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Libraire, une espèce en voie de disparition ?- Une tribune d'Hervé Cheuzeville

Dans cette tribune, Hervé Cheuzeville, auteur et chroniqueur radio, revient sur la fermeture de la librairie des Deux mondes à Bastia afin de souligner la disparition des lieux de culture dans les centres-villes au profit des grandes marques commerciales.  

Depuis des années, dans toute la France, apparaissent des magasins de cigarettes électroniques et des salons de tatouages, ainsi que des établissements de restauration rapide, appartenant à de grandes chaînes internationales et n’ayant de « restaurants » que le nom. D’immenses et hideux hangars défigurent les abords de nos villes, de Dunkerque à Bastia : ils abritent des supermarchés dont les prix, à en croire leurs enseignes agressives, défient toute concurrence, ainsi que des commerces aux noms barbares, tels que « drive in », « super discount » ou autres. Ces cathédrales du consumérisme appartiennent elles aussi à de grandes chaînes, bien souvent internationales.

Alors que fleurissent partout ces temples de la consommation, alliant publicités tapageuses et anglicismes venus d’Outre-Atlantique, un autre phénomène se produit, sans que l’on n’y prenne garde, sans que l’on s’en alarme : de nombreux commerces ferment, en particulier dans les centres villes, pour être ensuite remplacés par des magasins proposant au chaland des activités plus à la mode, plus « tendance » pour reprendre l’une de ces affreuses expressions de ce début de XXIe siècle. C’est le cas des librairies qui, les unes après les autres, ferment leurs portes.

Notre ville de Bastia ne fait pas exception. Il y a encore quelques années, le centre de la ville comptait au moins cinq importantes librairies. Deux ont définitivement fermé, une troisième va le faire ce 31 août. Il ne restera alors que deux librairies, toutes deux situées sur le boulevard Paoli. Elles semblent avoir réussi à se maintenir grâce à leurs activités de vente de matériel et de livres scolaires. Si, comme leurs malheureux concurrents, ces deux dernières librairies s’étaient limitées à leur vraie raison d’être, la vente de livres, sans doute, auraient-elles également définitivement descendu leurs rideaux de fer. Mais leur avenir n’en est pas pour autant assuré. De plus en plus de Bastiais préfèrent désormais la solution de facilité qui consiste à commander leurs livres sur internet, à certaines grandes multinationales qui, bien souvent, payent peu ou pas d’impôts en France ! Alors même que nombre de ces sociétés font payer l’envoi de leurs produits en Corse plus cher que pour les livraisons en France continentale. Mais cela, peu de consommateurs l’a remarqué. Un ou deux clics sur l’ordinateur ou sur le téléphone dit « intelligent », c’est tellement plus facile que de sortir de chez soi et d’essayer de se garer en ville avec difficulté pour ensuite aller jusqu’à la librairie !

Allant sans doute à contrecourant, une jeune femme a ouvert, voici deux ou trois ans, une toute petite librairie dans le quartier de Lupinu, non loin de Notre-Dame des Victoires. Dans un tel quartier, d’aucun se serait attendu à voir surgir un énième magasin de cigarettes électroniques ou un salon de tatouage et de piercings. Pourtant, sans bruit, sans publicité, sans avoir recours à internet, cette femme courageuse tente envers et contre tout de rapprocher les livres de ceux qui semblent ne plus savoir ce qu’est le plaisir de tourner les pages d’un bon bouquin.

Je voudrais aujourd’hui lancer un vibrant appel aux Bastiais et aux habitants de la région. N’abandonnez pas, s’il vous plait, le chemin de votre librairie. Renouez avec votre libraire qui ne demandera pas mieux que de vous orienter dans vos choix et dans vos découvertes littéraires, ou de commander pour vous les livres que vous n’auriez pas réussi à trouver dans les rayons de sa boutique ! Retrouvez ce plaisir qui consiste à errer dans les allées de la librairie, à prendre au hasard un livre sur le rayonnage, à le reposer, puis à en prendre un autre avant de porter son choix sur un ouvrage que, peut-être, vous n’auriez jamais eu l’idée d’acheter si vous n’étiez pars sorti de chez vous, et dont vous ne regretterez pas la lecture ! Emmenez avec vous vos enfants ou vos petits-enfants, en leur faisant apprécier le plaisir consistant à découvrir les livres, vous leur enseignerez aussi, sans en avoir l’air, l’amour de la lecture, un amour dont de moins en moins de jeunes a fait l’expérience, malheureusement !

