Reporter au Monde et écrivaine, Ariane Chemin signe, avec « À la recherche de Milan Kundera », un remarquable portrait de l’auteur tchèque. Une œuvre à la fois journalistique et romanesque, en hommage à l’écrivain qu’elle admire depuis ses vingt ans.

Par : Audrey Acquaviva

Ariane Chemin dans À la recherche de Kundera, édité aux Editions du sous-sol, part à la recherche du fameux écrivain tchèque qui a le plus souvent refusé d’être sous les feux de la rampe. Il s’agit à la fois d’un bel hommage et d’un profond respect envers cet auteur qui a marqué son adolescence. Or, pour lui, seule compte l’œuvre, ainsi a-t-il effacé aux yeux du public les contours de l’homme. Kundera est un mystère que la journaliste tente de percer. Au final, elle dresse le portrait d’un homme dont la vie aurait pu être un très bon sujet de roman.


Ce récit est à mi-chemin entre une investigation journalistique et une biographie. De la première, on retrouve quelques marqueurs comme l’avancée des recherches avec une mise en présence de l’enquêtrice, concrétisée par l’emploi du pronom personnel “je”. Cette présence ponctuelle propose une plongée au cœur de l’enquête. Au cœur du processus. En outre, elle donne une dynamique au texte. On retrouve ce procédé chez de grands auteurs américains-enquêteurs, et bien d’autres, comme, plus proche de nous, Emmanuel Carrère.

La musique des mots

Et tout le champ lexical ainsi déployé permettrait presque au lecteur de se muer en assistant. Quant aux sources qui restituent les faits, elles sont multiples : entretiens en direct, même par SMS, divers témoignages, recherches sur dossiers. La rigueur journalistique est au plus près des faits, mettant hors-jeu la supposition. Ils sont rapportés chronologiquement. Ce qui permet aussi un glissement vers la biographie. Mais la journaliste se garde de l’intime en restant factuelle. Ainsi, quand l’enfance de Kundera est évoquée ; outre son lien avec la France et sa formation de musicien qui forge rigueur, persévérance et engagement (et plus tard forcément la musique des mots) ; elle évoque volontiers le père (lui aussi homme public car il était musicien de renom). Mais reste succincte sur la mère qui fait partie de la sphère privée.

Assez vite, on apprend que l’auteur se tourne totalement vers l’écriture et connaît ses premiers succès. Et la vie suit son cours : son premier mariage, le second avec Vera qui a été vedette de télévision en Tchécoslovaquie. Ses cours sur l’histoire de la littérature. Sa proximité au parti, tout comme son engagement avec d’autres écrivains tchèques pour une suppression de la censure.

Et là, le récit glisse vers le récit d’espionnage avec une réalité que Kundera a vécue : sa vie sous surveillance du parti. Ils sont de catégorie 2. Le récit se pare d’une pesanteur et presque d’une exaltation, tant le fait ne nous est pas commun. En effet, Ariane Chemin parvient à consulter des dossiers estampillés top secret. Elitiste I et Elitiste II sont leurs noms de code. Ils en deviendraient presque des personnages. Immédiatement, le film La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, qui est devenu une référence occidentale quant à cette pratique, et cité dans le texte, vient à l’esprit. L’expérience de l’auteur dresse pour ainsi dire un pont entre réalité et fiction.

Une célébrité accrue

S’ensuit son exil, accompagné de sa femme, en France où grâce à la solidarité du monde littéraire notamment, tout s’est imbriqué au mieux pour qu’il puisse se construire une nouvelle vie. Mais il lui faut vivre désormais avec le poids de ce qui a été abandonné et l’adaptation à ce qui est nouveau. Puis sa célébrité accrue à la sortie de son roman L’insoutenable légèreté de l’être, et son refus de la vie publique. Sa perte de nationalité tchèque, sa naturalisation française. Et bien plus tard sa double nationalité franco-tchèque

Tout au long de son enquête, voire quête, Ariane Chemin mêle informations sur la vie et sur l’œuvre de Kundera. Et même si ce dernier refuse l’autofiction, le parallèle est souligné, voire recherché ; tant il est aussi vrai que la vie nourrit la fiction. La journaliste souligne que Le Livre du rire et de l’oubli est le plus personnel ; le roman La Plaisanterie propose une observation des bureaux de la censure ; l’intellectuel a vécu en direct le printemps de Prague que l’on retrouve dans son roman L’Insoutenable légèreté de l’être. En voulant s’approcher de l’homme qui souhaitait être uniquement perçu comme un écrivain, on comprend dès lors que l’univers des lettres se déploie tout au long de ce récit. Ainsi voyage-t-on de titre en titre des œuvres de l’auteur, voyage toujours accompagné d’une escale avec la réalité et toujours ses personnages portent la Tchécoslovaquie dans leurs yeux.

Dans la langue de Molière

La journaliste évoque aussi les manuscrits dont certains ont connu un destin quelque peu rocambolesque : notamment celui de L’insoutenable légèreté de l’être qui a été confié juste avant l’exil de l’auteur, avec sa femme, à l’ambassade de France à Prague. Un geste de prudence, de confiance. Un geste qui portait une part de risque. La question de la traduction est également abordée. En effet, par hasard, l’auteur apprend que son style a été trahi dans la version française. Et sa vie étant consacrée à son art, on comprend d’autant mieux sa laborieuse entreprise de réécriture. Il finit par écrire dans la langue de Molière. Cette mésaventure apporte à la fois un éclairage sur le monde du livre et une réflexion sous-jacente sur la traduction qui doit trouver le juste équilibre entre création et fidélité. Dès lors, le verrouillage de Kundera sur la prestigieuse collection de la Pléiade est compréhensible.

En tant que grand lecteur, il a aussi réfléchi sur son art et sa réflexion L’Art du roman est une référence. Sa réflexion s’élargit à la littérature. D’ailleurs il a été professeur de littérature du monde, notamment dans une prestigieuse salle de cinéma en Tchécoslovaquie. Ce cours montre la grande proximité entre les romans et le cinéma, dont on ne compte plus les adaptations des premiers dans le second. Ariane Chemin nous révèle le nom d’un de ses élèves : Milos Forman qui a suivi les cours sur Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. 

Le paradoxe de Kundera

Dans son récit, la journaliste n’a de cesse de souligner le paradoxe de Kundera : homme connu et reconnu par ses pairs et son lectorat mais préférant rester dans l’ombre, loin des contraintes de la vie publique. Ses apparitions, comme sa participation à la célèbre émission Apostrophes se font rares pour s’interrompre ; même s’il accepte les honneurs avec discrétion. Kundera qui a connu la vie sous surveillance se méfie et veut contrôler.

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Dans ce récit, il deviendrait presque un personnage car si l’on suit la définition camusienne, il a un destin. On le suit d’un pays à l’autre en portant en lui durant son exil, son pays natal. Il passe d’un art à l’autre. Il est un intellectuel et un homme engagé. Sa vie est consacrée à son art.  Homme de notoriété internationale mais préférant cultiver le mystère. Dès lors, il s’est isolé dans son impasse parisienne dont la végétation semble un écrin protecteur. On comprend mieux dès lors son amour des îles, et notamment la Corse, sur leurs écrins aquatiques. 
          

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