait un bail qu’on ne le choisissait pas aussi spontanément, sans une idée derrière la tête. Quelques larmes de lait et des restes de nourriture, c’était bien peu de chose en comparaison des cadavres de mulots que Biaggino déposait sur son paillasson. Ce n’était pas un vil profiteur, il faisait sa part de boulot. Zékial s’était insidieusement attaché à ce chat tour à tour volubile et languide, et depuis son départ les oiseaux étaient plus nombreux dans son jardin, ils étaient même revenus sur la terrasse, mais c’était différent, les volatiles ne se distinguaient pas trop les uns des autres, et il était difficile de s’attacher à l’un deux en particulier. 

  Le seul oiseau que Zékial remettait était un pic-vert ne semblant jamais quitter le haut d’un cèdre bleu, il pouvait l’observer grâce à des jumelles, et à n’en pas douter c’était toujours le même pic-vert, des détails ne trompaient pas, certes pas aussi flagrants qu’un croissant fertile de couleur noisette sur le front, mais une sorte de maintient le trahissait, le bougre avait une dégaine particulière, indéfinissable, il ne cherchait pas à être drôle, il l’était. Sa litanie de tapotements ne s’alourdissait pas de déclinaisons et de variantes, elle avait la grandeur des poèmes médiévaux. Le pic-vert possédait un genre de noblesse comique, surtout quand il faisait des haltes, sa tête houppée pivotant vers Zékial en silence, avant d’enfoncer son long bec avec régularité jusqu’à la garde, ça faisait une traite maintenant que tous deux, de loin en loin, avaient partie liée. 

  Les autres oiseaux, surtout les merles et les martinets, avaient depuis le départ de Biaggino gagné en confiance, relâchant leur ancienne attention de tous les instants. Ils étaient gras, se nourrissaient d’olives noires, et les traces de leurs fientes sur le granito fifties de la terrasse étaient tenaces, mais leur chant demeurait au plus haut de leur mystère, il se suffisait, mêlé harmonieusement à l’air humide et aux formes fantasques du jardin arboré au crépuscule. Zékial éteignait parfois son antique chaîne hi-fi Pioneer, préférant leur chant au son envoutant de la trompette de Chet Baker. Il lui arrivait dans ces moments d’extase tranquille d’oublier de terminer son verre de vodka, et de le retrouver éventé au petit matin, avec un moucheron décédé dedans. Les martinets étaient craintifs, trop distants au goût de Zékial, malgré l’attitude avenante qu’il manifestait à leur endroit. Assurément, ils étaient moins pignoufs que les merles qui lutinaient à un jet d’amandes grillées de lui, pendant qu’il prenait son digestif en solitaire. Il leur abandonnait avant de rentrer se coucher une tartine à l’houmous ou à la tapenade d’olives vertes, variant ainsi leur menu sans trop les décontenancer. 

  Avec les oiseaux, les rats des champs avaient à nouveau investi les lieux, c’était fatal, réussissant même à fissurer une vieille canalisation en fibrociment dans sa cave, et se régalant des eaux usées.  Zékial avait dû faire l’achat de plaquettes de poison, les essaimant quotidiennement dans la cave silencieuse et déserte qui s’emplissait à la nuit de petits cris insolites et inquiétants, affligé de voir que le raticide ne cessait d’être englouti, preuve que la sournoise colonie était importante, jusqu’au matin béni où les plaquettes à la puissante efficacité desséchante ne s’étaient pas dématérialisées. C’était de fait la seule façon de savoir que les rats avaient été exterminés jusqu’au dernier. Il avait fait remplacer dare-dare le fibrociment usagé par du PVC.

  Le chat tout près de lui qui le regardait sans honte particulière libérait la même haleine fétide que Biaggino. Il semblait bien que seules les montagnes ne se rencontraient pas. L’andropause détenait le fâcheux pouvoir de rendre Zékial irritable et odieux, et ce greffier avait eu le don de l’apaiser, tel un onguent sur une blessure qui peinait à cicatriser. Il avait été dévasté par l’évaporation subite de ce gentil compagnon, mais c’était derrière à présent.

  — Les amis ne font que passer ; pas vrai ? dit-il à Biaggino.

  Biaggino opinait du chef. C’était bon de l’avoir revu. Il poursuivait sa route, comme nous le faisons tous, la nourriture avait l’air bonne ici, les poubelles regorgeaient de victuailles que les gens gaspillaient, c’était une sorte d’El Dorado. Depuis toujours, les bêtes pâtissaient de nos aspirations hégémoniques quant aux biens que la nature offrait à tous les êtres, c’était leur destinée.

  Insensiblement, Zékial s’identifiait l’âge venant au vide de sa vaste villa d’architecte, il était cette enfilade de pièces, bien dans la manière du peintre Félix Vallotton, mais stylisée à l’extrême, sans une redingote ni un gibus posés sur un guéridon ou une méridienne, sans présence humaine suggérée, juste sa maison propre et bien rangée avec du soleil sur le mur du fond, et l’on devinait malgré la distance qu’il n’y avait rien sur le mur du fond, pas même une tarente immobile ou une chiure de mouche, rien que le soleil aveuglant.

                                                                                                                                  Miomo, le 26-05-2019

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Choisir la vie

Gaston Pietri publie aux éditions Albiana Fragments de vie, reflets d’Évangile, un livre dans lequel l’auteur donne une vision du quotidien motivée par la Parole de Dieu.