Souvent, il m’arrive d’écrire au sujet de livres que j’ai aimés, parfois même de livres que j’ai écrits. J’espère avoir ainsi su faire partager mon amour de la lecture. J’espère surtout que certains de mes lecteurs se sont ensuite rendus chez leur libraire favori pour acheter ou commander le livre que j’avais évoqué. De grâce, chers lecteurs, abandonnez la solution de facilité que vous procure internet, reprenez le chemin qui conduit à l’une des dernières librairies de Bastia. Notre ville fut une cité de culture, il ne faut pas qu’elle se transforme en zone d’acculturation et de consumérisme. Les librairies Album et Papi, boulevard Paoli, le Principellu, à Lupinu, vous attendent. Allez-y avant qu’il ne soit trop tard et que vous ne trouviez, en leurs lieux et places, un fast food, un magasin de mode ou, pire encore, un “bar à ongles”, où les soins apportés à chaque ongle doivent certainement valoir le prix d’un petit livre !

À propos d’Hervé Cheuzeville

Hervé Cheuzeville, est l’auteur de 7 livres et de nombreux articles et chroniques. Ses  derniers ouvrages « Des Royaumes méconnus » paru en deux tomes, le premier consacré à des royaumes d’Asie, le second à des monarchies africaines et « Prêches dans le désert » paru aux éditions Riquetti sont disponibles dans les librairies ou par l’auteur ; découvrez son site : cheuzeville.net . Vivant à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina.

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La Corse que nous voulons, un livre de Jean-Guy Talamoni

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Le 5 octobre, Jean-Guy Talamoni publiera aux éditions Flammarion un essai, Avanza! La Corse que nous voulons, dans lequel il évoquera son projet politique pour la Corse, un projet défendu depuis  la publication de l’ouvrage Ce que nous sommes (Armand Colin, 2001), préfacé par l’écrivain post-colonial Albert Memmi, Libertà  (DCL, 2004), un livre d’entretiens menés par le journaliste Jacques Renucci, ou encore Littérature et politique en Corse (Albiana, 2013), sa thèse soutenue à l’Université de Corse ayant obtenu le Prix du Livre de la CTC en 2013. 

Présentation de l’éditeur

Et si l’on pensait la Corse autrement ? Et si penser la Corse autrement faisait aussi bouger la réflexion sur l’Europe, et grandissait la France ? Depuis la victoire des nationalistes, en décembre 2015, le nouveau président de l’Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni porte les espoirs d’indépendance de l’Île. Mais à quel titre ? La Corse est-elle vraiment une nation ? Dans un récit vivant et documenté, Jean-Guy Talamoni livre un véritable plaidoyer en faveur du droit des Corses à disposer de leur destin. S’appuyant sur leur histoire, il nous fait découvrir la richesse de la langue, ses héros tels Pasquale Paoli, rédacteur de la première constitution corse et défenseur de la tolérance religieuse, Maria Gentile ou encore Napoléon. La Corse a bien, dit-il, un passé démocratique sans la France ; elle fut même la première république moderne proclamée au XVIIIe siècle. L’histoire corse s’éclaire aussi des revendications de son peuple qui ont pu inspirer la lutte armée depuis 1976. Et faire de ses soldats des prisonniers politiques. Mais s’il faut entendre la parole blessée et se souvenir des morts, il faut aussi tourner la page pour avancer et refonder l’avenir. D’autant que depuis leur victoire, les dirigeants nationalistes président aux destinées de l’ensemble des Corses. S’inspirant du Québec, de l’Écosse ou encore de la Catalogne comme modèles, le leader nationaliste offre au lecteur une réflexion stimulante sur notre société qui dépasse enfin le simple antagonisme franco-corse. Avocat et enseignant-chercheur à l’université de Corse, Jean-Guy Talamoni est le chef de file du mouvement indépendantiste Corsica Libera. Militant depuis son plus jeune âge, il a conduit la délégation nationaliste lors de la négociation des accords de Matignon (1999-2002). Il est depuis décembre 2015 le président de l’Assemblée de Corse.

Informations utiles
Jean-Guy Talamoni, Avanza! La Corse que nous voulons, Paris, Flammarion, 2016, 17 euros.

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Loviconi, en circonstance

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Dans son premier ouvrage, Déclarations, Colomba Loviconi se livre à l’exercice poétique de la circonstance, exercice que l’on pourrait résumer par un verbe, s’exprimer; car déclarer, ce n’est pas uniquement rendre publique une parole, ce n’est pas seulement la demander dans le champ littéraire, ce qu’un premier recueil, après tout, exige, déclarer consiste surtout à sortir de soi, à mettre à distance sa vie dans le but de l’expliquer. C’est ce dévoilement que nous devons retenir du sujet lyrique, ce dévoilement qui s’accomplit à travers un rituel de parole propre au deuil, ce dévoilement marquant le passage de la poétesse de l’enfance à l’âge adulte. Ainsi, la poésie de Loviconi, de la déploration de sa maison familiale aux regrets adressés au père défunt, en passant par les rapports ambivalents que celle-ci entretient avec l’objet amoureux, toute la poésie de Loviconi s’intéresse non pas à ce qui a disparu, mais à ce qui vit, caché devant nos yeux, caché en nous, tout ce qui est dicible dans l’indicible et qui, selon Heidegger, définit l’acte poétique. En d’autres termes, tout ce qui contribue par un acte de parole à prolonger le lien déchirant qu’une poétesse tente de conserver avec un Éden qu’elle ne reconnaît plus.

