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Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

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Le temps du doute Gilles Santucci Éditions Maïa

Par Nathalie Nadaud-Albertini

Un bruit sourd au sol, le léger frémissement d’un buisson par une nuit sans lune lors d’un parachutage d’armes en 1943 dans les montagnes corses et le destin prend un autre tour. Un homme, Ange-Mathieu, a cru voir son ami, Étienne, jeter une sacoche dans le maquis. Incrédule, incertain de ce qu’il va vu, il préfère garder le silence, mais le doute a des doigts de velours. Il ne se fait pas serre, il frôle les consciences, effleure les destins, leur donne une pichenette et les change à jamais.

Tout d’abord parce que l’amitié entre les deux hommes ne sera plus la même. Elle se fera défiance d’un côté, incompréhension de l’autre. Plus tard, ce seront leurs enfants, Stella et Dominique, qui en feront les frais. Sans le doute, ils seraient déjà mariés. Cependant le doute est là, il ouvre le destin de Dominique sur les tentations d’ailleurs que représente Chantal, une jeune femme rencontrée en Algérie partie vivre au Canada. Et voilà Dominique qui envisage une autre vie, celle d’un autre, celui qu’il aurait pu être si… autant que celui qu’il pourrait être si… Autrement dit, le doute encage et libère les destinées dans le même mouvement.  

Le temps du doute de Gilles Santucci, c’est également l’histoire de la guerre, pas une guerre en particulier, la guerre en général, avec son cortège de malheurs et de misères humaines, d’exactions et de cruautés. La guerre comme une face monstrueuse et déformante de l’être humain qui explore sa version sombre. L’action se déroule dans les tranchées de Verdun et dans le djebel algérien, mais peu importe en réalité. Quels que soient l’année, l’endroit et les clans en présence, l’histoire est la même. Celle des êtres qui souffrent et se perdent dans l’horreur. Qui tant bien que mal survivent à la destruction justement parce qu’ils sont humains. Alors, sur la toile sombre et sanglante de l’Histoire éclatent des tâches de lumière, jetées là par un peintre qui veut éblouir le lecteur de la beauté de ce qui fait aussi l’être humain. La force de l’amitié, l’amour, la famille, les petits bonheurs quotidiens, le charme d’une rencontre, le bonheur d’un lieu à l’atmosphère chaleureuse et envoutante. La vie plus forte que tout.

Le temps du doute, c’est donc avant tout un récit qui travaille sur le clair-obscur de l’être humain, où tel un équilibriste, chaque personnage marche sur son fil, oscillant entre ombre et clarté.

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Et toujours les forêts, roman de Sandrine Collette – JC Lattès-2020

Par Lolo Peri

Après Six fourmis blanches en 2015, elle apparut comme un auteur de polar, mais on ne peut guère la considèrer ainsi au bout de deux livres. 

Surtout après avoir lu  ce dernier,  Et toujours les forêts.j

On a là un très bon  roman qui fait découvrir  en  334 pages le cauchemar de l’après apocalypse et montre crument la laideur, autant que la beauté sinon plus, de la nature humaine.

Corentin, le personnage, a toujours été jeté ballotté  d’un lieu à l’autre, d’un foyer à l’autre, sans soin, sans amour, quêtant un peu de tendresse et de sécurité. Marie, sa mère, ne s’aime pas et ne l’aime pas. Elle s’en est débarrassée…

Cependant chez son arrière grand-mère Augustine, où sa mère l’a déposé tremblant et désespéré, il a appris le bonheur de compter pour quelqu’un, d’être aimé. L’amour de cette vieille femme stable et  la vie rurale, simple et constructive, lui permettent de grandir et d’apprendre, au point de pouvoir poursuivre ses études ailleurs, là où il ya des écoles et des universités, des bars…

La grande ville et ses plaisirs l’étourdissent jusqu’à la catastrophe qui va rayer de la carte tout ce qui vit et même le soleil et la notion d’humanité ; lorsque Corentin et quelques amis sortent de leur tanière où ils avaient sexe et vin et étaient inconscients , le monde a basculé. Il n’y a plus de vie, plus d’espoir, juste des cadavres et de la cendre partout. Que faire seul, si ce n’est retrouver son origine, sa maison, sa famille. Corentin va suivre la route des forêts dans le silence horrible de la fin de tout. 

Un pèlerinage chemin de croix avec une issue à découvrir…Retrouvera t-il la vieille femme ? Survivra t-il aux mauvaises rencontres du chemin ? Aura t-il la force  d’arriver jusqu’à là bas, plus loin , toujours plus loin, au coeur de la forêt ? Qu’y trouvera t-il ? 

Un auteur à lire : elle sait créer des univers, entre science fiction et roman noir…elle dit l’amour, la peur, la force de la nature…son propos interroge car le récit parfois fantastique , d’autres fois réaliste, met à mal notre logique et pourtant nous fait réfléchir : que s’est – il passé ? Qui sont les nouveaux maîtres ? Pourquoi les hommes n’ont ils rien vu venir ? Quelle est la différence entre l’homme et la bête ? Quelle est l’importance du berceau natal ? Quelle est la valeur de la famille ? L’homme est il conscient du mal qu’il fait  aux hommes et à la nature? Comment refonde t-on une vie et une société ?

