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Articles

La chaleur, de Victor Jestin

Flammarion 2019

Proposition de lecture de MF Bereni Canazzi

Ce livre assez court , publié chez Flammarion, est le premier roman d’un jeune homme qui propose une curieuse affaire de crime-suicide dans un camping des Landes, en plein été , quand tout semble endormi car écrasé par la canicule , et que tout en même temps peut basculer…

Des qualités dans cette fiction ; l’association intéressante des thèmes de l’amour et de la mort, du désir, imbriqués sous le soleil, des portraits d’êtres plombés par l’autre, par les autres.

La chaleur rend passif et coupable : on songe à L’Etranger de Camus quand, parce qu’il fait si chaud et qu’il ne sait pas s’il doit réagir, le narrateur , un grand adolescent qui ne trouve pas sa place, regarde mourir sous ses yeux un copain qui s’étrangle (volontairement ) avec les cordes d’un jeu de plein air.

Comment continuer à vivre avec cette image de sa propre impuissance ? Et pire, comment s’expliquer et expliquer que , sans doute par culpabilité , on a trainé le corps jusqu’à la plage, qu’on a creusé et qu’on l’a dissimulé ? 

De ce moment au départ du camping, qui dure autant que dans la tragédie, un jour, le narrateur et le lecteur attendent que le cadavre soit découvert, avec appréhension : comment pourrait-il en être autrement ? Comment un corps s’abimerait il dans le sable sur une plage sans que rien n’en soit perçu par les hordes de touristes ?! C’est un peu là que Victor Jestin me surprend : d’abord, comment à 17 ans creuse t on un trou assez grand pour cacher un cadavre qu’on vient de trainer ? Comment se peut il que personne ne sente rien , ne devine rien le lendemain  ? 

Le personnage de ce livre est un étranger d’aujourd’hui ; l’auteur, lui , traduit bien, de façon crue parfois, le peu des forces qui peuvent encore mouvoir et émouvoir ceux qui cherchent un sens à leur solitude. 

Recommandé, donc 

Articles

Un océan, deux mers, trois continents ou "le destin incroyable de Dom Antonio Manuel", Wilfried N'Sondé, Actes Sud 2018

par Marie-France Bereni Canazzi
 
Un livre à part

Du Kongo à Rome, la route fut longue !

Un jeune homme bon et intelligent, remarqué par ses maîtres, partira en ambassadeur  depuis  son pays d’Afrique pour, au nom de son roi et de son peuple, dire leur condition à Rome. Elevé en chrétien par des hommes d’église,  Nsaku Ne Vunda  est devenu prêtre et porte désormais le nom de Dom Antonio Manuel : on est au 17e siècle, les bateaux, seul moyen pour voyager,  sont peu sûrs, les capitaines sont des tyrans et le commerce des hommes est insupportable. L’esclavage  et la traite des hommes constituent des enjeux politiques et économiques majeurs.

Le jeune religieux qui se pense investi d’une mission majeure, qu’il ne veut pour rien abandonner,  va être traité avec relativement quelques égards , puisqu’il est représentant d’un pays et de l’Eglise et qu’il y a quelque souci de ne pas commettre d’erreur de diplomatie , mais ce qu’il verra et subira va l’écorcher, le crucifier, si loin de ses rêves et de sa vison du monde initiale.  Imprégné de récits mythiques, respectueux de tous les êtres,  il va mesurer la cruauté du réel et rester toujours humain et fraternel.

Ce personnage évolue et dessille  tout au long du roman qui relate un parcours de vie, celui d’un envoyé au Vatican dont la statue,  Negrita, peut surprendre celui qui la découvre.  L’homme est un loup pour l’homme à bord et à terre. La couleur, le sexe…sont les agents de l’horreur : être noir, être femme, être pauvre…c’est n’être rien qu’un objet de jouissance pour celui qui a le fouet !

Une belle écriture, beaucoup de poésie pour dire la noirceur de la civilisation ! L’auteur a la faculté de traduire de façon très naturelle, par les choix de la syntaxe et le vocabulaire, les sentiments et pensées d’un déraciné qui veut malgré tout tenir bon, témoigner, dénoncer et œuvrer ,  croire en l’impossible.

Articles

Compléter les blancs de Keiichirô Hirano, traduit par Corinne Atlan-Actes sud (2017)

par Marie-France Bereni Canazzi
Tetsuo revient  après trois ans d’absence, c’est peu et c’est très long, bien des choses ont changé ; d’autant qu’il s’est suicidé, ce qu’il ignore au début, et que sa réapparition ne règle pas la question du pourquoi ! A ce moment-là au Japon des cas similaires défraient la chronique, avec les soucis de réinsertion que l’on imagine.