Extrait

Place Jemaa el fna

J’ai déjà été ici auparavant./Bruits incessants, vacarme enjoué./Ciel rose et soleil orangé./La tombée du jour laisse place à la vie nocturne./Agitation ininterrompue./Ces rues familières ma ramènent quelques années /en arrière./Je les ai traversées à maintes reprises./Ces odeurs douces et épicées me rappellent la / jeune fille que j’étais./ Les voix de part et d’autre, n’ont pas changé./Les calèches colorées et les chauffeurs épuisés qui/sillonnent la route non plus./Dans un élan romantique et innocent, les souvenirs/d’autrefois envahissent mon esprit./Le Palais des Roses n’est pas si loin./Mon coeur s’emballe./Oui tout est là comme avant.

Sur la place Jemaa el fna,/c’est mon amour qui n’est plus.

Informations utiles: 

Colomba Loviconi, Déclarations / dichjarazioni, Ajaccio, Colonna, coll. « Poésie », 2016, 63p., 10 euros.

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La Chute d’Icare, un livre de Jean-François Roseau présenté par Anne-France Agostini

Pour présenter le deuxième roman de Jean-François Roseau, La Chute d’Icare, publié aux Éditions de Fallois, Anne-France Agostini nous propose sa lecture de ce texte. 

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Exploitant les zones d’ombre de la légende aux lumières contrastées de l’histoire et de l’imagination, La Chute d’Icare est d’abord un roman. Avant de se plonger dans le récit, on se laisse doublement interpeller par l’illustration de la couverture ainsi que par la bande rouge où figure la mention suivante : «  le roman d’Albert Preziosi, un héros de légende ». D’abord la bande : cette indication succincte ne laisse aucun doute sur le sujet central de ce roman : Albert Preziosi, un nom familier à la plupart des Corses, enfant de Vezzani, inscrit sur l’honorable liste de ceux qui ont offert leur vie à la Patrie. Il est surtout connu grâce à la modeste plaque de marbre érigée à Bastia, et rappelant aux passants qu’au 2 de la rue de l’Opéra, aujourd’hui rue César Campinchi, a vécu un grand aviateur de l’escadrille Normandie-Niemen. On se souvient aussi de lui grâce à la base aérienne militaire de Solenzara qui a reçu son nom. Ensuite, la couverture : celle-ci étonne par sa simplicité. Un homme-oiseau, le cœur en feu perdu dans les étoiles. Il s’agit en réalité d’un collage de Matisse intitulé La Chute d’Icare  daté de novembre 1943, année de la disparition de Preziosi. Sous cette illustration, le nom de l’auteur Jean-François Roseau, dont les racines maternelles plongent au plus profond de la terre de nos montagnes de Castagniccia où il a toujours passé ses vacances et continue à le faire.

Et sous son nom, le titre…et quel titre ! La Chute d’Icare,  enfant de Dédale – architecte de Minos qui avait été enfermé avec son fils dans le labyrinthe du Minotaure pour ne pas révéler le moyen de s’en échapper -, et qui, volant grâce aux ailes conçus par son père, voulut atteindre le soleil. La suite, on la connaît : il se brûla les ailes. Icare, comme Sisyphe, comme Prométhée, appartient à ces héros de l’Antiquité qui n’ont pas pu se résigner à la finitude humaine et ont cherché à égaler les Dieux ou, ce qui est la même chose, à se soustraire à la fatalité de la mort: Icare en voulant toucher le Soleil, Prométhée en volant le feu de l’Olympe pour le donner aux hommes, Sisyphe en tentant d’enchaîner la mort. Comme eux, Preziosi s’oppose à la résignation, rejette les compromis, et incarne en cela, non pas l’orgueil, mais l’espérance. Ouvrez le livre, au fil des pages, vous découvrirez l’enfance, l’adolescence, les rêves d’un enfant de la Corse, le parcours d’une vie fulgurante, riche d’amitiés, d’amours, d’espérances et dont la fin rejoint celle des héros.

Comment Jean-François Roseau a-t-il voulu tirer de l’oubli ce héros authentique ? Tout simplement et sûrement parce qu’il a grandi sous l’affectueux regard de son Babone, ami de lycée de Preziosi et dont l’amitié se poursuit au-delà de la mort, dans le souvenir, par la mémoire.

