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Cusuccie, un poème de Pierre Lieutaud

En cette période difficile, voici un poème de Pierre Lieutaud, Cusuccie, consacré aux pandémies et aux malades à travers le monde, traduit en corse par Francis Beretti.

Vi scrivu sta filastrocca
A voi chi tengu cari :
Se a vita ùn hè micca assai dolce
S’ella va cum’ella va
S’azzinga à i vostri surrisi
E vostre scacanate
I vostri dolci sguadri
E vostre lagrime à u bughju
A i mont di tenerezza
Più forti che l’addisperu
I bracci chi s’aprenu
E carezze chi appacianu
I longhi silenzii spartuti
Chi dicenu di più che e preghere
I discorsi e i ministeri,
Dicenu che voi campate
Ancu se vo site perduti, abbandunati,
Che ùn site micca soli
Di pettu à a malatia chi mughja,
E tutte ste cusuccie
Chi, qunadu a vita ùn hè micca dulurosa
Un so che cose da niente,
Tralasciate,
So in fatti per tutti i malati
U novu batticore di u mondu

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Bâtiment C

Création d‘Audrey Acquaviva

 De passage à Paris, ses pas la conduisent dans cette rue sans charme où se trouve l’entrée principale de l’imposante enceinte. En franchissant le seuil, elle s’étonne du peu de changements, depuis la dernière fois, deux décennies plus tôt. 

Toujours la même paroi de verre donnant sur une cour intérieure ; toujours, deux employés s’efforçant de guider les nouveaux arrivants, perdus et angoissés, par ce lieu comme placé hors la vie. Louise se sent mal. La boule si familière lui serre à nouveau le ventre. L’envie de fuir jaillit. Passer outre. Avancer. Traversant rapidement la cour, elle sait parfaitement où aller : bâtiment C. 

Des tas de gravats et une bétonnière hors d’âge l’y accueillent. Devant le rideau en plastique, cette voyageuse du passé sourit car elle y voit l’occasion un peu folle de réécrire son histoire. Sans hésitation, elle se faufile à l’intérieur. Et tant pis si c’est interdit ! D’emblée, elle reconnaît les escaliers, par contre l’ascenseur est condamné. Louise n’en a cure, elle les déteste ! Longtemps, elle a cru que c’était à cause de sa mésaventure : dix minutes, coincée à attendre les secours. En fait, ils contredisent ce que tout corps est programmé à faire : se mouvoir. Louise y réussit très bien dans l’eau, un peu moins en dehors. Une main sur la rampe, comme on le lui a conseillé tant de fois, elle gravit presque solennellement les marches. Taire cette petite appréhension. Ne pas s’arrêter. Jamais. Quand elle accède au deuxième étage, tout lui revient en mémoire. Son regard balaie le lieu et des images s’animent : le grand comptoir devant lequel il fallait se présenter, des fauteuils orange regroupés au milieu, quelques jeux. L’attente pouvait commencer. L’ennui aussi. Ne jamais se plaindre et sourire à sa mère. Ses yeux s’arrêtent devant l’ancien emplacement du mur de portes qui s’ouvraient et se fermaient à un rythme régulier. Redouter d’y pénétrer. S’y préparer un soldat avant un combat. Au troisième étage, paralysée, Louise reste un moment sur le seuil. Puis elle se ressaisit. D’emblée, le couloir de droite lui paraît familier. Ici, de terribles batailles ont été menées, des cris poussés, des alarmes lancées, des armures partout, des ordres, des envies d’abandon. Du sang et de la souffrance. Du courage aussi. De la fraternité. Au gré de son avancée, elle apparaît, enfant, emprisonnée des aisselles jusqu’aux orteils. La bataille était à son apogée. L’ancienne patiente s’arrête un moment comme sonnée d’avoir reçu tant de coups. Ne pas se laisser submerger. Cette douleur est ancienne. Ne plus se mentir. Cet endroit fut aussi un lieu de vie. Elle revoit aussi parfaitement ses sourires qui conquirent littéralement les infirmières, tombées en amour devant cette enfant si solaire qui ne se plaignait jamais. Ses sourires offerts aux visages inquiets de ses parents en guise d’excuse. De force aussi. Accepter leur départ le soir et avoir hâte de les revoir de nouveau le lendemain sans jamais leur avouer que dans l’obscurité, elle poussait des cris silencieux. Sous ses doigts, elle sent le râpeux des draps et aussi cette vibrante énergie vitale qui semblait l’avoir quittée. Se la réapproprier. Vite. Elle revoit aussi les petits malades auxquels elles rendaient visite avant d’être une poupée de chiffon, prisonnière derrière les barreaux de son lit. Pour l’heure, les pièces sont vides, mais la peinture est fraîche. Dans sa tête, passé et présent se mélangent, se bousculent pour enfin se réunir. Les sensations reviennent peu à peu. Louise se surprend à avoir dans les narines l’odeur si particulière de l’aseptisant. Enfin, ses pas la mènent à l’endroit des courses endiablées. Sous ses yeux, les fauteuils roulants filent à toute vitesse, les fous rires fusent, tout comme les réprimandes des infirmières. Un timide apaisement émerge alors du fin fond de son corps blessé, souvent réparé. En continuant son avancée, Louise aboutit dans la galerie non rénovée, plus exactement un couloir bordé de chambres, chacune séparée par une vitre. L’une d’elle est même le lieu de son premier souvenir. Elle s’y approche, presque intimidée. De nouveau, le prisme des souvenirs se superpose à la solitude des lieux : elle, deux ans à peine, dans son haut lit près du mur, son père à ses côtés lui souriant, sa main caressant la joue à défaut de pouvoir la prendre dans ses bras. Elle voit l’amour qui l’a toujours enveloppée. Elle a été aimée, malgré tout cela, au-delà de tout cela. Cette vérité la bouleverse. Louise revient sur ses pas. Tout cela n’a pas été vain. Elle est debout et peut se mouvoir librement. Devant le seuil du bâtiment, elle s’arrête pour inspirer profondément, sourit et sort. 

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Mental

    Par Sylvestre Rossi                                                                    

  De 19** à 2000, j’ai été un malade mental, je le sais aujourd’hui car alors je n’avais pas voulu l’entendre. Disons que ma conscience ne s’était pas éveillée, j’ai guéri, mais le réaliser pleinement m’a pris du temps.

  Aujourd’hui, c’est-à-dire vingt années plus tard, je n’ignore plus que de 19** à 2000 j’ai été un malade mental, je le dis à présent sans ambages, et même je l’affirme en toutes lettres, sans toutefois livrer le nombre scandaleux d’années pendant lesquelles cette maladie a déplacé un angle essentiel de ma compréhension du monde. 

  Je me confesse aujourd’hui à la façon de Fédor Dostoïevski dans sa correspondance avec son frère Mikhaïl. Dostoïevski était plus intelligent que je ne le suis, plus intelligent que la plupart des gens, et plus clairvoyant aussi, et peut-être que sa maladie mentale était plus grave que la mienne, c’est probablement pour ça que dès son extinction établie, il a pu prendre toute la mesure de sa fortune, en livrant aussitôt l’information brute à son frère Mikhaïl. 

  Pas moi. J’ai juste guéri, ce qui signifie que je me suis mis à aller mieux, mais sans me retourner pour regarder en face ma maladie mentale désormais fantomatique. Je n’ai pas éprouvé le désir de lui rendre une ultime visite, ni même me soucier de son absence, je ne suis pas revenu sur ce qui s’était passé pendant ces années **, elles ont basculé dans l’oubli, un oubli souverain, qui s’est joliment emparé de mes rêves et de mes cauchemars. 

  Ce contretemps loufoque avait fait son temps. Pourquoi y aurais-je ajouté une névrose ? Si à la place de cette maladie mentale, j’avais fait ** années de taule, en même temps qu’une guerre en première ligne, la nostalgie se serait-elle approprié une telle aberration ? 

  Certainement pas. Pas dans les deux décennies qui avaient suivi son extinction, en tous cas. Une toute autre époque, bien différente, et pour tout dire un nouvel ego, construit de bric et de broc au début, s’était au fil du temps mis en place après le tarissement de cette maladie, et mon existence, dorénavant acquise, semblait sans rivale de poids. 

  Certes, d’autres vies se manifestaient dans mes songes, aussi bien que dans des constructions conscientes à ma table de travail, mais jamais mes souvenirs n’étaient réinvestis sans réticence, ils se zébraient au contraire de réminiscences inédites et de projets lumineux. 