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La chaleur, de Victor Jestin

Flammarion 2019

Proposition de lecture de MF Bereni Canazzi

Ce livre assez court , publié chez Flammarion, est le premier roman d’un jeune homme qui propose une curieuse affaire de crime-suicide dans un camping des Landes, en plein été , quand tout semble endormi car écrasé par la canicule , et que tout en même temps peut basculer…

Des qualités dans cette fiction ; l’association intéressante des thèmes de l’amour et de la mort, du désir, imbriqués sous le soleil, des portraits d’êtres plombés par l’autre, par les autres.

La chaleur rend passif et coupable : on songe à L’Etranger de Camus quand, parce qu’il fait si chaud et qu’il ne sait pas s’il doit réagir, le narrateur , un grand adolescent qui ne trouve pas sa place, regarde mourir sous ses yeux un copain qui s’étrangle (volontairement ) avec les cordes d’un jeu de plein air.

Comment continuer à vivre avec cette image de sa propre impuissance ? Et pire, comment s’expliquer et expliquer que , sans doute par culpabilité , on a trainé le corps jusqu’à la plage, qu’on a creusé et qu’on l’a dissimulé ? 

De ce moment au départ du camping, qui dure autant que dans la tragédie, un jour, le narrateur et le lecteur attendent que le cadavre soit découvert, avec appréhension : comment pourrait-il en être autrement ? Comment un corps s’abimerait il dans le sable sur une plage sans que rien n’en soit perçu par les hordes de touristes ?! C’est un peu là que Victor Jestin me surprend : d’abord, comment à 17 ans creuse t on un trou assez grand pour cacher un cadavre qu’on vient de trainer ? Comment se peut il que personne ne sente rien , ne devine rien le lendemain  ? 

Le personnage de ce livre est un étranger d’aujourd’hui ; l’auteur, lui , traduit bien, de façon crue parfois, le peu des forces qui peuvent encore mouvoir et émouvoir ceux qui cherchent un sens à leur solitude. 

Recommandé, donc 

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Malamorte, roman d’Antoine Albertini, 2018. J-C LATTES éditeur

par Martine Perfettini

Simple, vraiment ?

La énième vacherie sur les corses a été celle de trop, et le capitaine dont on ne connaît pas le nom a cassé la figure d’un de ses collègues continentaux du commissariat de Bastia.

Outre une éphémère satisfaction il en a retiré le bénéfice douteux d’une promotion-placard, devenant à lui seul le chef et la totalité des effectifs du « Bureau des Homicides Simples », au fin fond d’un couloir de l’Hôtel de Police.

Les crimes simples, ceux qui n’intéressent personne parce qu’ils ne concernent ni les nationalistes ni le grand banditisme corse, mais qu’il faut bien essayer de résoudre, pour soigner les statistiques d’élucidation. Non que les procureurs ou les commissaires qui défilent à Bastia lui fassent confiance, à ce flic corse, mais bon, pour des affaires aussi simples…

Cependant le capitaine le sait : il n’existe pas de crime simple, ne serait-ce que parce qu’il complique irrémédiablement tout ce qu’il touche, lui l’enfant de Bastia dont la vie n’est plus depuis le drame (mais quel drame?) qu’un suicide lent, une descente inexorable dans les sables mouvants de l’alcoolisme désabusé.

Une « tragédie familiale » chez des Maghrébins pourtant remarquablement intégrés, c’est pourtant simple; l’agression meurtrière d’une randonneuse, c’est déjà un peu plus compliqué, surtout lorsqu’un nouveau meurtre de femme est perpétré avec des similitudes troublantes. Tout le BHS (« Bureau des Homicides Simples ») hérite de ces enquêtes.

Véritable John Rebus de la rue Luce de Casabianca, le capitaine travaille, fouille, creuse et recreuse. Il remplit des cendriers et vide des bouteilles, essuie des rebuffades et suit son idée, même s’il ne la connaît pas encore. Rien n’est blanc, rien n’est noir, à l’image du temps, toujours gris, mouillé, venteux et froid, comme il peut l’être à Bastia, mais cela, seuls le savent les Bastiais.

S’appuyant sur sa connaissance intime de l’île et plus particulièrement de Bastia, il finira par dénouer les fils d’une intrigue particulièrement bien ficelée, et si peu simple….

Extrait :

« La sonnerie du téléphone se confondait avec un rêve indécis. Je roulais sur une autoroute déserte, parfaitement serein. Une voiture de police sortie d’une série télé américaine me doublait en faisant hurler son gyrophare. J’étendis mollement la main vers la table de chevet, fis tomber le portable en tâtonnant à sa recherche. Tandis que je me penchais pour récupérer l’appareil au pied du lit, les souvenirs de la veille affluèrent brutalement vers mon cerveau. Le décor se mit à vaciller.
Huit appels en absence.
La permanence du commissariat.
J’appuyai sur la touche « Rappel ». A l’autre bout du fil, un accent pyrénéen m’annonça que je devais me « grouiller le cul » et rappeler fissa Rochac, le commissaire adjoint, mon seul contact avec la hiérarchie. Je bredouillai un remerciement, le collègue gloussa avant de raccrocher.
Le temps de joindre le commissaire, j’avais dessaoulé. »


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« Le bel Antonio » de Vitaliano Brancati (1949)

par Marc Giannesini


L’île Brancati en Sicile.