C’est dans cet entre-deux guerre que Albert Preziosi a grandi, étudié, servi, rêvé et donné corps à sa passion… Voler. Pour parler d’Albert Preziosi, l’auteur remonte aux récits envoûtants du Babone. Ce dernier, convoqué de pages en pages avec tendresse, raconte au narrateur le temps de son enfance, du village, de l’insouciance, du Lycée à Bastia, de leurs professeurs et des étudiants qui quittent la Corse en se dispersant selon leurs ambitions. Il évoque l’aviation, rêves et réalités omniprésents. Balbutiante, l’aviation avait déjà ses premiers héros, tel Guynemer dont la devise, « faire face », inspira plusieurs générations.

Dans ce roman nous sont livrés la genèse et l’accomplissement des aspirations, de l’enthousiasme et de l’engagement d’Albert Preziosi ; de son envol vers l’Angleterre à son engagement en URSS.Rappelons ici que Preziosi, connu chez nous, quasiment oublié ailleurs, est l’un des premiers résistants français. Quittant la base aérienne de Royan, avec d’autres pilotes, il décolla le 17 juin, contre les ordres officiels, et ce, avant l’Appel du Général de Gaulle le 18 juin 1940. Preziosi n’a que 25 ans à ce moment-là. Tout au long du récit, l’auteur nous fait vivre les périodes d’insouciance, les longues attentes, les batailles aériennes et aussi le mystère qui fait d’une biographie un roman. Ce mystère, c’est celui d’une rumeur ayant entouré Preziosi jusqu’à aujourd’hui, et qui en a fait le père du guide libyen, Mouammar Kadhafi, sur la foi de détails dispersés (avion abattu dans le désert de Libye, soin apporté par des Bédouins, liaison avec Aïcha…).

Pour ce qui est de l’écriture, on se laisse emporter par sa fluidité, sa justesse et sa vivacité. La richesse de la langue est troublante, le phrasé, lui, nous capture et nous berce. L’auteur nous fait voyager en Corse, sur les bases militaires du Continent, à l’étranger, en Angleterre, en Egypte, en Libye, au Liban, puis en Russie… il nous fait rêver et en même temps prendre conscience du courage des pilotes, et de la rudesse de leur vie d’exilés. Les descriptions sont si vivantes, précises, puissantes et denses qu’elles nous vrillent à la lecture, il est difficile de s’en détacher.

Enfin, nous ne passerons pas sous silence l’attachement indéfectible à la Corse tout au long du roman. Albert Preziosi se rend à Westminster Abbaye à Londres pour s’incliner devant le buste de Paoli, il parle corse avec le lieutenant-colonel Michaelli, ses amis le prénomment quelquefois Le Corse ; et lui rêve à la fierté des siens quand il reviendrait à Bastia « le front couronné de gloire ». Quel beau roman ! D’aucuns se reconnaîtront ou reconnaîtront les leurs, dans les traits vifs et précis de Preziosi.

Quelques mots sur l’auteur : Jean-François Roseau est né en 1989. C’est son deuxième roman. Le premier, intitulé Au plus fort de la bataille, s’inspire de la découverte dans le IXe arrondissement de Paris de lettres de Poilus, que Roseau fait revivre de façon romanesque mais toujours en s’appuyant sur des faits réels. Philippe Martinetti l’avait reçu pour parler de ce livre au cours de l’émission du 18h30, il y a deux ans. Quant au roman que nous avons évoqué, il vient de sortir, en août 2016, aux éditions de Fallois. Jean-François Roseau a fait des signatures à Bastia, Porto-Vecchio et Ajaccio au cours du mois d’août. Depuis, ce roman est dans les rayons des libraires.

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Cent ans d’isulitudine

Publié dans les années 2000, nous avons souhaité nous intéresser au recueil de nouvelles méconnues de Jean-Joseph Franchi, Isulitudine, aux éditions La Marge. 

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Outre l’honneur de lire ces contes et ces chroniques de Jean-Joseph Franchi, se trouve une philosophie importante toute contenue sous ce mot-valise d’isulitudine: de petits mondes, de monades, d’ilots qui renvoient tout autant au village, aux hommes y vivant ou y revenant qu’aux insectes et autres escargots qui viennent donner vie, qui nourrir cette beauté d’ennui qui qualifie, me semble-t-il, la Corse. Que ce soit des récits de village comme Rimbeccu posant la question de la vengeance, effrayant le lecteur par des figures comme celle du Prete Turmentu dont le lien avec le manichéisme, ou le carnaval, le rapproche du personnage de l’Infernu dans Orphelins de Dieu, tout cela dans un climat terrifiant, renvoyant les lecteurs du Riacquistu à leur propre sentiment d’angoisse, leur propre peur de la perte à l’idée de voir ce village soumis au désoeuvrement et au mal. La question essentielle posée par Franchi dans son texte reste la même: « est-il possible de fuir les combats sans être lâche? » (P.38) C’est cette question qui traduit, à mon sens, une rupture avec la tradition, plus précisément avec l’image prototypique de la vendetta et de l’honneur dû aux morts, une image déjà fortement ébranlée par la déception de l’esprit, par la déception des lieux, de la religion et des « Mots (qui) sont également trompeurs » (P.46), une Corse, en perte, dans laquelle finalement Monsieur Dupont ne peut qu’incarner « Le dernier des Povmèques » (P.48), soit si l’on perçoit la dimension du comique de mot une homophonie avec pauvres mecs, le royaume des désoeuvrés, des hommes perdus.