  De fait, je n’avais plus de souvenirs de cette époque révolue, ils s’étaient éclipsés. J’ignorais l’objet de ma maladie mentale volatilisée, de quel non-sens elle s’était parée, et je l’ignorerai peut-être toujours. M’avait-elle joué un sinistre tour ? 

  J’ai fini par comprendre au bout des deux décennies qui lui ont succédé, dédiées à une certaine insouciance existentielle, que j’avais bel et bien été fou de 19** jusqu’à l’an 2000. Je l’ai ressenti en tombant malade à nouveau, mais le déclic n’a eu lieu qu’après quelques mois d’inconsciente altération, alors que ma vie venait de verser pour la deuxième fois dans un abîme funeste. Peut-on jamais reconnaître un bouleversement mental, quel qu’il soit, au moment même où il prend naissance ?

  Qu’il s’agisse d’une période heureuse qui s’enclenche, déployant bientôt un bien-être spirituel que l’on accomplira probablement en couple, à la faveur d’une grâce impromptue, ou que l’on se débatte au plan individuel au cœur d’un épisode misérable dont il faudra panser les séquelles, c’est au même empire allusif, après coup, que l’on se trouve confronté. 

  Les devins en ce domaine sont rares, mais un cataclysme duquel je ne garde aucun souvenir s’était déjà produit par le passé, et une sorte de qui-vive enchanté venait de m’aviser une fois de plus, une fois de trop, que la maladie accaparait mon mental, à cette différence près qu’elle allait durer moins longtemps cette fois-ci, et pour peu que je m’arrête à la sonder, elle n’annihilerait pas l’ego neuf que pendant tant d’années j’avais eu du mal à échafauder, après la stricte perte de l’originel.

  Le temps était probablement venu de m’interroger avec acuité. Je ne l’avais jamais fait. Et ma transformation de 19** à 2000, pas plus que celle qui advenait vingt ans après, n’avait d’histoire en soi. L’anonymat paraissait marquer le début de toute entreprise.

  Il semblerait que tout ait véritablement commencé par une promenade nocturne et solitaire sous une pluie battante, même si à la vérité mon mental s’était dégradé un peu avant cela. Je ne faisais rien de mes journées depuis quelques temps, lesquelles commençaient très tard, mon auto était cabossée comme celle d’un ivrogne, et de fait je bringuais beaucoup. 

  Des tas de gens font la fête, mais ça ne les empêche pas d’avoir une passion qu’ils assouvissent, dans leurs moments de sobriété ou dans un état second, tel n’était pas mon cas. Je n’avais pas d’idées, ni d’envies. Et dans ma tête, un petit vélo avançait à la vitesse de l’éclair vers l’enfer, ne s’arrêtant qu’à partir du troisième whisky bien tassé. 

  Je pleurais bruyamment cette nuit-là, alors qu’au loin grondait le tonnerre, pendant que je marchais à bon pas sur une petite route de montagne, haussant le regard à chaque fois que les ténèbres s’illuminaient fugacement au dessus de la mer en contrebas, dévoilant un pan de l’horizon. 

  J’habite à la campagne, et cette route départementale peu fréquentée serpente d’un lieu-dit à l’autre la rocaille déserte sur quelques kilomètres. 

  Au fur et à mesure que je m’aventurais sur la chaussée pentue, la brume s’épaississait, et la pluie abondante inondait mon visage intrigué par le mouvement des cieux sur les crêtes. De rares véhicules roulaient prudemment devant moi, et leurs phares, en mode feux de croisement, transperçaient laborieusement l’atmosphère gothique des lieux. 

  A me lire, on pourrait s’attendre à ce que je confie maintenant de bizarres appétences de sorcier, communiant avec les éléments déchaînés, dans un rituel connu de moi seul. Mais il n’en était rien, j’ignorais tout bonnement ce que je faisais. Je le faisais, c’est tout. 

  J’étais habillé en tenue de ville cette nuit-là, chaussures Church’s, pantalon jaune canari à poches cavalières, chemise bleu roi en mousseline de soie, et veste de tweed gris clair à coudières, je me dissimulais quelque peu dès que j’apercevais au loin deux points lumineux, donnant juste à voir mon dos quand l’auto passait à ma hauteur.

  J’aurais pu m’atteler à comprendre ce qu’il m’arrivait, pourtant cela ne m’a pas traversé l’esprit. Du moins, pas tout de suite. C’est ainsi que se décline une maladie mentale. Elle s’installe, pendant que l’esprit s’affaire à son orée, la délaissant, la négligeant. 

  Des constructions mentales du plus bel effet s’étaient ébauchées, peu de temps après mon étrange balade, je m’étais découvert de nouvelles ambitions, encore secrètes, mais sur le point de voir le jour. Je changeais. Et ce changement occultait la dangerosité de ma maladie, j’étais pétri de poésie, étincelant au plus profond de moi, encore compétent à me dédoubler, à condition toutefois de ne pas trop tirer sur la corde. Avec désinvolture, je faisais de ma vie quotidienne un art voué à ma seule attention. 

  La cabalistique de l’univers se dévoilait casuellement au travers d’une minuscule fente quelque part, je tournais les choses selon mon ressenti, et cet abandon entretenait imprudemment ma maladie mentale, la confortant dans son enracinement cérébral. Tout ce qui ressemblait à une fente dans un no man’s land, une coquille de noix ou la pénombre, réelle ou imaginée, happait une bonne part de mon énergie vitale, générant un engouement risqué.

  Je me fourvoyais, la maladie bousculait mes défenses ensommeillées, mais contrairement à vingt ans en arrière, je pressentais d’en venir à bout, elle ne s’éterniserait pas. Une lézarde luminescente, comme un bref éblouissement après un effort physique intense, apparaissait au fil des jours, réfrénant mon désir de me libérer, mais tout portait à croire que je saurais le moment venu me débarrasser de cet éclaircissement néfaste. Je prenais mon mal en patience. 

  Le risque d’anéantissement de ma vie spirituelle si durement rebâtie était grand, mais j’excluais de me retrouver en plan comme la fois précédente, avec pour maigre indice d’une emprise pernicieuse, l’épreuve d’une amnésie-en-soi, sans rien d’autre de tangible. J’ignorais de quoi était faite mon ancienne maladie, si ce n’était que je ne l’avais pas mise de côté, ainsi que je m’apprêtais à le faire avec celle-ci, et n’imaginais pas qu’après un tel intervalle, je pourrais à nouveau toucher du doigt le mystère d’une expérience similaire. 

  Les visages, les timbres de voix, ainsi que les noms de mes camarades d’antan m’échappaient encore, et le regard de mon amante d’alors demeurait invisible, elle avait habité de sa folie mon mental, notre passion n’ayant su faire l’économie d’un déséquilibre, mieux valait en conséquence s’abstenir de s’attacher à sa réincarnation. Il était trop tard, de toute façon.  

  Je ne pouvais me permettre de prendre à la légère ce sanctuaire en embuscade, dont l’incarnation au regard alerte m’exprimait toute sa joie de me retrouver. 

  — Je suis aussi folle que votre amante oubliée, me disait-elle d’une voix assourdie.

  Elle se rapprochait, et son parfum était semblable à celui de la dame au regard invisible, je reculais de deux pas, elle marquait l’arrêt, quasi boudeuse. 

  —  Barney, disait-elle, dans un souffle.

 Je me nomme Barnum Job Stella, docteur en études religieuses et sorcelleries, et seuls ceux qui m’ont connu dans ma prime jeunesse emploient encore ce sobriquet affectueux. Les yeux de l’étrangère étaient soudainement devenus violets et sans âme, comme ceux d’un animal familier, identiques aux œillades de la folle oubliée. 

  Ne pas m’en préoccuper, juste m’accommoder de ses tentatives évanescentes, car s’y adonner, après tout ce temps, équivaudrait au saccage de ma personnalité, elles me rappelaient une somme de sensations évacuées, et je saurais me prémunir de leur charme vénéneux. 

  L’air du dehors s’engouffrait dans le salon grand ouvert de ma maison de campagne, apportant à l’humidité ambiante une touche d’idéal. C’était comme une renaissance, une résurrection, qu’il fallait endiguer à tout prix. Il était bien trop tard. 

  J’aimais le mois de mars naissant, le soleil pointait fièrement à l’horizon, au travers d’un chapelet d’îlots montagneux, se faufilant sans cérémonie entre les nuages gris, illuminant d’une clarté puissante la mer bleue-pétrole, j’ai toujours chéri ce bleu étrange et poignant. 