Comme certains écrivains italiens éminents, dont Alberto Moravia et Leonardo Sciascia, j’ai l’intime conviction que Vitaliano Brancati est un romancier passionnant, d’une imagination folle, bref un génie. Le lecteur qui ouvre Le Bel Antonio ou Don Juan en Sicile est saisi d’un vertige halluciné, dévorant, que l’on ne trouve que dans les grandes œuvres tragicomiques. Par ce préambule aussi tonitruant que subjectif, j’entends exprimer ma passion pour le roman comme seul moyen de mettre en lumière et en scène les mœurs d’une société ; ici, la petite société de Catane dans les années trente du siècle dernier, sous le régime fasciste de Mussolini.
Brancati, dans la plupart des ses œuvres, s’en tient à l’examen scrupuleux des relations hommes–femmes : les hommes, donc, au contact des femmes, ou plus exactement des femelles siciliennes prises comme objets de fantasmes par les mâles siciliens, condamnés à vivre leur sensualité comme un perpétuel tourment, une malédiction atavique.Pour préciser, les hommes sont jeunes ou d’âge mur, ils sont célibataires, ont quitté quelque temps cette Sicile maternelle, étriquée, pour vivre à Rome ou ailleurs, puis sont revenus à Catane afin d’y passer le restant de leurs jours. Les femmes, dans ce monde ancestral, se divisent en deux catégories : les mères, qui sont les pires ennemies de leur fils en les étouffant de leur amour hystérique ; et les jeunes filles, vouées au mariage. Comparée à la première, la seconde
catégorie n’a qu’une existence fantasmagorique. Les filles ne vivent
que dans l’esprit et la libido des hommes machos. Voilà pour l’essentiel les enjeux dramaturgiques ; restent  les vicissitudes des existences que Brancati arrive à pousser à bout sous forme de questions.Questions : Pourquoi vit-on ? Eh bien, on vit pour tuer le temps, et une fois le temps tué, on appellera cette vie du nom de l’un des romans de Brancati, Les Années perdues.

 Dans ce livre, justement, revient une autre question comme un leitmotiv : « Sais-tu pourquoi Marconi s’est suicidé ? … « Parce qu’il n’a pas réussi à inventer le yo-yo sans fil. »Traduction prosaïque : les hommes sont des pantins condamnés par leur époque. Brancati substitue à toute analyse de la situation politique une analyse comique. Paradoxalement, le monde est tellement vrai qu’il est faux, le désir est partout mais le plaisir nulle part ; le monde continue bien son petit bonhomme de chemin quotidien, mais force est de constater qu’il tourne à vide. L’homme Brancati, enfin : il est né à Pachino, dans la province de Syracuse, le 24 juillet 1907, d’une mère sévère et d’un père avocat. Il écrit très tôt, il collabore à des revues littéraires en même temps qu’il adhère aux idées fascistes. Il éprouve une grande admiration pour Stendhal, Gogol, Pirandello. A la fin des années trente, il quitte le parti de Mussolini et commence la rédaction de ses plus grandes
œuvres, dans un style distancié et sec, Don Juan en Sicile (1942), Le
Vieux avec les bottes (nouvelles, 1946), Le Bel Antonio (1946).

Il collabore à de nombreux scénarios, et Le Bel Antonio sera adapté au
cinéma par Mauro Bolognini, avec Marcello Mastroianni et Claudia
Cardinale dans le rôle du couple Antonio/Barbara. Les personnes qui
côtoient Brancati parlent d’un homme peu affable, d’une timidité
presque maladive, souffrant d’un profond désespoir. A Leonardo
Sciascia, qu’il rencontre en 1954, il annonce : « Nous ne nous verrons
peut-être plus. Je pars à Turin pour me faire opérer. » En effet,
Brancati mourra cette même année, au cours de cette opération jugée
bénigne.La critique se souviendra de l’œuvre : Sciascia dira que
Brancati « a trouvé les instruments d’exploration, de la « manière
d’être » des Siciliens, dans la déclinaison érotique qui se transforme
en contemplation de la mort ». Angelo Rinaldi évoque Les Années
perdues en ces termes : « Un livre pour tous les temps où il y aura
des garçons au-dessous de leurs rêves, des mères qui sont à tuer et
des îles qui réservent l’amour et le soleil aux seuls étrangers. »


  Texte paru dans l’informateur Corse de la semaine du 20 au 27 mars
2011.



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James Salter, Un sport et un passe-temps

par Patrick Emourgeon

                                          « Comme dit Rilke, dans la vie il n’y a pas de classes pour débutant, on vous demande toujours le plus difficile tout de suite »

Photo du NouvelObs

par Patrick Emourgeon


Il y a des villes frontières condamnées à attendre, des villes rudes bâties sur un ciel froid, de lointaines tours de guet rivées sur des bords géologiques. C’est là que je suis né. Dans la rue du palais de justice. Un ironique oxymore qui sonne dès le début comme une blague, une insolite prémonition.
C’est aussi dans cette citée hypothétique que l’écrivain James Salter a accouché de ce livre éblouissant, trainant ses bottes d’aviateur américain dans les rues et les bars de ce chez moi, balisant méthodiquement  ce terrain abstrait qui sera mien quelques années plus tard.