Ces textes de Jean-Joseph Franchi, publiés pour la plupart dans la revue Rigiru, témoignent dans une large part des thèmes propres au Riacquistu du fait des formes populaires utilisées, comme le conte et de la langue corse, mais aussi de la tonalité comique, souvent sarcastique, souvent cruelle, invitant le lecteur de tous bords à revisiter cette culture paysanne façonnée par la religion, par les questions sur la vengeance, le culte des morts, le rapport aux bêtes etc. C’est aussi une inquiétude qui ne cesse de prendre corps dans l’ouvrage, celle d’un peuple qu’il faut faire vivre, ou plutôt qu’il faut faire revivre, et qu’un texte comme « L’Eternu ritornu », sous sa dimension dialogique, déployant les propos des locuteurs participant au Riacquistu, sous une tonalité ironique,  témoigne d’une inquiétude derrière le discours militant; car après cent ans, comme le dirait Jean-Yves Acquaviva, l’histoire répète les mêmes erreurs, et un autre pays devra être construit, un autre peuple auquel il faudra donner vie annonce peut-être déjà, en 1970, le la course tragique d’une solitude et d’une défaite éternellement nôtre.

Informations utiles

Jean-Joseph Franchi, Isulitudine, Ajaccio, La Marge, 2000, 20 euros. (Disponible uniquement auprès de l’auteur, Jean-Joseph Franchi)

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Le Jardin de la Corse

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Publié aux éditions du CNRS, cet ouvrage dirigé par Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis revient sur l’urbanisation de la Balagne depuis le XIe siècle jusqu’à nos jours. C’est un ouvrage de référence aussi bien pour les universitaires que pour tous les amoureux de la Corse.

L’originalité de ce livre est de nourrir la dimension géographique par la dimension temporelle. Au lieu de se concentrer uniquement sur un aspect contemporain de l’urbanisation, le travail mené par le groupe de chercheurs de Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis a préféré s’intéresser à un phénomène de longue durée, analysant de manière plus précise les rapports entre ville et campagne, littoral et terre de l’intérieur. De la naissance de Calvi au XIIe siècle à celle de l’Île-Rousse au XVIIIe en passant par les transformations de l’espace rural que la littoralisation a entraînées, il me semble passionnant de voir comment le « Jardin de la Corse », tel que le nomme Pietro Morati au XVIIIe siècle pour insister sur sa dimension agro-pastorale, est devenu au cours des siècles la région d’accueil d’un tourisme mondialisé. Dans cette brève présentation, qui n’abordera pas tous les points de ce livre, je souhaiterais tout de même porter mon attention sur trois axes qui semblent traverser l’ensemble de l’ouvrage. Dans un premier temps, la nécessité d’affirmer l’existence d’un « système », c’est-à-dire d’une région considérée par les acteurs eux-mêmes comme telle. Ensuite, l’urbanisation de cette région en s’intéressant aux rôles des différentes villes du littoral. Enfin, l’éclosion du tourisme de masse et du tourisme patrimonial, né du Riacquistu, et qui est devenu un moyen de lutter contre une forme agressive de venue.

À propos de la naissance d’un système rural: La Balagne

L’émergence de ce système débute par la prise en compte d’une Balagne rurale, répartie entre diocèses, entités religieuses et civiles qui servent d’administration, et de pieve, lieux primitifs ayant des charges principalement baptismales (P.25-27). À cette époque, le marché local s’organise principalement dans l’intérieur des terres et l’exploitation agricole est déjà très importante. Elle est composée de vignes et d’arbres fruitiers (P.30). Tout indique dans ce passage que la construction d’un système balanais est le fruit d’une société agricole déjà structurée au Moyen-âge et dont la principale caractéristique organisationnelle réside dans une économie autarcique, une économie de l’intérieur des terres que la naissance des villes de Calvi et d’Algajola transformera (P.36).

L’urbanisation de l’espace

Trois villes jouent un rôle considérable dans l’émergence de l’urbanisation régionale: Calvi, Algajola et l’Île-Rousse.

Calvi naît de la volonté de certains administrateurs locaux de se protéger des assauts d’autres acteurs insulaires. Gênes voit dans ce protectorat accordé le moyen de générer un port d’acheminement des ressources balanines en Méditerranée et les exploitants locaux une façon de générer un profit conséquent (P.37-38). Ces échanges marquent la fin des rapports autarciques et le début des liaisons entre la ville et la campagne.