                                                                                                                                       Miomo, 27-03-2020

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Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#1)

 par Pierre Lieutaud                                      

L’atterrissage avait été brutal. Le navire avait touché le sol depuis dix minutes et continuait à grincer comme un vieux portail dans des cahots qui n’en finissaient pas… Après toutes ces années, les automatismes ont un peu perdu de leur précision, pensa le commandant. Rouillés, ce mot  lui vint à l’esprit. Dans l’espace, rien ne rouillait jamais, il sourit en se disant que les kyrielles d’algorithmes qui les avaient amenés là ne rouillaient pas, elles non plus. Il imaginait des dentelles qui trainaient derrière eux dans l’espace, des petites dentelles luisantes, inoxydables, qui organisaient, obligeaient le monde. Des choses indestructibles, alors que les  humains dont il faisait partie n’étaient que de pauvres corps de passage, à l’obsolescence programmée par une horloge biologique dont personne ne savait qui faisait tourner les aiguilles. Des corps qui se délitaient lentement, doucement, il pensa aux comprimés effervescents qui se transformaient en petites bulles et s’évaporaient peu à peu… La vie de l’homme, un petit tour et puis s’en va…Un tour pas si petit que ça, il était à des millions de kilomètres de chez lui, 88, boulevard de la grange, Wilmington, Australie. Là bas, sur la vieille terre, des décades et des décades étaient passées, la plupart des gens de sa génération étaient morts et lui, il frétillait face à un nouveau monde. L’embrouillamini du temps et de l’espace lui avait donné un morceau d’éternité…Enfin…Tout ça si Einstein avait vu juste. Ou s’il n’était pas en train de délirer. Le délire d’espace, bien connu des cosmonautes, en avait perdu des dizaines. Sortis dans l’espace, subjugués par le monde qui les entouraient, ils s’étaient séparés du cordon ombilical qui les reliaient à la station spatiale, pour être libre dans l’inconcevable néant bleu qui les entourait. Mais la vraie cause de leur disparition était autre : le mélange respiratoire qui les abreuvait, bombardé d’ions cosmiques, s’était modifié en devenant un gazouillis hallucinatoire qui leur avait fait perdre la tête. Il soupira…Et si les milliards d’ions cosmiques qui avaient percuté le navire depuis toutes ces années lui avaient fait perdre la raison ? Et s’ils ne s’étaient pas posés ? Et s’il était mort, réduit à l’état de bulles ? Reprend tes esprits, commandant, se dit-il, alors que le navire s’était immobilisé sur le sol caillouteux qui défilait sur l’écran de contrôle. Ses mains, crispées sur le levier de commande, se détendirent. Et lui aussi. Juste un moment. Le temps de se dire c’est la fin du voyage, nous sommes vivants. Déjà, les procédures d’identification du site d’atterrissage tournaient, des loupiotes s’allumaient, s’éteignaient, des petits hauts parleurs couinaient un peu partout. Les atterrisseurs télescopiques du navire l’avaient positionné automatiquement à l’horizontale et rien ne bougeait. C’est déjà ça, se dit-il, nous ne nous sommes pas posés à cheval sur un rocher ou sur du sable mouvant… 

Les voix de synthèse récitaient des check list qui résonnaient dans les coursives de la carcasse d’acier où ils avaient passé des années. Il vérifia l’alimentation en oxygène, le plus important, se dit-il. Tout était en ordre, il restait de quoi vivre pendant trois ans et le petit sifflement qu’il reconnaissait au milieu de tous ces bruits, c’était la source de  leur vie…Trois ans pour trouver un nouveau monde respirable…L’équipage, immobile derrière les verrières panoramiques, lui fit penser à un alignement de statues. Silencieux, tétanisés ils regardaient tous leur nouveau rivage, si loin de la terre qu’ils avaient quittée  probablement pour toujours.

H-TER-479 était un gros caillou. Lisse comme une savonnette. Au raz du sol flottait un nuage bleu, plat et dense, des milliards d’étoiles scintillaient au fond du ciel et sur l’horizon se levait un soleil.  L’univers est rempli de milliards de planètes, de galaxies sans fin et nous nous sommes posés là, se dit  le commandant…Une vague de chair de poule le parcourut, de la tête aux pieds. C’est bien beau, toutes ces formations,  ces séminaires de self contrôle, de maintien du sang froid devant des situations qui nous dépassent, mais nom de Dieu, j’ai du mal à rester calme, à penser à un avenir ici. 

Le message sifflait dans toutes les oreilles: « Convocation immédiate de tous les membres de l’équipage ». Dans les coursives s’allongeaient les files de marins, techniciens, ingénieurs, médecins, océanologues, astrophysiciens, tous volontaires pour aller chercher les limites, envoyés dans l’espace depuis la ville spatiale qui tournait depuis des dizaines d’années autour de la terre, leur planète. On l’appelait autrefois la planète bleue. C’était il y a longtemps, même les plus vieux habitants de la ville orbitale n’avaient pas connu ce halo pastel, délicat, qui donnait envie de réciter des poèmes et faisait monter les larmes aux yeux. Que va devenir l’humanité, se disait le glaciologue en suivant le couloir, nous avons quitté une planète moribonde pour nous poser après toutes ces années sur ce désert des Tartares…Pourquoi ici et pas ailleurs? Pourquoi être passé au larges de toutes ces planètes verdoyantes, ces océans infinis, ces atmosphères douces et claires sans s’y arrêter? Pourquoi, chaque fois, on nous disait que la destination était plus loin, ailleurs?

Ils se souvenaient tous  du jour où le commandant les avait réunis. « D’après les calculs », avait-il dit, « nous sommes à la limite de notre univers ». C’était si drôle, incongru, impensable, d’énoncer une chose pareille qui résonnait dans les hauts parleurs des coursives, qu’en même temps qu’il l’écoutaient, il se demandaient s’il  n’avait pas sombré dans la folie, si c’était bien lui qui répétait ces phrases comme un robot, ou bien si quelqu’un les lui dictait, l’obligeait à les dire… « Nos radiotélescopes buttent sur une barrière invisible d’une texture inconnue, si on peut parler de texture pour une chose invisible. Nous nous doutions de son existence, c’etait l’un des objectifs de notre voyage. Mais ceci n’est que notre première étape; le but final est de sortir de cet espace et chercher ce qu’il y a au delà. Pas question de prendre de risques en essayant de passer a travers cette barriere qui meme invisible pourrait nous desintegrer. A partir de maintenant, nous allons la longer cette limite le temps qu’il faudra pour chercher un orifice, une sortie, et pénétrer dans l’inconnu »…

Pendant des années, ils avaient navigué en côtoyant cette limite, ajustant la trajectoire du navire pour qu’il ne s’en approche pas trop et risque de la percuter. Mais percuter quoi? Les dopplers latéraux renvoyaient l’écho de la muraille invisible… Le jour où l’écho du doppler ne retourna pas au navire, le commandant crut d’abord à une panne, il fit vérifier le module de réception, il était intact, fonctionnel. Et rien n’y parvenait. 

Quand apparut sur l’écran l’image de l’orifice, un cercle parfait sans fond, il ordonna de poursuivre la route au même cap, comme si de rien n’était, autant pour reprendre ses esprits que pour s’assurer de la réalité de ce qu’il avaient découvert. Il fit machinalement le signe de croix et fit pivoter le navire de 180 degrés pour retourner vers la bordure de l’orifice. Ils la suivirent pendant un mois lunaire avant de se retrouver où ils étaient partis. Il s’agissait bien d’un cercle et ils en côtoyaient la limite, de si près qu’ils l’apercevaient maintenant dans la lumière des projecteurs de marine. Un biseau bleuté au tranchant effilé. Au-delà scintillaient des milliards de galaxies. 

Ils savaient qu’ils devaient franchir ce passage, mais peu d’entre eux avaient cru possible d’y parvenir un jour. Et tous avaient peur. Une exploration lointaine, oui, mais quitter le monde, c’était mourir, passer dans l’au delà voulait bien dire cela. On décida d’essayer d’arrimer une balise sur la bordure, pour pouvoir retrouver la sortie, dit le commandant, et d’envoyer une expédition de volontaires sur le biseau et plus loin le long de la barrière. Pour savoir de quoi elle était faite. Nous verrons bien alors s’il est possible d’y arrimer une station spatiale ou de construire une base dessus, un espèce de belvédère d’où nous pourrons voir le monde du dedans et le monde du dehors. 