Dans Fragments de vie, reflets d’Évangile, Gaston Pietri propose une lecture du quotidien à travers quelques citations de la Bible. D’où le sous-titre : la Bible et le journal. Il s’agit, pour l’auteur, de montrer combien Dieu se trouve au coeur de la vie des hommes. En effet, tout l’enjeu de cette écriture fragmentaire, minimale, qui est celle de Gaston Pietri, repose sur la nécessité de renouer avec une Parole incarnée : Dieu s’insère dans les thématiques morales, politiques, sociales, qui répartissent notre vie. Bien sûr, si une vie se trouve mise en question dans ce livre, c’est celle de l’auteur lui-même : Gaston Pietri propose, avec toute l’humilité qu’on lui connaît, sa vision de la société, ses souvenirs, son rapport à la philosophie – sa manière donc d’accueillir et de restituer dans sa vie les mots de Dieu. Si une vie se trouve interrogée, c’est celle du lecteur : renouer avec une parole incarnée, c’est désirer, pour un catholique, que la communauté des chrétiens parvienne à réinvestir le domaine de la Parole. En d’autres termes, faire en sorte que le chrétien, impliqué dans un temps difficile et éloigné de la Parole de Dieu, inscrive pleinement dans ses mots et dans ses gestes la Parole du Très-Haut.

Si ce livre se présente sous une forme désorganisée, il s’organise néanmoins autour d’une idée centrale. Cette idée est extraite du Deutéronome (30 19): « Choisis la vie ». Autour de cette injonction se déploie la vision sociétale de l’Eglise : le refus de l’euthanasie (« La vie du mourant est encore la vie humaine », p. 15), le refus de l’avortement ( « Refuser à une vie naissante la chance d’aboutir, parce qu’on sait ou on croit d’avance l’accomplissement compromis : tel est le choix difficile à admettre », p.16). Cette façon de concevoir la vie intègre un débat philosophique que Gaston Pietri mène tout au long de son livre avec Jean-Paul Sartre. Gaston Pietri défend une position, celle de la responsabilité humaine vis-à-vis de la Création. Citant Hans Jonas, et son principe de responsabilité, ou encore Emmanuel Levinas, et l’ « assignation » qui est celle de l’homme dès sa naissance, Gaston Pietri défend un existentialisme chrétien : l’homme, né dans un monde qu’il ne comprend pas, n’est pas pour autant « jeté » dans celui-ci, mais « donné » par Dieu. L’homme possède, possession qui lui est attribuée par Dieu, l’ « autorité » (Genèse, 28) sur les choses et les êtres qui l’entourent ; cette autorité fait de lui le responsable du monde qu’il reçoit. Ce geste n’est pas une pleine puissance : l’homme possède certes la liberté de répartir et de ménager son espace, de protéger et d’organiser le vivant à sa guise ; mais cette liberté le contraint à d’immenses devoirs. Pour reprendre les termes de Gaston Pietri, la vocation de l’homme n’est pas simplement un appel de Dieu, c’est avant tout un « acte relationnel » (P.47). L’homme a la responsabilité de tout le vivant, et par cette responsabilité, il est lié à toute la création : l’homme agit sur la Création, et la Création vit en lui (« Le croyant sait que Dieu est non pas à côté mais à l’intérieur de sa liberté, ‘plus intime à moi-même que moi-même’ […] », p. 48). Cette position s’oppose au « projet » athée, celui du projet sartrien : dans l’existentialisme athée, Sartre considère que l’homme, sans avoir choisi de naître, se retrouve piégé dans un monde où rien ne lui est assuré. L’homme doit donc par ses gestes, par ses choix, par une certaine forme de refus de la « situation » familiale, scolaire, sociale, qui fonde sa liberté, bâtir son être. Dans la conception sartrienne, Dieu est remplacé par l’homme ; l’homme est au centre de sa propre création (Sartre, L’existentialisme est un humanisme : « L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait »). Le projet tient dans mon existence. L’auteur appelle « permissivité » cette liberté de l’homme qui lui permet d’administrer la vie telle qu’il l’entend : un individu qui fonde sa vie sur une liberté absolue peut décider de se tuer (euthanasie), gérer son corps et la vie qui y germe (avortement). L’individu n’est pas pour autant inconscient : dans la pensée de Sartre, autrui est emporté par mon « image ». Reconnaître l’autre comme un autre moi, c’est considérer que la construction de son moi entraîne toute l’humanité.

De cette manière, nous le voyons assez bien : il ne suffit pas d’inviter à « choisir la vie ». Après tout, les athées et les catholiques choisissent tous deux la vie. Cependant, il s’agit d’une vie et d’une responsabilité très différente. Deux formes de vocation s’interposent : celle d’un appel et celle d’une angoisse. Toutefois, et c’est sans doute ce qu’un catholique du XXIe siècle peut dire à son père : notre siècle nous appelle. Les catholiques, comme tous les êtres humains, sont responsables de la vie sur Terre ; ils veulent oeuvrer pour que le monde ne se défasse pas ; mais pour cela il faut que l’Eglise soit exemplaire, et il faut que l’Eglise écoute son siècle : pour ce faire, il faut investir les débats de société ; mais pas par une morale inadaptée à l’usage des hommes. Nous n’avons pas la vocation d’interdire à des personnes de même sexe qui s’aiment de ne pas s’aimer ; nous n’avons pas vocation à dire aux femmes et aux hommes qui décident de ce qui est bon pour eux d’agir autrement ; nous n’avons pas vocation à l’injonction – en revanche, nous avons le devoir de faire le ménage dans notre maison, qui est celle de Dieu, d’écouter les déshérités, d’aider ceux qui veulent s’élever, d’aimer les désespérés, de tailler du mieux que nous pouvons notre pardon, d’affiner notre écoute et notre silence, de proposer à la société qui est la nôtre, lorsqu’elle est si proche de la guerre, lorsqu’elle est traversée par une telle violence, un projet à la hauteur de notre temps et de notre responsabilité.

En savoir plus :

Gaston Pietri, Fragments de vie, reflets d’Évangile, Ajaccio, Albiana, 2019.