Salter y écrit ma ville. Une prose étincelante, simple et poétique. Un
road movie singulier qui lui fait traverser la Bourgogne dans une
bagnole extravagante au plus près de la belle Anne-Marie. Une histoire
d’amour sexuée, des corps humains qui se découvrent divinement, de
chambres en bars, de restaurants en hôtels, une chronique de la bouche
où l’on mange et où l’on s’aime avec la même passion, la même distance
intime. Une description rare de la province oubliée, de ces lieux
vides et dénués où il ne reste que l’essentiel, la peau des hommes et
des femmes à l’assaut de l’attente, de l’espérance. Un désir incandescent et éphémère, un sport et un passe-temps…


 Je comprends mieux ce qui m’entrainait alors dans ce café de Foy
inchangé depuis 1900 à siroter comme lui cette bière brune et acide à
l’heure des premiers yeux, des sourires immenses. En équilibre sur
l’échelle des mots, à la découverte des corps, je pistais sans le
savoir les traces brulantes oubliées ici par James Salter.
Un regard analogue m’a étrangement conduit vers ce roman, éternel
petit lutin semant ses éclats de verre sur le chemin. Un royaume de
coïncidences troublantes dans l’entrelacs des mots et des situations
de ce roman magnifique.


L’élégant James Salter sait qu’ici on ne s’attarde pas. Depuis la nuit
des temps, cette citadelle des confins envoie inlassablement, à
travers le monde, ses preux poètes éclaireurs, agents doubles chargés
de déchiffrer le monde et de l’embellir pour revenir un jour à leur
tour s’asseoir, mille ans durant, dans l‘exacte solitude, tout en haut
du donjon de Chaumont, à l’Est de rien.



PS : James Salter est mort, il y a des mois. Ironie du sort, le
café de Foy, ce bar ancien chargé d’histoire où il aimait retrouver
Anne-Marie a été ravagé du sol au plafond au même moment par des
barbares consuméristes afin d’y installer une parfumerie…

« …j’ai tout ça serti autour de la conscience comme un cercle de fer.
Ces seins souverains, libres de vêtements. Elle adore être nue. Elle
nage dans la lumière. Elle en ruisselle.
Les grands amoureux reposent en enfer, dit le poète. Même maintenant,
longtemps après, je ne puis oblitérer les images. Elles restent en moi
comme le besoin d’un drogué. Il me suffit d’entendre certains mots,
voir certains gestes, et me revoilà à gamberger. Je me méprise de
penser à elle.
» James Salter, Un sport et un passe temps , Editions de
l’Olivier

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Rabelais romancier. Une rencontre-Milan Kundera- nrf

par Jacques Fusina


Lorsque j’enseignais la littérature à mes élèves parisiens de «terminale » je me souviens du plaisir qu’ils prenaient à entendre et lire ces magnifiques pages de Pantagruel ou Gargantua du bienheureux Rabelais : quelle puissance évocatrice, quelle force expressive, quelle liberté de ton, quelle inventivité lexicale, quelle fantaisie, quels écarts de langage, quels accès de rire !

Ce plaisir était aussi le mien de rire avec eux, garçons et filles réunis, en ces moments de liberté collective qui étaient aussi célébration d’une langue oubliée que nous tentions de faire revivre par notre imagination effrénée en un instant de classe joyeuse.
Car l’on sait combien est oublié le formidable écrivain de la Renaissance ou plutôt pourrait-on dire combien a été oubliée la dimension d’une œuvre dont le lecteur ordinaire d’aujourd’hui n’est même plus capable de saisir le véritable suc (pour ne pas dire « la substantifique moelle »). Malgré le travail reconnu de certains critiques importants comme par exemple Michaël Bakhtine, pour les universitaires, ou même de biographie réaliste et populaire, plus récemment, comme celle de Michel Ragon, on ne peut pas dire que Rabelais soit considéré pour le public français en général comme de majeure importance pour la littérature d’aujourd’hui. Important dans
l’histoire littéraire certes, l’étude scolaire sérieuse le souligne, mais qu’aurait-il à voir avec l’écriture du roman d’aujourd’hui ?


Alors qu’à l’étranger Rabelais est le plus souvent cité par les grands écrivains pour avoir insufflé avec génie une expression unique de liberté dans l’écriture contemporaine la plus moderne. J’ai donc été très heureux de le vérifier dans le livre de Milan Kundera « Une rencontre » publié dernièrement. Mais ce qui m’a le plus intéressé fut de lire que la découverte de Rabelais par Kundera lui-même s’était faite en langue tchèque moderne ! Cela est dû, précise-t-il, à une traduction complète de toute l’œuvre, les cinq livres, en 1931.