– Nous serons des gardes-frontières, plaisanta un mécanicien,

– Nous planterons le drapeau de l’empire terrestre, dit un autre, 

– Le planter? Mais dans quoi, dit un autre encore, arrêtez vos bêtises, nous ne savons pas de quoi est fait la barrière, et même si elle existe vraiment, 

– Il a raison. Un artéfact, une image fabriquée par nos calculatrices, un brouillard de météorites et rien d’autre, c’est le même univers qui continue, le notre, nous sommes simplement allés plus loin…

Dehors, tout était différent, nouveau, inconnu, dehors était peut être le destin de l’homme, sa seule survie, mais que représenterait-il dans cet univers? 

Le lendemain, après une touchante cérémonie d’adieu, le module d’exploration emporta l’équipage et la balise. Ils étaient si loin de tout que, privés de communication avec la terre, ils firent passer en boucle sur les écrans les photos de leurs femmes, leurs enfants, probablement des vieillards et qui disparaitraient avant que n’arrivent à eux leurs images, si elles leur arrivaient un jour… Ils emportaient avec eux un drapeau de la terre, une bannière blanche avec un globe bleu au centre…S’il y avait un sol où ils allaient, ils le planteraient dessus..

Seuls au monde, déjà morts bien que vivants, avant-garde d’une humanité en voie de disparition, ils n’avaient plus rien à perdre. Ce jour là, probablement, par un signe du destin, un enfant, une fille etait née dans la maternité du navire et tétait sa mère avec voracité. 

Trois jours après, alors que le module d’exploration glissait le long de la bordure sans pouvoir s’y arrimer « De la gélatine », disaient les messages de l’équipage, « si claire et transparente que nous pouvons voir l’univers de chaque coté avec une netteté étonnante »,  ils avaient franchi le passage, comme les marins des temps anciens passaient l’équateur, une limite invisible, théorique, fruit du calcul de physiciens rêveurs isolés dans leurs laboratoires…Des automatismes avaient pris le contrôle du navire. Sur sa lancée, moteurs stoppés, il semblait faire roue libre dans l’infini, ils avaient navigué dans le silence de l’espace des années durant sans que rien ne change…

Comme tout cela ressemble à l’univers d’où nous venons, se disait le commandant qui devait dresser la carte d’un nouveau ciel, calculer les apogées, les périgées, les trajectoires de ces milliards d’étoiles. Devant eux brillait un soleil et tournaient des planètes…Et puis, un jour, leur trajectoire s’était incurvée, les calculatrices avaient montré que l’une des planètes inconnues attirait vers elle leur navire. Le commandant avait ordonné de laisser faire les choses. Dans le nouveau monde où ils étaient, il se sentait privé de mots pour parler de ce qui les entourait. Alors, il appelait  choses les événements qu’il ne pouvait comprendre ou prévoir…

Le message automatique post atterrissage s’était ouvert comme une huitre. Vingt ans qu’il essayait en bricolant les circuits et les algorithmes de le faire sans y arriver jamais. Où allons-nous s’était-il demandé toutes ces années? Et là, il avait sous les yeux ces vieilles phrases, écrites par des gens probablement morts. Que savaient-ils de H-TER-449? Etait-ce le nom qu’ils avaient donné à ce caillou dont ils ignoraient tout et où le hasard de l’attraction des planètes qu’ils avaient survolé, côtoyé, les avait amenés? N’avaient ils pas été simplement livrés au ping pong de la gravitation interstellaire? 

C’est bien beau, tout ça, se dit le commandant mais maintenant, qu’on l’ait voulu ou pas nous nous sommes posés et il faut faire connaissance avec notre nouveau rivage.

Qui s’appelait dans le message Earth number 2. Une blague. Ou l’espoir de créer une nouvelle terre, le nom de baptême de la planète où ils s’étaient posés…Mais qu’y avait-il de comparable avec la terre, même dans l’état où elle était quand ils l’avaient quittée ? Il existait encore là bas, par ci par là, sur sa surface  marronnasse et racornie, des ilots bleus et verts, avec de petites mers, alors qu’ici, c’était un néant rocheux. Au dessus d’un écran, une petite ampoule s’était allumée et clignotait pendant qu’un message défilait : « Résultat de l’étude de l’environnement extérieur; atmosphère comparable à le terre, respirable, température 18 degrés centigrades, brise détectée secteur sud est, force 5 nœuds, air de turbidité normale »…Formidable, se dit le commandant, mais curieux…

« Vous sortirez sitôt le navire stabilisé et les automatismes réinitialisés et vous enverrez en reconnaissance au cap plein nord le véhicule Véga avec 4 soldats. Leurs messages radio vous décriront ce qu’ils verront ». 

Je crois rêver, se dit le commandant, ils sont à des milliards de kilomètres, probablement morts et enterrés depuis longtemps et qu’est ce qu’ils ordonnent? Reconnaissance au cap plein nord ! 

Il avait pourtant été obligé d’obéir. Vega refusait de démarrer s’il lui indiquait une autre route….

A suivre………….

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Gravité

Nouvelle par Sylvestre Rossi

  Souvent je m’enjoins à vivre ce rêve pour trouver le sommeil, mais peut-être n’est-ce pas un rêve, juste un souvenir heureux, un très vieux souvenir, puisé dans une époque lointaine, je suis seul alors sur une étendue déserte, le ciel est jaune comme les blés, la roche violette et l’herbe orangé, l’eau des torrents est rouge lie-de-vin, et limpide, incommensurablement limpide, mon vaisseau est en panne, et je n’arrive à communiquer avec ma hiérarchie qu’une minute par jour. 

  Des années seront nécessaires pour tirer cet incident mécanique au clair, et cela ne m’inquiète pas, au contraire, j’ai de quoi manger à ma faim, grâce à des pilules de survie en nombre conséquent, je suis seul, délicatement seul, avec mon vaisseau-wigwam pour me protéger du froid et de la chaleur excessive.   

  La solitude tant convoitée m’enveloppe enfin, par la plus étrange des providences, elle est l’aboutissement d’une jeunesse paresseuse.

  Et tout comme mes aînés, je vais vraisemblablement aussi rencontrer des naufragés, habités pour certains d’occurrences mémorables, pour d’autres d’oubli quasi instantané. 

  Un temps, une naufragère, dotée de jambes infinies, et d’un visage semblable à celui de la comédienne Capucine, comble mes vagues projets. Son sourire scintille à la place des étoiles mortes dans le ciel d’or. 

  C’est un renversement des valeurs que je vis, l’or est en haut, inaccessible, et la spiritualité tente sa chance au ras du sol. 

  Une atmosphère spéciale ralentit agréablement mes mouvements. Capucine et moi avons chacun des gélules nutritives et une capsule spatiale à l’arrêt, sans dommages irrémédiables.

  Son vaisseau-yourte provient d’une planète aux aspirations matriarcales, mais nos pannes semblent identiques, et nous parlons tous deux fort heureusement le volapuk.

   Le ciel en soirée est souvent safran, et ocre parfois au crépuscule, puis la nuit marron-glacé se peuple de soupirs de ptérodactyles. 

  Campés sur notre quant-à-soi, en contrebas d’un bel à-pic où nous a amené nos pas, nous papotons, bercés par le clapotis du rivage, la marée est imperceptible, et son écume a l’aspect d’une mousse au cassis, de minuscules poissons volants virevoltent comme des moucherons chromés, affleurant le gravillon détrempé. L’horizon ne se donne pas à deviner, c’est une perspective-en-soi, parcourue de mirages. Nous n’avons pas de combinaison de bain dans notre paquetage, et n’osons pas nager nus.

  Capucine manie avec dextérité l’art de la conversation, complimentant beaucoup son entour professionnel dont elle narre les interventions routinières, renvoyant milles ascenseurs gratuits, un peu comme une poule qui continue à courir avec la tête coupée, et cela ne manque pas de charme sur le moment, probablement parce qu’elle cherche à m’être agréable, tout en donnant du temps au temps. 

  Je ne peux évidemment entendre le monde absurde auquel elle se réfère, personne ne le pourrait réellement, mais j’apprécie qu’entre nous rien ne presse. 

  J’ai toujours aspiré à ce que les choses aillent lentement, très lentement, c’est pour cette raison que j’ai choisi le métier de cosmonaute. 