Il n’a plus le souvenir des derniers moments d’avant sa mort mais ne peut croire s’être rendu coupable d’un tel acte : il n’aurait pu abandonner ainsi sa femme Chika et son fils Riku âgé d’à peine un an. En plus au travail tout se passait relativement bien, sa dernière idée, la bière qui se boit à la canette devenue verre grâce à une ouverture complète, promettait un franc succès…
Il repense juste à quelques tensions avec le gardien de son entreprise à cause des coups que celui-ci avait donnés à un pigeon. A-t-il été tué pour si peu ? La philosophie de cet homme mouche comme il se définit a-t-elle déstabilisé Tetsuo ?
Tetsuo veut comprendre pourquoi il aurait pu sauter du haut toit de l’immeuble de sa société et interroge son médecin, le légiste, le personnel de son entreprise. Son ordinateur lui en apprend un peu plus, les divers témoignages le confortent dans l’idée qu’il ne s’est pas tué, mais qu’on l’a tué ! Il voulait vivre !
Il rencontre d’autres suicidés revenus à la vie et nous, lecteurs, on admet cela sans problème, tellement le fantastique est présent et nécessaire même à cette réflexion sur le suicide, sur les motivations du passage à l’acte et les effets que cela a sur les membres de la famille. Il rencontre également un psychiatre et ne cesse d’avancer vers une meilleure connaissance des mécanismes qui l’ont mû.
Une enquête, assez sereine, menée pas à pas, policière et psychologique ; on n’a pas vraiment envie de tourner les pages pour en savoir vite davantage : des longueurs parfois, des passages attendus sur les plats préparés au foyer, sur le monde professionnel, les silences et la réserve de sa femme. Mais ceux qui lisent la littérature japonaise apprécieront justement cette plongée dans un passé récent, celui d’un homme d’aujourd’hui, qui se livre finalement, par touches, en démêlant les fils de sa propre complexité, à l’autopsie de sa société, le Japon d’aujourd’hui. La fiction ici interroge sur le drame de ceux qui partent plus tôt et de leur propre gré, sur  la violence qu’ils ont subie et sur celle que subissent, forcément, ceux qui leur survivent.

 
Paru au Japon en 2012, en France en 2017 ( !)
 
 

Articles

La fuite Paul-Bernard Moracchini Ed. Buchet Chastel 2017

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Au début on pense à une fiction critique de la société moderne, de l’hypocrisie, du commerce omniprésent, de la perte de franchise ! On est dans un train et on se laisse emporter avec un bonhomme pas très sympathique, qui s’amuse à montrer aux autres le fond de sa pensée par un regard analysé dont il joue et son manque d’empathie à leur égard. Le train poursuit sa course, vers où ? On quitte la ville, la civilisation. Pour longtemps dirait-on ; d’ailleurs le personnage a jeté ses boutons de manchettes par la fenêtre du wagon, ce qui semble être la délivrance du  dernier signe d’entrave sociale et de compromis.

Il a préparé sa sortie de la civilisation : il sait de quoi il va matériellement avoir besoin pour survivre seul en forêt, il est organisé , fait ses emplettes ! Au début on songe à un hommage à la nature maternelle, généreuse. Les lieux évoqués ressemblent à la montagne corse mais cela pourrait se passer ailleurs. Il y a quand même l’évocation du sanglier et le fait qu’il appelle son chien, trouvé blessé, Lione…Bien vite c’est la dureté de la vie naturelle  qui apparaît, avec par contraste les limites de la force du narrateur, de son endurance physique et psychologique , traduites par des passages en italiques, qu’on retient. Tout semble se corrompre un peu – ou beaucoup (ah l’horrible moment du lièvre !) – dans ce texte , que ce soit du fait des hommes en ville ou du temps, de la chaleur, de la maladie, du corps et de l’esprit : on tousse beaucoup, le fiel remonte en crachats, on a la fièvre, on s’épuise vite, on divague.

Le bonheur est-il simplement accessible ? Le personnage narrateur plonge en lui-même pour palier son inadaptation : il résiste, construit, ordonne sans relâche mais c’est l’homme du ressentiment et il est possédé. Ses démons l’habitent, le persécutent, davantage encore puisqu’il est seul. La force de la forêt est aussi sa faiblesse. Drôle de fuite !

Un roman à lire : moins de 200 pages, un rythme qui vous séduira, de très beaux passages, entre horreur et admiration. Ce n’est pas une lecture de tout repos. Dans sa tête rêve et réalité s’entrelacent et après la lecture, l’impression de mystère est forte. Qu’est-ce qu’un homme ?

Marie-France Bereni Canazzi