C’était l’époque où la nation tchèque en reconstruction voulait faire
de sa langue une langue européenne à l’égal des autres, c’est-à-dire
capable de traduire même Rabelais et son expression hors normes !
C’est donc ainsi que l’a lu Kundera, non dans un français vieillot et peut-être un peu trop poli par l’école, mais dans une langue tchèque qui en avait réussi alors une magnifique version, justement plus proche de l’original que ne sait hélas plus lire le public français : on dit d’ailleurs que le fameux Gargantua-Pantagruel serait un des meilleurs livres jamais traduits en tchèque !


Réédition d’un billet d’oct.2010

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Entre chien et loup, M Corrotti et P Peretti, Ed.Piazzola, 2019

par Francis Beretti


«  Le linge blanc humecté d’eau vinaigrée glisse sur la peau aussi tendue que celle d’un tambour. Il ascensionne le ventre montueux, dévale la pente vers la combe ombreuse entre les seins, caresse le cou de taureau, glace d’une mince pellicule les bras énormes, revient sur le bas-ventre et parcourt les cuisses en troncs d’arbres ». Telles sont les lignes d’ouverture du dernier roman de Michèle Corrotti et Philippe Peretti, publié par Alain Piazzola, et  intitulé Entre chien et loup. La narratrice décrit en ces termes la toilette d’une matrone gigantesque, Sofonisba,  d’autant plus repoussante qu’une énorme verrue déforme son visage. Sa taille et le regard glacé qui émane de ses « yeux d’un bleu étonnamment pur »  traduisent la domination qu’elle exerce sur son entourage. Mais elle est furieuse, car elle sent que l’emprise qu’elle a toujours fait peser sur  son fils Giudicello des Cortinchi di Gaggio est sur le point de disparaître.


L’action se situe en 1464, entre la tour de Pietralarata et Milan. Le héros est Giudicello. Un rude gaillard qui se livre avec ardeur à ses deux passions : les femmes et la politique. Il a un vaste champ de conquêtes, depuis Maria, la  belle sauvageonne qui cueille des fleurs dans le maquis, jusqu’à Giulia Sinibaldi, une dame du plus haut rang de l’aristocratie de la Cour de Milan, « qui s’offre, aussi nue qu’à son premier jour, aux assauts du seigneur lointain ». Sa  puissance, dans un autre registre,  s’exerce aussi avec intelligence et opportunisme auprès du suzerain de son temps, Francesco Sforza, le duc de Milan, à qui Gênes vient de céder la Corse. Giudicello est suivi et servi par « un grand flandrin efflanqué », Gobbetto, qui, comme son
nom l’indique, est légèrement difforme. Ce fidèle serviteur a la manie
étonnante, pour un homme, de broder.

Parfois la présentation d’un ouvrage, comme celle à laquelle nous avons assisté, dans une salle comble, facilite la tâche du lecteur. Dans une intervention à deux voix, où l’humour n’était pas absent,  les auteurs nous ont livré des clés de lecture utiles de ce roman historique soigneusement composé.
Gobbetto avec son passe-temps insolite, est l’image de l’une des Parques qui file le destin des hommes, et l’incarnation de la sagesse populaire, ce qui justifie la présence des proverbes qui rythment le récit. Le titre : Entre chien et loup peut être pris comme une allusion à une période incertaine, où le sort de la Corse est à peine esquissé, et où le destin même du personnage principal est aléatoire :
«  Quand on porte en soi, massacrés, le passé et ses douleurs fugaces, et l’espoir d’un avenir qui jamais n’adviendra… ».

Le chien fait partie des armoiries des Cortinchi ; et c’est un chien que le duc de Milan exige chaque année comme un gage de fidélité. Quant à l’illustration de la page de couverture, signée Edith Guidoni, et qui pouvait paraître, à première vue, comme une décoration incongrue, une pupille d’un bleu étonnamment pur … et glacial, c’est déjà un clin d’œil pour la suite, et qui laisse entrevoir la fin.

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Personne n’a peur des gens qui sourient , Véronique Ovaldé, Flammarion 2019,

par P. Alibertini

Un roman lu rapidement qui nous fait traverser un pan de France et nous arrêter, un peu angoissés , dans une petite maison cachée au coeur de la forêt d’Alsace. Une maman et ses deux filles qui ressemblent beaucoup aux nôtres doivent se cacher, se terrer, c’est du moins ce que le lecteur en déduit. Gloria Marcaggi, c’est son nom de jeune fille, fuit surtout un homme très rusé, habile orateur, un homme à combines , l’avocat Santini et nous le craignons aussi, sans trop savoir pourquoi.

L’histoire de Gloria , employée dans le bar de son second papa, Giovannangeli, ami de son père disparu trop tôt et la laissant à la tête d’une belle petite fortune, n’a rien de très originale : elle n’est pas une élève modèle, n’a pas une grande ambition, est assez passive. Elle se contente de ce qui lui parait le plus simple, le moins engageant. Sa rencontre avec celui qu’elle aimera, Samuel, ne la change pas vraiment…Elle revient sur cette rencontre, sur leur vie, leur bonheur, les enfants, l’instabilité professionnelle de Samuel puis ses choix…Samuel mort, l’oncle Gio invalide, que craint-elle ? Pourquoi a t-elle arraché ses enfants à la ville, à leurs amis, à l’école ?
Qu’est-ce qui lui garantira sa paix , leur paix ?