  Naviguer dans l’espace pendant de longues périodes, à des années-lumière de la terre, était mon plus cher désir, et je l’ai réalisé, non sans efforts d’importance, m’y reprenant à deux fois pour réussir le concours des Hautes Etudes Spatiales, échouant à ma première tentative par manque de réalisme, puis me perfectionnant les années suivantes, en tant que pilote d’essai et plongeur sous marin, prenant des risques répétés au point de marquer au fer rouge mes camarades de promotion, et quand enfin je me suis senti prêt à concourir, c’est la toute première place que j’ai décrochée, très loin devant les autres. 

  Je n’ai pas hésité entre les diverses possibilités d’exercer mon métier, choisissant résolument celle d’explorateur solitaire sur les longues distances.

  Sur terre, les femmes de mon âge étaient trop excitées, il était bon que je les retrouve dans quelques décennies, quand elles seraient plus à même de satisfaire mes désirs spéciaux en matière de rapprochement, d’entente et de fusion. 

  En attendant, j’étais disposé à toutes les communions bizarres avec un être aussi aventureux que moi.

  Des mois à présent que je fréquente Capucine, et ce coin de planète m’est de plus en plus familier, grâce au roadster électrique qu’elle a emporté dans son vaste vaisseau-yourte, et dans lequel elle m’invite à faire des reconnaissances, il nous est cependant impossible dans ce véhicule à l’autonomie limitée de nous éloigner de notre point de chute. 

  On fait pas mal de choses à deux, mais pas toujours, je procède aussi à des relevés de terrain, en me servant de ma trottinette pliable, une mire en bandoulière. La chance, le miracle même, c’est notre point de chute commun, tel un pittoresque lieu-dit en rase campagne. Nous aurions très bien pu échouer à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

  L’endroit parait hospitalier, il y a de l’eau douce, des frondaisons, un climat tempéré. L’eau entre les cailloux est joliment rose au matin, puis s’altère au fur et à mesure que le jour décline, jusqu’à atteindre la nuance « pelure d’oignon », une vapeur en suspens à hauteur d’homme masque en permanence le soleil, rendant le ciel uniformément jaune-or. 

  Les hauts feuillages peuplés de maigres branches, aussi solides que des câbles, soutiennent d’imposants régimes de noix ovales, de la taille d’un ballon de rugby. Sur des arbustes nains, nombres de baies aux couleurs variées chatoient, comme huilées par l’atmosphère. De fait, on se sent cireux, la peau aussi douce que celle d’un bébé.   

  D’étranges animaux à poil ras colonisent les parages, sans qu’aucun ne garde longtemps la station à quatre pattes, ils ressemblent vaguement à des kangourous et à des singes, vivant manifestement de cueillette, ils ne sont pas très grands ni bruyants, et plutôt nonchalants d’allure. 

  Les oiseaux ne paraissent guère avoir évolués depuis l’ère préhistorique, ce sont pour la plupart des ptérodactyles au plumage criard, de la taille de faucons, qui se nourrissent de minuscules marsupiaux, et de poissons volants, fort nombreux en bord de rivage. 

  Je remarque avec un certain désappointement que Capucine se ferme quelquefois au monde, et dans ces moments-là, ses iris disparaissent, je peux très clairement observer que ses yeux pivotent lentement vers l’intérieur de son visage, prenant dès lors l’apparence de ceux des statues grecques, et par un effet de mimétisme quasi immédiat, se donnent la même teinte que la peau, sans la moindre veinule discernable.

  L’existence de Capucine alors se verrouille à double tour, ça ne dure pas, mais il est impossible de communiquer avec elle, parfois pendant quelques heures. Et dans ces plages-là, elle émet des gémissements de plaisir, sans se préoccuper de ma présence, telle Aphrodite, ainsi qu’auraient pu l’imaginer les sculpteurs de l’antique Ionie. Elle instaure idéalement la distance qui sied à une déesse envers un simple mortel. 

  Je suis malgré tout l’happy few de ses transports en solo, et l’interlude terminé, l’intimité ayant secrètement gagné un cran entre nous, chacun réinvestit à reculons son quant-à-soi. 

  Au loin, l’horizon parait moins flou, et la sémantique de Capucine se fait moins convenue, son timbre de voix aussi s’accorde un surplus de naturel. 

  Tout m’a très tôt ennuyé, me confie-elle, il en a été ainsi tout au long de mes jeunes années, sans que je puisse efficacement remédier à ce désastre sensoriel, et déjà je rêvais de tournoyer sans vis-à-vis autour d’une planète lointaine. 

  Intrigué, je dodeline du chef.

  Puis, je suis devenu une demoiselle collet-monté, aimant à s’attabler aux terrasses de cafés peu animés, mais ensoleillés, beaucoup trop ensoleillés pour si peu de monde. Un confident falot m’accompagnait parfois, et j’étais agacé par le bruissement furtif du papier bleu qui recouvrait son Lagarde et Michard, autant que par les bruits de succion de pipe du commissaire Maigret à la télévision. Pourquoi les considérations prosaïques sont-elles toujours rythmées de petits bruits répugnants ? 

  Je souris. 

  Fort heureusement, dit-elle, les quais étaient un délice de silence, qui s’enrichissait au soir d’une légère brise que les autochtones nommaient l’ambada. Même l’album Imagine de John Lennon, sorti l’année de mes quinze ans, m’avait désolé, un peu comme s’il venait d’être enregistré dans un vieux garage en tôle, accentuant le son déglingue d’un style englouti. Seule une conjugaison toute personnelle de chamanisme et d’ingénierie allaient parvenir à bousculer ma morne destinée.

  Son laïus terminé, je me dis in petto : Quel monde étrange que celui dans lequel nous venons de chuter ! C’est un drôle de monde, vraiment, ni menaçant ni parfumé, impavide à tous égards.

  Je me déshabille en toute sérénité, entièrement nu dans mes brodequins délacés que j’abandonne en bord de rivage, après avoir foulé un tapis de gravillons. Une escouade de poissons-volants pirouette au ras du sol, chatouillant mes jarrets, pendant que j’entre précautionneusement dans l’onde, intimidé par le grisant désir de me baigner. La natation était une activité sportive que j’affectionnais particulièrement sur terre, été comme hiver.

  L’eau est excessivement salée, comme dans la mer morte, les yeux me piquent, et sa température est à l’image du système climatique de cette planète, modérée, sa consistance est agréablement lubrifiante. Est-ce une mer ou un lac ? 

  Capucine me détaille, j’aime la façon dont elle s’y prend, bien sagement installée sur un rocher rond comme un aérolithe, dans sa combinaison à col Claudine.

  Je suis fier de mon corps longiligne à la musculature peu saillante, de mes attaches fines, ainsi que de mon cou de cygne, et particulièrement de mes longues mains cachectiques. Elle n’esquisse pas le moindre mouvement pour me rejoindre, ne perdant rien de mes gestes gauches au contact des gravillons revêches quand je sors de l’eau. 

  Je frémis sous l’accolade de la vapeur ambiante, et sans me courber chausse mes brodequins, me dirigeant vers l’amas textile que forme à même la grève poisseuse ma combinaison ignifugée.

  Capucine vient à présent à ma rencontre, comme dans la chanson, et s’assoie près de moi, m’enveloppant de son regard. Elle se saisit de ma main qu’elle garde tendrement dans la sienne, et presque aussitôt s’endort, en position accroupie, puis bascule de tout son poids sur le sol. 

  Son soudain sommeil ressemble davantage à une perte de connaissance qu’à un endormissement, et son visage pâlit à vue d’œil, quasi diaphane. 

  Ses paupières prennent une teinte vert-de-gris, mais sa respiration est régulière. Elle semble gentiment épuisée, la bouche entr’ouverte, les dents comme ointes de miel translucide. 

  Une délectable odeur d’huitre ouverte flotte dans l’air venté, et de curieux borborygmes dans le ciel réussissent un tour mélodieux, dissipant la vapeur, une pluie fine se donne libre cours, éclairant notre lieu-dit d’une luminosité métallique. Capucine ouvre les yeux.

  Nous somme seuls au monde, baignant dans l’espoir de n’être jamais déçus ni lassés, tirant sans hâte des plans sur la comète.

                                                                                                                           Miomo, le 01-02-2020

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La lettre,

par Sylvestre Rossi  

  L’adolescent rêvait d’être un auteur de BD et se baladait souvent le soir au bord du canal. Il y avait un canal bordé de talus dans la petite ville où il vivait, avec des buissons piquetés de fleurettes pâles, mais le plus souvent juste des talus bruts en guise d’accotements où les abeilles oubliaient de bourdonner ; ils étaient recouverts d’herbe que les cantonniers tondaient régulièrement et dessus on apercevait parfois des arbres, comme attroupés, des troènes généralement, avec un banc public sous leurs feuillages. Mais ces petits attroupements étaient fort éloignés les uns des autres, soulignant l’incongruité de l’ombre qu’ils prodiguaient, l’ambiance était au désir de lumière, et ces obstacles végétaux sonnaient comme des chinoiseries dans un vaste appartement épuré. 