La naissance d’Algajola est plus tardive. Elle résulte de la volonté de Lomellini, un exploitant de la région, d’édifier un fief, ce fief sera utilisé par Gênes pour étendre son influence dans la région et commercer plus facilement avec les terres de l’intérieur (P.45). Toutefois, même si le lieu devient la capitale de la Balagne sous le contrôle de Gênes, la ville ne parvient pas à évincer le pouvoir de Calvi. Cette dernière finit par s’imposer grâce à son contrôle du littoral, un contrôle qui est total du fait de sa marine (P.48-49) et de la naissance du prêt usuraire qui permettra à la citadelle génoise de contrôler l’ensemble des villages de sa périphérie (P.52-53).

Au XVIIIe siècle, la naissance de l’Île-Rousse s’inscrit dans le projet de Pascal Paoli d’éviter le contrôle commercial et militaire de Gênes tout en permettant aux agriculteurs d’exporter leurs marchandises. La ville est peuplée grâce aux villageois de tous horizons qui décident de s’y installer et, rapidement, dès le XIXe siècle, la ville tente de rogner à Calvi ses fonctions administratives  (chef lieu cantonal) et portuaires (bureau principal des douanes). Si elle parvient à battre Calvi au niveau portuaire, chose encore visible aujourd’hui puisque l’Île-Rousse, en raison de la menace terroriste, est devenue le seul port de la région, elle ne parvient pas à la dépasser dans ses fonctions administratives. En effet, avec la création de la prison, du collège, de la sous-préfecture, Calvi conserve ses positions administratives. La réussite de la ville paoline réside dans sa capacité à concurrencer efficacement Calvi et à participer à l’éclosion d’une économie agricole nouvelle autour notamment du cédrat.

Si la naissance de Calvi permettait aux habitants de commercer et de gagner plus de richesses, la naissance d’Île-Rousse entraîne des évolutions plus ou moins notables au niveau des villages alentours (restructuration du bas de la plaine Monticello-Santa Reparata, développement des cultures de cédrat à Monticello, p.91; accélération des acquisitions au niveau foncier par les grands propriétaires et par les contribuables venus d’ailleurs, p.92; rôle déterminant avec Calvi dans l’innovation agricole, p.96).

Tourisme de masse et tourisme patrimonial

Pour les auteurs, il existe « deux chocs touristiques », l’un se déroule dans les années 60 et le second dans les années 2000.

Après deux guerres mondiales, dans une région où les terres sont abandonnées, où l’agriculture ne rapporte plus d’argent, le tourisme se présente dans les années 50-60 comme une nouvelle manne financière. Fruit des 30 glorieuses, d’un embourgeoisement vécu par toutes les classes et des gains de productivité qui permettent l’éclosion d’une société de loisirs, la région finit par renforcer l’attraction du littoral au détriment des terres et de l’agriculture. C’est ce que les auteurs nomment le premier choc touristique. Elle résulte d’une politique touristique menée de manière lacunaire par l’État (SETCO, p.114) et des entreprises privées (développement de l’hôtellerie, des résidences secondaires, des campings, des villages-vacances, p.111-112). Ce développement du tourisme entraîne bien entendu le passage du secteur primaire, disons de l’artisanat, au tertiaire, une société de services. En d’autres termes, elle conduit une population rurale, travailleuse de la terre, vers les villes. C’est cela qui permet d’accroître le logement résidentiel sur le littoral (P.121) et de participer au mouvement tentaculaire des villes, ce mouvement qui se traduit par l’étouffement des villages par la ville.

Ce dernier élément est un des facteurs du deuxième choc touristique, celui des années 2000, se traduisant par un effet de saturation (P.127). Les auteurs évoquent également ce phénomène sous le nom de « retournement du territoire balanin » (idem) dans la mesure où il s’agit de la prise de contrôle par les villes de l’ensemble de l’espace périphérique, un espace absorbant de plus en plus les villages. Cela a bien sûr un effet néfaste sur les exploitations agricoles, rognées par le besoin de foncier de ceux qui souhaitent s’installer dans la région, et par le prix exorbitant des terres agraires, considérées comme rares dans l’espace urbain. Il faut ajouter à cela des revenus touristiques très volatiles, dépendants du marché, dont la région a pourtant cruellement besoin pour son développement.

Dans cette affaire, seule la naissance d’un tourisme patrimonial dans les années 80, un tourisme issu du Riacquistu, respectueux de la culture et de la nature de l’endroit, est capable de générer une économie vertueuse, une économie qui prend aussi bien en compte la demande touristique que la vie des habitants, l’identité de la région, son environnement etc.