C’est un drame psychologique plutôt bien mené : et si Gloria était un personnage plus complexe qu’il n’y parait ? La fin est bluffante, loin de ce que j’imaginais.

C’est un roman bien de notre temps, au suspense ménagé et efficace. Je le conseille

Flammarion 2019, 268 pages, 19 euros

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Jérôme Ferrari – Balco Atlantico-Actes sud

Billet de Ivana Polisini


Ce que je voudrais livrer ici est une lecture subjective -pas une étude- mais simplement la relation singulière que j’ai pu entretenir pendant  un instant ,à travers son livre, avec quelqu’un qui vit sur la même terre que  moi et en même temps .J’ai voulu partager le regard de quelqu’un qui a pris le temps de s’arrêter  et de figer le temps ,momentanément , pour mettre des mots  sur la pensée , et qui ,chemin faisant , tente d’en reconstituer le fil .


Le contexte historique sur lequel il s’appuie est la lutte fratricide qui a opposé les nationalistes  dans les années 1990 avec en point d’orgue , l’assassinat de deux tunisiens accusés de trafic de drogue ,quelques années plutôt dans les années1985, comme si ,déjà ,la perversion  était en route .Les nationalistes avaient pourtant soulevé une espérance et un rêve : la chute n’en a été que plus dure.

Jérôme Ferrari nous propose ici , sa vision de  la réalité, en  croisant les
époques  ,les voix et les trajectoires d’individus ,qui cherchant un
sens à leur vie   dans ces années-là , trouvent finalement le désespoir ,la solitude ,la mort et le non-sens .Le regard n’est jamais accusateur ou moraliste.Il ne verse pas non plus dans le pathos ,le sentimentalisme ou l’explication idéologique. Mais la forme choisie ,difficile d’accès , nous invite à la réflexion .


Un coup d’œil sur la table des matières nous montre comment il recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début ( date de l’ assassinat de Stéphane Campana ) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991(l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91 à 96 (la lutte entre nationalistes).C’est dans ce parcours morcelé de  la mémoire que s’inscrit  la recherche de la vérité sur la mort de Stéphane
Campana,un responsable  nationaliste  assassiné,cinq ans après la
« fin » de la lutte entre nationalistes.. Alors ,qui  l’ a tué et pourquoi ?


C’est en effet sur la scène hystérique de cette mort que le roman s’ouvre. Virginie ,un des personnages féminins ,se jette sur le cadavre de son amant en hurlant comme les pleureuses antiques ,entièrement nue et en socquettes. Le lecteur entend alors la genèse d’une relation perverse ,entre Virginie,la fille d’Angèle ,qui tient le café du village,et Stéphane.Une relation qui avait débuté alors que Virginie n’était qu’une petite fille et Stéphane,un jeune militant en quête de reconnaissance .La perversité de cette relation ,entre sadisme et innocence (Stéphane ne la touchera jamais :il se contentera de la regarder et de la fantasmer ) reflète la perversité de la lutte.
Les destins se mêlent alors .Celui de Vincent Léandri, un autre dirigeant, revenu en Corse pour échapper à la culpabilité d’être né du côté de colonisateur mortifères lorsqu’il était dans l’Ocean indien.
Celui de Théodore Moracchini, ethnologue imposteur, raté,au bord de la
folie. C’est dans le même village,lieu central et clos, que viennent s’échouer Kaled,le marocain, et sa sœur ,la belle et mélancolique Hayett qui sert au bar tandis que son frère vend la drogue qu’il avait amenée .Ils deviendront ,à leur corps défendant les victimes expiatoires , adversaires fantasmés de ceux qui pourtant leur ressemblent tant.Eux aussi avaient quitté leur terre natale pour échapper à un destin marqué par les légendes et les rêves et que Jérôme Ferrari rappelle  comme un souvenir lancinant et lumineux, à
travers l’évocation de la promenade de Balco Atlantico.Il faudrait aussi parler de l’histoire d’Angèle,qui veille et s’accroche ,malgré sa pauvre vie ,à l’idée qu’elle se fait de la dignité. Elle détestait Stéphane et sa mort la délivre .


A la fin  du livre , que je ne raconterai pas ,puisqu’il nous livre la
clé de la mort de Stéphane ,ce qu’il reste c’est un étrange sentiment
de malaise et de tristesse devant la vie et les espérances gâchées de
ces personnages qui en ne se trouvant pas eux-mêmes ,n’ont pas non
plus trouvé les autres Tout  amour leur est  interdit .Ce qu’il reste,
c’est la présence lourde d’ une solitude tragique et désespérante que
le style de Jérome Ferrari rend heureusement plus légère. Un  reproche
aussi , fugace mais tenace :  les espoirs d’un  peuple ne peuvent  se
réduire aux errements névrotiques de certains de ses protagonistes.
Je sais ,un roman  n’est pas un traité de politique .
Les choses sérieuses étant dites , je ne serais pas tout à fait
honnête ,si ne disais pas que je n’ai pas dérogé à notre sport favori
du « qui est qui » ?
Je terminerai en avouant que j’ai cherché aussi derrière quels
personnages  Jérome Ferrari  s’était caché .L’excuse toute trouvée à
cette curiosité, c’est  Flaubert ,disant à propos de son roman:
« Madame Bovary ,c’est moi » .Sachant aujourd’hui qu’il existe,
consciemment ou inconsciemment,une part d’autobiographie dans toute
création artistique, je ne résisterai pas au plaisir de demander à
Jérome Ferrari : ou vous cachez-vous dans votre roman ? et ne me
répondez surtout pas  » partout « .
Article réédité, première publication Musanostra 5/07/2009/

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Deux soeurs, de David Foenkinos, éd. Gallimard. Dialogue par SMS


Par Anna et Marie G.