  Il faisait souvent gris dans le pays, le ciel était bas, et aussi loin que portait le regard, dans la mesure où dégarni de brume le regard pouvait s’aventurer au loin, tout était plat. L’adolescent aimait son pays, il n’en avait jamais connu d’autres, et rêvassait le long du canal, sous un ciel sans éclat et un horizon neutre. Le temps était doux ce soir, presque chaud, et il transpirait légèrement. 

  Comme tous les soirs, à la sortie des cours, ses copains l’avaient hélé, le pressant bruyamment de rejoindre leur compagnie, mais comme à son habitude, il avait préféré déambuler seul, en pensant confusément à son avenir, le visage baigné de crachin. 

  Il finirait à force d’efforts quotidiens par acquérir le coup de crayon de ses dessinateurs préférés, et se voyait en auteur de BD réaliste, il pensait surtout à Gérald Forton qui réussissait si bien les chevaux, il donnerait un deuxième souffle au western, emportant le morceau avec ses cow boys à cheval dans des déserts brulants, et peut-être qu’un beau matin on lui téléphonerait d’Amérique pour lui proposer un contrat, à condition toutefois qu’il accepte, comme Gérald Forton, de vivre en Californie du sud, au bord de l’océan pacifique, dans une coquète villa sur pilotis, non loin du studio qui l’emploierait. 

  Gérald Forton était le petit fils de Louis Forton, créateur des pieds nickelés, l’hérédité était là, et elle avait son importance, personne n’existait ex nihilo, pas plus Alexandre le grand que Michel Polnareff. L’adolescent avait eu un grand père et un père qui savaient dessiner, bien que tous deux aient embrassés une autre profession. Son grand père qui était transporteur n’avait jamais cessé de dessiner à la plume des Christ en croix, quand à son père, il exerçait de son vivant le métier d’architecte, et les encres de Chine à la technique irréprochable qu’il avait réalisées dans sa jeunesse, principalement des scarabées et des langoustes, trônaient dans leur cadre soigné chez ses frères. Il suffisait à l’adolescent pour les admirer d’aller saluer ses oncles. 

  Il gambergeait depuis quelques jours, gagné par l’inquiétude, étant tombé par miracle, en feuilletant au hasard un livre ennuyeux appartenant à sa grande sœur, sur un passage qui remettait en cause ses certitudes sur l’art du dessin. Il était dit dans ce livre à la couverture cartonnée, et aux pages en papier vélin, que dans la Chine médiévale les dessinateurs étaient dénichés très tôt en vertu de leurs dons purement virtuoses, puis leurs professeurs leur demandaient de croquer tous les jours le même objet jusqu’à ce que leur style propre apparaisse. Et ça durait ainsi des années. 

  L’adolescent dénommé Joseph Schärl dit Sepp présumait que si Cocteau avait dessiné la même tourterelle tous les jours dans ses jeunes années, comme un forçat, celle-ci aurait pu soutenir la comparaison avec la tourterelle de Picasso, et il ne se serait pas fait chambrer par le maître espagnol duquel il voulait à toutes forces être reconnu. 

  C’était optimiste comme concept, se disait Sepp, travailler son coup de crayon, juste son coup de crayon, en dessinant toujours la même chose jusqu’à ce qu’un style inédit et puissant apparaisse, sans avoir à se préoccuper d’autre chose, le plus naturellement du monde, en faisant le vide, mais pour peu qu’un pessimisme idiosyncratique fasse des siennes ; comment savoir ce que ça donnerait au final ? 

  Peut-être que Cocteau, même acharné à remettre le métier sur l’ouvrage toute une vie, aurait échoué à transfigurer ses tourterelles, Sepp connaissait pourtant une fille canon qui les trouvaient plus belles que celles de Picasso, la fille assurément se trompait, mais elle était séduite par la patte de Cocteau, et ça c’était l’aspect positif de toute chose. 

  Sepp avait une ambition paradoxalement démesurée, il souhaitait être pour la grosse décennie qui s’annonçait un auteur de BD au coup de crayon excellemment réaliste. Il progressait bien et sans efforts insupportables, et sentait qu’il toucherait au but dans un délai raisonnable. Quand il saurait dessiner parfaitement un cheval, un avenir radieux lui sourirait. 

  Rien ne pressait pour qu’il se défasse d’une certaine fadeur de style, il sera bien temps de se préoccuper d’acquérir le style singulier cher aux génies, en s’acquittant le moment venu de gribouillis plus proches des tourterelles de Picasso que de celles de Cocteau. Le grand Pablo n’avait-il pas dit « J’ai mis quatre vingt ans à savoir dessiner comme un enfant ». Le temps travaillait pour Sepp, en attendant seul l’aspect techniquement irréprochable de ses dessins lui importait. 

  Il aimait à rêver qu’un producteur l’appellerait avec dans sa musette un bon scénariste qu’il venait d’embaucher, un sacré raconteur d’histoires qui arrivait du roman western, bourré d’imagination et d’humour, pas un scénariste ordinaire, plutôt un dialoguiste aux saillies percutantes qui enchantaient le public du deep-south et du middle-west, un petit juif râblé avec un pseudonyme irlandais, dont les blagues elliptiques dans le plus pur style des films de John Ford faisaient florès, il deviendrait aux dires du producteur le meilleur trousseur de comics des USA. On avait bougrement besoin de Sepp. Il fallait séance tenante au producteur un dessinateur animalier d’exception, chevaux, coyotes, vautours, bisons, à la mesure de son scénariste vedette, Sepp en outre serait déchargé des décors par l’équipe de dessinateurs du studio, ainsi que de la finition de certains personnages, leurs noms n’apparaîtraient pas, sauf celui d’un coloriste rare, un brésilien, qui n’avait pas son pareil pour insuffler aux déserts du far west et aux ciels nuageux une mélancolie poignante. 

  Le producteur peinait à trouver aux USA un dessinateur de chevaux au dessus du lot, Gérald Forton et Sy Barry avaient un contrat en béton avec la concurrence, personne ne semblait à la hauteur des ambitions du Pulp magazine qu’il s’apprêtait à lancer, et ceux qui pourraient l’être ne s’intéressaient qu’à la science-fiction et aux machines volantes, Sepp était l’homme de la situation, pour tout dire il tombait à pic, et on lui faisait un pont d’or. 

  Pendant que ses copains chahutaient en vidant nombre de pintes de bières-Picon, Sepp s’étourdissait en spéculations de ce genre, tout en marchant à bon pas, et des gouttelettes de sueur germaient à présent sur ses pommettes et ses tempes maculées de bruine. Il était temps qu’il rebrousse chemin, un chemin sans frondaisons éloquentes, sans collines ni vallons, sans perspective autre que le flou de la grisaille, fendu ça et là de rares fleurettes au jaune franc, comme de rocambolesques étoiles, à la fois minuscules et toutes proches.

  En dehors de ses balades solitaires à des heures indues qui le rendait bizarroïde aux yeux de ses copains, Sepp avait une petite amie qui ne faisait pas davantage l’unanimité parmi eux, c’était une irrégulière dans l’air du temps qui s’affranchissait volontiers de soutien-gorge, elle se parfumait au patchouli et teignait au henné son épaisse chevelure bouclée. 

  Sepp aimait l’odeur de son cou poupin, et le goût de sa langue, et aussi sa poitrine qui à n’en pas douter s’affaissait, malgré son jeune âge, et il ne l’en aimait que plus, la caressant sous son pull en mohair avec une infinie lenteur, très étrangement, presque anormalement, comme quelque chose d’excessif qu’il lui était donné de soupeser, et dont il fallait se pénétrer pour longtemps, il aimait aussi voir sa poitrine à l’occasion, sa blancheur lui paraissant inédite, sans qu’il soit en mesure alors d’admettre qu’elle l’était à jamais. 