En conclusion, l’ouvrage de Jean-André Cancellieri et Marie-Antoinette Maupertuis se présente comme une présentation pluridisciplinaire d’une région, la Balagne, touchée par des problématiques qui sont loin d’être spécifiques à la région de Calvi et d’Île-Rousse, mais qui concernent aussi bien Porto-Vecchio qu’Ajaccio, ces villes touchées par le tourisme de masse. L’ensemble du livre peut d’ailleurs se présenter comme un manifeste en faveur d’une autre forme de tourisme, un tourisme qui s’intègre pleinement, pour reprendre le terme d’Augustin Berque, au « milieu » qui dépend de lui pour son épanouissement économique.

Informations utiles

Jean-André Cancellieri (dir.), Marie-Antoinette Maupertuis (dir.), Le Jardin de la Corse. La Balagne entre les villes et campagnes (XIe-XXIe siècle), Paris, CNRS éditions, 2016, 162p., 29 euros.

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Le rêve, l'autre réalité; une critique de Sandrine Mège

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Présentation de l’ouvrage

Cet ouvrage est né de l’exploitation d’un millier de rêves recueillis par le docteur André-Jean Bonelli au cours de sa collaboration avec la revue l’Inconnu. Un livre très intéressant, à découvrir.

Les rêves présentés comportent une double analyse : psychanalytique, par Christophe di Caro ; et quantique, par André-Jean Bonelli.

André-Jean Bonelli explique le processus complexe de production des rêves et celui-ci s’est aperçu que le mécanisme onirique obéissait aux lois de la physique quantique, expliquant toutes les formes rencontrées, y compris les rêves dits «paranormaux ». Les lois de la physique quantique donnent à l’espace et au temps une valeur différente de celles de notre univers à trois dimensions aboutissant à une question : Le rêve nous fait-il entrer dans une autre réalité ? André-Jean Bonelli, romancier et médecin, ancien attaché d’électrologie dans le service du Pr Chevrot a fait partie du groupe Ark’All animé par le Pr de physique quantique Jacques Ravatin et a créé l’association Argona consacrée aux rêves éveillés dirigés dont le but était de démontrer que le rêve était facteur d’évolution. Christophe di Caro, enseignant en philosophie à l’université de Corse, anime des cafés philo et est le créateur de la Coupe corse de philosophie interlycéenne et interuniversitaire. Parmi les thèmes évoqués : Le rêve est-il la voie royale de l’inconscient? La couverture est une partie du tableau de Jérôme Bosch (1450-1516), L’Ascension vers l’Empyrée.

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L’avis de Sandrine Mège

Qu’est ce que le rêve est-il réalité ? Est-il irréel ? Cet ouvrage nous amène à cette réflexion, dans ce groupe d’études à quatre mains, qui rejoint tous ceux qui ont étudié les rêves, comme Carl Gustav Jung et ses contributions dans ce domaine, qui ont été déterminantes. Un livre très intéressant qui interpelle. Mettez en avant la réalité de votre âme, en pensant à écrire chaque matin vos rêves….

Informations utiles

André-Jean Bonelli, Christophe Di Caro, Le Rêve. L’autre réalité, Paris, Édilivre, 2016, 190p., 16,5 euros (papier) et 1,99 euros (numérique).

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Le rêveur des deux tours, une critique de Sandrine Mège

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Un roman touchant, fort de 23 nouvelles criantes de vérité, graves comme « le psychopathe», qui font toucher du doigt l’irréel comme «Planète Gaia ». Une écriture fluide, claire, juste et libérée. L’auteur nous fait partager son univers qui nous porte et nous transporte. Ce roman révèle une âme artistique intéressante qui interpelle et qui n’a pas fini d’interpeller.

Extrait 

« Je dois tenir. C’est le prix de ma liberté. Je dois tenir. Je peux supporter le noir. Je peux supporter le froid. Je peux supporter la faim. Je peux même supporter la compagnie de la solitude et ce destin d’ermite qui est désormais le mien. Il faut juste que je tienne, que je survive. Ma poitrine me fait mal. Horriblement mal. Des convulsions s’emparent de mon être. Je ne me contrôle plus. Mon souffle se bloque. Des ombres colorées passent devant moi. Toute ma personne se tord de douleur et de froid. Je comprends que je suis en train de mourir.»

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Pedru Felice Cuneo-Orlanducci, Le Rêveur des deux tours, Ajaccio, Éditions Colonna, 2016, 12 euros.

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Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

Écoutez nos défaites, publié aux éditions Actes sud.