Anna : Je viens de terminer Deux soeurs de David Foenkinos.

Marie : Tu as aimé?

Anna : Je suis surprise. Je n’ai pas reconnu le Foenkinos de La
délicatesse
ni même de Charlotte.

Marie : Alors ça ne t’a pas plu?

Anna : Je ne dis pas ça du tout. Au contraire . Mais j’ai été comme
suffoquée par l’atmosphère du roman.

Marie : Suffoquée? C’est un peu fort quand même. Tu exagères toujours.
Je dirais plutôt que le roman peut nous déstabiliser. C’est vrai que
le personnage de Mathilde vit plutôt mal sa rupture. C’est lourd.

Anna : Cette rupture justement elle étouffe, elle coupe le
souffle.D’ailleurs Mathilde en reste sans voix. Une simple phrase,
prémonition de la rupture, et voilà que cette femme en perd presque la
parole. Pourtant elle est spécialiste des mots . Prof de français elle
étudie L’éducation sentimentale avec ses élèves de 1e. Elle doit s’y
connaître pour exprimer le chagrin. Mais là pas du tout! Comme quoi…

Marie : Toi c’est ta rancune contre les profs de français qui remonte à
la surface non?

Anna : Encore une fois tu dis n’importe quoi. Mathilde au commencement
du roman je la trouve  déjà un peu glaçante. D’accord elle souffre,
elle va de plus en plus mal, elle sombre. Mais dès le début elle est
inquiétante. Tu la penses chaleureuse avec les autres ?

Marie : Je ne sais pas.  J’ai tendance à la comprendre. À lui pardonner
à cause du chagrin.

Anna- Tu es bien naïve! Je crois qu’il y a  en elle quelque chose de
tordu. Elle n’est pas une victime comme on peut l’imaginer.

Marie : Tu dis ça parce que tu as lu le roman et que tu en connais la fin.

Anna : Non. Dans ses relations au lycée il y a quelque chose qui sonne
faux. Et l’épisode avec son élève Mateo éclaire déjà la suite du
roman…

Marie : Elle est en dépression. Elle n’est pas aidée surtout.

Anna : La psychiatre est plutôt glauque ! Mais elle a sa sœur ! On
dirait qu’elle ressent du mépris et de la condescendance pour Agathe.
Mais cette sœur est bien présente . Et au moins elle n’est pas
compliquée.

Marie : Mathilde est maladivement jalouse tout simplement.

Anna : Je suis bien contente que tu ne sois pas une sœur comme
Mathilde. Ça fait froid dans le dos.

Marie : Foenkinos s’est vraiment renouvelé . Je ne l’attendais pas dans
ce registre. J’ai lu son roman d’une traite.

Anna : Tu ne comprends pas décidément… Moi non plus je n’ai jamais
reposé le livre. J’avais hâte de connaître la fin. Je sentais monter
la tragédie . Il y a une telle tension psychologique. Ça ferait
sûrement un bon film.

Tu as entendu ce matin Fabrice Luchini chez Trapenard ? Justement il
joue dans Le mystère Henry Pick adapté de Foenkinos. On ira?

Marie : Oui. Si tu ne me pousses pas dans les escaliers d’ici là …

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Né d’aucune Femme, Franck Bouysse

Marie-France Bereni Canazzi présente le roman de Franck Bouysse publié en janvier 2019 à La Manufacture des livres.

Une année de lecture qui commence bien ; ce roman de Franck Bouysse est passionnant et la photo de couverture est superbe!

C’est un roman dont on relit paragraphes et pages émerveillé. Le style rend chaque moment unique : qu’un enfant de 5 ans soit pris sous les sabots d’un cheval fougueux, qu’on assiste de loin avec l’enfant à la transaction d’un père qui vend sa fille, qu’un homme touchant avoue sa lâcheté, qu’un prêtre s’impose quand il le faut, tout nous tient en haleine, tant les mots sont à la fois durs, simples et délicats.

Difficile de traduire ce qui fait le charme de cette écriture, il faudrait en donner un extrait (cf plus bas)

Quant à l’histoire, pour vous en dire un mot, c’est celle de la petite Rose, jeune paysanne d’une fratrie de 3 soeurs, qui est vendue par son père, dans le besoin et dépassé, à un homme répugnant à tous les sens du terme, le maître des forges …

Déjà, on le devine, avec un tel écho, votre imagination court…Oui et on ne peut tout imaginer !

Le fil conducteur, c’est le prêtre qui va découvrir les carnets de Rose et qui à sa façon lui rend justice en fin de roman .

Mais pour savoir ce qu’il y a dans les cahiers de Rose et comment Franck Bouysse nous donne une leçon d’écriture, lisez Né d’aucune femme !