  Indolemment, il s’attardait sur ses seins massifs, fragiles et beaux, un peu trop au goût de cette fille qui probablement aurait préféré qu’il passe aux choses plus sérieuses, une fois pourtant, sous le coup d’une fougue impromptue, il les avait pelotés avec vigueur, générant en elle une folle excitation, ses traits d’expression instantanément métamorphosés en grimaces déconcertantes, elle haletait avec tapage, mais Sepp au lieu de continuer sur sa lancée, apeuré par ce que sa gaillardise impliquait d’engagement immédiat, avait repris ses caresses langoureuses et prolongées, comme si la force des habitudes de sa jeune vie devait reprendre le dessus. 

  Il savait qu’elle couchait avec n’importe qui, et s’en fichait complètement, il aimait son rire et son intelligence, elle aimait sa bouche.

  Une fin d’après midi identique aux autres se profilait, entre chien et loup. Il venait de contrarier une fois de plus ses camarades dans leur tentative de le retenir pour une beuverie, et marchait sans hâte sur le sentier qui longeait le canal, ses rêveries reprenant délicieusement naissance, à la manière d’une crinière de cheval sous son fusain. Sur le sol, une feuille de papier quadrillée, comme celle des cahiers de texte, attirait son attention, elle était pliée en quatre avec méticulosité, et Sepp se prenait à croire que la personne qui l’avait laissée tomber de sa poche ou de son sac à main s’était évertuée à appuyer sur les plis avec l’ongle du pouce. 

  Il l’ouvrait sans cérémonie, et ce qu’il lisait le décontenançait, c’était un tissu de grossièretés, manifestement écrites par une fille à un garçon, elle lui demandait, elle l’implorait même, de lui faire des choses olé-olé, se dépréciant incroyablement aux yeux de l’élu de son cœur, elle s’offrait à lui comme un objet sexuel, prête à tout accepter, même des choses auxquelles sans doute son boy-friend n’avait jamais pensé, l’invitant à l’attraper en levrette dans les bois où elle pourrait hurler tout à loisir, comme une louve. Sepp pensait au bosquet de troènes à quelques pas, et ralentissait l’allure. L’écriture était joliment calligraphiée, presque gothique, les lettres étaient grandes, quasi démesurées et bien reliées entre elles, à la manière de ce que reproduisent les très jeunes filles, ce n’étaient pas des pattes de mouche, les points sur les i étaient des ronds, comme sur le i de Walt Disney, il y avait beaucoup de points d’exclamation, des tas, parfois en file indienne, et des cœurs aussi, bizarrement. Elle adorait visiblement le mot empalée, il revenait à allure un brin réglementaire. 

  Sepp était époustouflé par le style enlevé de la missive aux accents anachroniques, sa respiration s’accélérait, elle n’était pas signée, juste un D majuscule griffé au bas de la page noircie recto-verso, suivi d’un petit point, le prénom du garçon à qui elle était adressée n’était pas non plus mentionné, elle l’appelait régulièrement mon bourreau, et se gratifiait elle-même de la locution ton vide-couilles adoré, c’était une lettre d’amour d’un autre type, cette fille était cultivée, ça se sentait, malgré les mots orduriers qu’elle employait, comme pour s’enivrer de sa propre audace, ce n’était à l’évidence pas une pauvrette qui voulait embrasser le plus vieux métier du monde sous la houlette d’un hareng en herbe. Probablement, était-elle issue d’un milieu bourgeois, en proie à un accès incontrôlable de nymphomanie vénéneuse, la lettre sentait le patchouli, il bandouillait, ça aurait pu être sa bonne amie, mais il ne connaissait pas de fille dont le prénom commençait par D

  Ce coup du sort à la nuit tombante sur ce sentier mort désorganisait l’agencement de ses considérations habituelles, et gâchait quelque peu ses délires de gloire. Il se sentait freiné par de douteuses addictions à venir, comme pris dans une lame de fond impossible à endiguer, mais peu disposé pour lors à céder à un lâcher-prise fâcheux. Peut-être tiendrait-il bon encore un peu… Cocteau ne parlait-il pas « d’éternel retour », bah, au diable Cocteau et ses absurdités pontifiantes, Sepp ne savait plus trop où il en était, tout en touchant du doigt quelque chose d’irrémédiable. 

  Il ne saurait y avoir de choix assidu, pressentait-il, ni d’entremêlement bénin de perspectives. Où se situait-il alors ? Quelle serait sa place dans le monde ? 

                                                                                                                                        Miomu, 14-08-2019

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Lucia et Tara à la conquête de nos intérieurs

par Louis Lanzi


Parmi les jeunes créateurs insulaires , certains brillent dans le domaine de la mode, de la gastronomie, de l’art ou du design et retiennent notre attention ; leur talent est indéniable, et ils sont reconnus non seulement en Corse mais aussi à l’extérieur. Ils vendent leur travail et leurs créations aux amateurs, sans barrière ni complexe.

Excellent vinaigre, collection qu’on s’arrache dans les endroits les plus huppés, bijoux de gala, et mobilier qu’on veut tous ! On ne peut pas passer sous silence ce qu’a réussi Lucia, jeune maman bastiaise qui dessine des objets, utiles et simplement beaux, selon ses désirs et objectifs.

Sa solide formation , – elle est diplômée en design et architecture d’intérieur, a fait l’école Lisaa à Paris, a multiplié les expériences professionnelles et les stages chez des maîtres designer tels Aldo Cibic en Italie-, lui permet d’entrer aujourd’hui dans l’univers des designers reconnus.

Après un bac option Art au lycée Giocante , elle a quitté la Corse le temps des études et depuis qu’elle y est revenue , elle a dirigé le 1er Fab lab à l’Université Pasquale Paoli et a créé ensuite son propre studio : Lucia Simeoni Design Studio (https://www.luciasimeoni.com).

Tara est l’une de ses dernières créations, choisie sur projet pour être réalisée en bois par la célèbre boutique en ligne anglaise, made.com

Pour les détails techniques, on lit que c’est une petite armoire blanche en bois, que ses pieds et ses poignées sont en chêne et qu’elle possède trois portes. Elle mesure 1m11 de hauteur et 46cm de large. 

Au salon de Paris, fin 2018, la première pièce, un prototype, a eu un grand succès, les commandes ont été nombreuses et Tara, superbe petit meuble dont la forme originale emprunte à la prestigieuse taille de l’émeraude, garnit déjà de nombreux intérieurs. Meuble d’appoint, dans une entrée, une salle de bains, une chambre, Tara a partout sa place

Vendue moins de 500 euros, cette armoire commode séduit un public jeune ou plus classique car elle s’accorde à toutes les ambiances, épurées ou cossues.

Bravo à Lucia Simeoni qui s’est imposée dans un domaine où les candidats sont nombreux et où peu sortent du nombre. Tara la belle plaît et pour l’avoir acquise, je peux en dire la qualité d’exécution et la beauté

Pour découvrir les créations de Lucia Simeoni, rendez-vous sur son site

Pour découvrir Tara ou la commander, allez sur le site made.com www.made.com/fr/tara-commode-blanc

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L’alivi, de Rinatu Coti


L’Alivi di li me loca
Vistuta di fronda verdi
A to tràmula m’alegra
Disgrazia à chì ti perdi
Di li sèculi antichi
Ci manteni li vistichi.

Chì ti cogli hè cuntenti
Di lu stantu chì li veni
U to fruttu hè divizia
Chì adolca tanti peni
À lu fronti di lu natu
Cù lu segnu distinatu.

Quandu Cristu s’appruntava
Ad andà à lu turmentu
S’arrimbava à l’alivi
È li purtava lu ventu
U spaventu più atroci
Chè lu legnu di la croci.

Quandu tù alivi dolci
Da la màcina sè franta
È ci dà tuttu lu suchju
Chì si sbarsa è si smanta
Lu to oru hè framanti
Lu to donu hè lampanti.

À lu pòvaru chì pienghji
Parchì pati caristìa
Nant’à un pezzu di pani
Sè sustanza d’aligrìa
È di tè faci lusingu
Di lu to priziosu pingu.

Oliu di l’alivi nosci
Da frighja è da cundiscia
Chì t’aprada si ni vanta
Di avè la peddi liscia
Curi ancu li malanni
Di la ghjenti di cent’anni.

Si ralègrani li morti
Quandu casca lu graneddu
Altu sìmbulu di paci
Hè pruvenda di l’aceddu
Chì insegna zifulendu
Chì si campa sempri dendu.

I paesa sò smurtiti
Ùn ferma più mulatteri
Ci hè più casi ch’è parsoni
Sò frusti li sunaglieri
Ma lu cori paisanu
Senti nascia lu so branu.

Rimuderna quiddu franghju
Cù l’amor di lu maestru
Chì la màcina righjira
Ricurdendu lu so estru
Quandu si senti cantà
A ghjenti ‘n u benistà.

O tù sè lu nosciu vittu
Sè lu sboccu naturali
Di la noscia terra amata
Di la pàtria carnali
Dundi sò in a so fossa
Di l’antichi tutti l’ossa.

Oghji corri pà li stretti
Una brama chì ci porta
Ad andà in l’alivetu
Chì l’alivi ùn hè morta
È la ràdica funduta
Da noialtri hè di valuta.

Chì la luna fuss’ à falcia
O furmessi una conca
Virdieghja lu frundamu
Ancu di la vetta tronca
A campa lu nosciu stintu
Ad avà mai s’hè spintu.

A virtù hè fior anticu
À ghjuvori di dumani
Com’a rama di l’alivi
Chì si carca pà li mani
Di la nostr’umanità
In cerca di dignità.

Réédition d’un poème, première publication Musanostra en 2011

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La musique des mots, création

par Claire Massy Paoli
 

« A jamais conquise par la musique, je me consolai de ne pas me lier à elle en songeant que les cadences du verbe permettent l’affirmation singulière et précise, le mélange de l’âme avec les mondes, l’incantation, les aveux, les décrets » dit Anna de Noailles, fille d’une pianiste virtuose, dans Derniers vers et poèmes d’enfance.
La poétesse interroge alors le lien mythologique incarné par Orphée entre musique et littérature. Le critique, un livre entre les mains, se glisse alors dans cette faille.

Il prend le texte avec fébrilité, petite fantaisie qu’il attendait tant, et pose enfin ses yeux sur le papier, l’oreille attentive. Peu à peu il se sent alors happé par une harmonie qui se dégage et qui l’entraîne insensiblement dans un tourbillon de mots et d’envolées nocturnes, sans-doutes trop énigmatiques. Le message lui semble plutôt juste, mais il préfère se placer en contrepoint pour en saisir la clé. Clé obscure, si ce n’est sombre, dense, basse, comme sans la résolution qu’il attendait. Dans son esprit les sons se mêlent. Il ne sait que faire face à la diérèse. Il s’y essaie, mais sa langue fourche, pique, pointe et refuse le legato naturel du discours ; il veut articuler, mais les mots lui glissent entre les lèvres d’un air léger. Les ajouts de celui que l’on nomme auteur semblent alors broder sur la phrase des idées noires, comme étrangères à ce qu’il lit. Il cherche alors en vain une unité. Mais la page est trop forte, chevalier verbeux d’un temps moderne en quête d’absolu, il se doit de se couler dans son armure syntaxique pour vaincre le difficile. S’il cherche à avoir le dessus dans ce duel-duo si laid, ici ce n’est pas lui le dominant. Pas d’échappée à ce piège littérateur. La fugue n’est plus possible. Tout lui semble comme, hybride. Pas de style mais trop d’imitations : l’emprunt textuel est trop fort, ou trop faible. Il se réfugie alors dans des effets de miroirs qui apparaissent à son esprit régulier comme autant de facettes de ce qu’il appelle littérature. Or voici que le refrain l’entraîne dans sa ronde chorale. Il s’extasie devant une telle maîtrise, un tel tempérament lexical. La virtuosité l’impressionne. Vexé, il se veut tonique, tente une extension langagière ;
mais ce n’est pas sa partie.

Renversement.

Il s’arrête. Pause. Il respire enfin. De son doigté expert il tourne alors la page, ce n’était qu’un prélude. Il se permet un regard plus haut vers ce titre dont le nombre intrigue, septième. Suite improbable, il ne sait si le mouvement sera allegro, brillant ou lento. Mais déjà, il se sent assaï. Il reprend son souffle et la symphonie livresque l’emporte, le transporte dans une polyphonie de voix et de chants qui s’entrecroisent a cappella. Il veut noter l’imperceptible changement, la variation. Pour suivre cette douce mélodie qui se fait peu à peu mordante, il bouge ses lèvres ; langage.
De nouveau une pause. Il en profite pour tenter l’unisson, désir de déchiffrer et saisir le sens de cette gamme de traits calligraphiés, ces traits noirs sur le blanc de la feuille. Il devient ainsi son propre musicien, prêt à sentir, vivre, interpréter ce qu’un autre a écrit. Chemin si ardu, pénible et forcé. Alors, il perçoit les nuances qui le bouleversent tant. Elles animent le propos par leurs jeux comme autant de rythmes obstinés, lancinants ou saccadés. Ce rythme, qu’il impose lui-même par son intonation muette ; qu’il projette par accents et soupirs comme autant de secrets que cacheraient la syntaxe et les subordonnées. Lettres qu’il articule, notes sur une portée.
Les systèmes se modulent, c’est La fin.

Dernière phrase, il attend la cadence. La rime sera parfaite. Un ultime point d’orgue, une chute …
La voix s’est tue, c’est le silence.

 
 
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Connecting  world, par Pierre Lieutaud

Ses deux baskets étaient posées sur le tapis au pied du lit, comme deux petites autos garées l’une contre l’autre sur un parking  vide. Et lui, nu, assis au bord de son lit, engourdi de sommeil, il faisait bouger ses doigts de pieds en s’étonnant de la perfection de l’alignement de ces baskets, exactement perpendiculaires à son lit au milieu du fatras des vêtements balancés par terre à la va vite.…Quand il déciderait d’arrêter de pianoter l’air avec ses orteils blanchâtres, il y glisserait ses pieds dedans, doucement, sans effort, un petit délice. La vieille armoire grinça, il se dit que le bois refusait de mourir. Qui dirait un jour le supplice des arbres déguisés en armoire, en commodes ou en étagères ? Un frémissement parcourut les deux baskets, la brise du matin  passait sous la porte d’entrée, une vieille porte aux joints usés qui attendait qu’il la calfeutre…Il soupira, se laissa lentement glisser du lit en visant  les baskets et il se retrouva chaussé avec une précision parfaite. Bravo, se dit-il, et maintenant il faut me lever. Mais déjà, les baskets s’agitaient de petits tressautements et entrainaient ses pieds…Il les regarda s’ébrouer, étonné, se redressa, se leva et se campa tout droit.  Ses mains avaient quitté le rivage molletonné du lit et, tel un bateau qui largue les amarres, il avait mis le cap sur la cuisine qu’il n’arrivait pas à atteindre. Ses chaussures semblaient de plomb, si difficiles à décoller du sol qu’il pensa à un malaise, une baisse de tension qui lui donnait l’air stupide d’un paresseux, cet animal qui semble un film au ralenti…Et puis, brusquement, sans l’avoir décidé, il se dirigea vers la porte d’entrée. Pourquoi pas ? se dit-il, le parquet du vestibule est ciré, la marche sera bien plus facile, je vais m’aérer et tout ira mieux. Effectivement, une fois dehors, il sentit la vigueur revenir. Et aussitôt, sans prendre le temps de réfléchir, de regarder autour de lui, il traversa le jardin à grandes enjambées et se retrouva dans la rue. Ma foi, pourquoi pas, se dit-il encore, et il sourit en se disant que ces automatismes prenaient finalement son corps en charge bien mieux que lorsqu’il se lançait dans des réflexions qui n’en finissaient pas et d’où il ne sortait rien de bien pratique…
Deux joggeurs passèrent devant lui, il se mit dans leur sillage, sans réfléchir. Après quelques minutes, il s’aperçut qu’il était nu comme un ver. S’il croisait un agent, il se retrouverait au poste, recouvert d’une couverture sale et inculpé d’attentat à la pudeur. Avec toutes les peines du monde, il parvint à s’assoir sur un banc public et il recouvrit son sexe avec les pages d’un vieux journal plié sur le sol. Que se passait-il ? Un gros nuage passa et la pluie tomba. Ses baskets trempaient dans une flaque d’eau et tenaient ses pieds serrés l’un contre l‘autre, comme quand ils attendaient au pied du lit. Il n’eut pas le temps d’aller plus loin dans sa réflexion, ses pieds dansaient dans l’eau. Il se mit debout, les baskets l’entrainaient dans une danse sans musique, il était un Gene Kelly sans le son, vêtu d’une simple page trempée d’eau d’un vieux journal…Il dansait le long des rues sans pouvoir s’arrêter. En passant sous un tilleul, il entendit un grand éclat de rire…Assis dans la fourche d’une grosse branche, caché dans les feuillages, le diable tenait dans les mains un joystick qu’il faisait tourner dans tous les sens en ricanant.