——————————————————————————————————————–Extrait :

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Rinah, M. Paoli, éd. Materia Scritta

par Pierre Louis Casanova

La vie de Lucrèce, la trentaine, paralytique depuis 7 ans, figée dans les murs de la clinique Saint-Fleury entre un lit à roulettes et un autre, d’un plateau-repas au suivant. Mais une vie comme un carrefour où convergent le mouvement d’autres destins, étrangement liés alors qu’ils s’ignorent mutuellement. 

Le regard que Lucrèce porte sur la vie et le regard des autres, autant de portraits, de trajectoires, de rêves ou de médiocrités ordinaires qui se croisent sans se connaître et sans connaître le sens de cette connexion fugace. 

Mais une seule Vraie rencontre sans doute, celle de Rinah et de Lucrèce, rencontre impossible et totale de vies à la lisière de la mort et qui, pourtant, fait naître l’histoire surprenante d’un regain d’existence inespéré. 

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Philippe Lançon Le Lambeau Gallimard, 2018

 

Philippe Lançon Le Lambeau Gallimard, 2018

 

par  Marie Anne Perfettini

Philippe Lançon s’en est sorti, il a survécu à l’horreur mais à quel prix ? Peut-on mesurer ce qu’il faut de courage pour ne pas mourir ? Non et c’est (entre autres choses) ce que ce livre nous enseigne.

Lire Le Lambeau, c’est rendre hommage à tous les blessés des attentats quels qu’ils soient, mais aussi à tous les malades qui luttent dans les hôpitaux pour leur survie. Dit comme cela l’ouvrage est peu engageant, et on ne se voit pas l’ouvrir sur la plage cet été. Il n’est pas fait pour ça, il est de ceux qui recèlent des passages, des citations que l’on aura envie de relire, dont on sent qu’elles nous serviront dans certaines étapes de notre vie ou qu’elles mettent des mots sur des moments qu’on a vécus ou qu’on ne voudrait surtout ne jamais vivre.

Philippe Lançon est journaliste. Le 7 janvier 2015, ses amis de Charlie Hebdo sont assassinés, lui grièvement blessé est laissé pour mort ; il est un miraculé mais est hanté par le visage des victimes et le regard des sauveteurs. Il écrit ce livre pour témoigner de son long et pénible retour à la vie, pour s’oublier et pour se retrouver car « Écrire est la meilleure manière de se sortir de soi-même quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre ».

Le visage à moitié arraché par les balles des assassins, il raconte la lente reconstruction de l’être et du visage. Tel les gueules cassées de 1914 (mais, heureusement pour lui, avec des moyens plus modernes et plus efficaces), il va devoir subir opération sur opération, avec leur lot d’espoirs, d’échecs, de recommencements, de déceptions, pour retrouver visage humain, pour retrouver la parole, la joie de manger, de boire, de vivre tout simplement.

Au cours de son récit, il dresse de beaux portraits de ses soignants, des liens tissés avec eux, notamment sa chirurgienne Chloé, les infirmières, les aide-soignantes, sa kiné Denise sans oublier quelques-uns des nombreux policiers affectés à sa sécurité. Pendant des mois, il va les observer, leur parler et surtout dépendre d’eux.

Mais ce qui va l’aider le plus, c’est l’art ! Tout comme pour Catherine Meurisse (dessinatrice de presse, rescapée de Charlie parce qu’elle a eu la chance d’arriver en retard ce jour-là et dont il préfacera la superbe BD – La Légèreté – où elle raconte son lent retour à la vie après une période de sidération), c’est l’art qui permet de survivre avant de renaître. Il lit et relit des passages de Proust (notamment la mort de la grand-mère), de Kafka (Lettres à Milena) et Thomas Mann (La Montagne magique) avant de descendre au bloc et supporte les douloureux changements de pansements grâce à la musique de Bach. Sa première sortie, accompagnée par les policiers chargés de sa sécurité, est pour le musée Guimet et l’exposition sur la dynastie des Han, puis pour celle qu’il attend depuis longtemps : l’exposition Velasquez au Grand Palais où il se rend avec sa chirurgienne. Il a toujours aimé cette peinture, pour ses bouffons dont les « infirmités m’avaient toujours rassuré. Maintenant elles me ressemblaient ».

Même s’il a la chance d’être très entouré – la famille, les amis se relaient pour ne jamais le laisser seul – cela n’empêche pas la souffrance. La souffrance physique bien sûr, et il constate qu’il lui faut l’accepter, l’intérioriser pour aller vers la guérison : « il fallait accueillir la douleur comme une alliée m’indiquant le chemin à suivre ». La souffrance morale aussi. Très vite il doit se protéger de ceux qui peuvent l’affaiblir par leur compassion, leur trop plein de tristesse, en les éloignant. Il doit, aussi , supporter le fait d’être la cause de la douleur des gens qu’il aime. Il doit, enfin, subir l’incompréhension des autres, leur impatience – souvent inconsciente – de le voir guérir, passer à autre chose, se projeter dans le futur alors qu’il lutte et use déjà toutes ses forces à accepter le présent. Et le mot patient, qu’il soit nom ou adjectif, prend alors tout son sens !

Juillet 2018