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Présentation du livre par l’auteur

« Écoutez nos défaites est un livre sur le temps. Celui des quatre époques qui s’entremêlent et construisent le récit : la guerre entre Hannibal et Rome, la guerre de Sécession, la deuxième guerre italo-éthiopienne et enfin l’époque contemporaine. Mais c’est aussi un livre qui essaie de saisir ce continuum qui nous traverse, nous lie aux époques précédentes, dans une sorte de mystérieuse verticalité. Un peu comme le font ces objets archéologiques qui traversent les siècles, surgissent parfois à nos yeux, au gré d’une fouille, nous regardent avec le silence profond des âges et disparaissent à nouveau, vendus, détruits ou engloutis pour quelques siècles encore.
Dans Écoutez nos défaites, chacun espère la victoire. Les généraux réfléchissent, construisent des stratégies, s’agitent, envoient leurs hommes à l’assaut, connaissent des revers, des débâcles, se reprennent et parviennent parfois à vaincre. Mais qu’est-ce que vaincre ? Battre son ennemi ou lui survivre ? Est-ce qu’au fond Hannibal n’a pas vaincu Scipion ? N’est-ce pas lui qui est devenu mythe ? Qu’est-ce que vaincre lorsque la partie ne se joue pas uniquement sur le champ de bataille ? Hannibal, Grant et Hailé Sélassié ne meurent pas au milieu de leurs troupes. Ils survivent à la guerre, traversent cette épreuve et vieillissent. Et avec le temps, l’écho lointain des batailles, si terrifiant au moment où ils les vécurent, devient peut-être le bruit de leur gloire passée ou en tout cas le souvenir d’instants où ils furent vivants comme jamais. Car ce qui vient après la bataille, que l’on ait gagné ou perdu, c’est l’abdication intime, cette défaite que nous connaissons tous, face au temps.
Et si, dès lors, la défaite n’avait rien à voir avec l’échec ? Et s’il ne s’agissait pas de réussir ou de rater sa vie mais d’apprendre à perdre, d’accepter cette fatalité ? Nous tomberons tous. Le pari n’est pas d’échapper à cette chute mais plutôt de la vivre pleinement, librement.
Les deux personnages principaux d’Écoutez nos défaites, Assem, l’agent des services français, et Mariam, l’archéologue irakienne, sont dans cette quête. Ils sont aux endroits où le monde se convulse. Et si la défaite ne peut être évitée, du moins son approche est-elle l’occasion pour eux de s’affranchir. Quitter l’obéissance et remettre des mots sur le monde. Assumer la liberté de vivre dans la sensualité et le combat. C’est cet affranchissement commun qui rend leur rencontre possible et va les unir dans cette traversée d’un monde en feu, où ils seront peut-être défaits mais sans jamais cesser d’être souverains.”

Laurent Gaudé.

L’avis de Louis Berardi

Ceux qui lisent régulièrement Laurent Gaudé seront conquis par son dernier roman « Ecoutez nos défaites » paru récemment chez Actes Sud. Nos, lesquelles ? Je suis lecteur, pas un guerrier : en quoi ai-je échoué ? En tant que chaînon de l’humanité car je suis moi aussi celui qui a tour à tour de par le monde et les siècles rêvé de gloire, vaincu, mordu la poussière ! Lire ce chant choral, c’est retrouver les thèmes de l’auteur, son écriture où se mêlent épopée, tragédie, Eros et Thanatos à l’œuvre. Un homme et une femme se rencontrent, personnages modernes et en même temps si vieux. C’est une histoire d’amour qui pousse sur la boue et la poudre, comme une fleur du Mal. Retour en arrière, passage à l’aujourd’hui, mausolée de taureau sacré, vent se levant pour les Grecs au prix fort et la barbarie d’une scie qui coupe des colonnes et des colosses en même temps que les chairs et le fil de la civilisation.
Un grand livre, peut-être la synthèse de tout ce que Laurent Gaudé nous a conté depuis si longtemps.

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Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, Arles, Actes sud, coll. « Domaine français », 2016, 288p., 20 euros. 

Articles

Ariavulà, une critique de Jacques Fusina

Jacques Fusina a écouté l’album de Delfina, Ariavulà, disponible en libre écoute sur Deezer. Il nous livre dans cet article son avis sur le sujet. 

J’ai reçu récemment un CD de ce titre édité par les soins de l’association Cor di Rustinu et mis en musique par son animateur Richard Girolami dont on connaît déjà les précédentes productions notamment en langue corse. Certes l’édition de disques n’est pas une nouveauté quoique la vente de ce vecteur traditionnel soit nettement en baisse aujourd’hui au profit d’autres moyens informatisés d’écoute des chansons, mais il m’a semblé que celui-ci proposait une belle originalité qui méritait d’être soulignée au moment où des efforts sont consentis pour l’illustration de notre langue vernaculaire. En effet, l’interprétation est entièrement endossée par une voix de femme, Delfina, dont la pureté de prononciation et de diction, le naturel et la grâce dont elle habille ses phrases musicales forcent l’admiration.

On pourrait craindre l’uniformité à la première impression, puisque la musique est assurée entièrement par Richard Girolami, mais Patrice Bernardini et Jean Cuiconi ont apporté leur touche personnelle à  certains morceaux, les voix de chœur (C.Rini, G.Ferrari) viennent à l’appui de D. et R.Girolami, de même que les musiciens M.Dominici (batterie et percussions), J.Cuiconi (guitare et mandoline), GM.Gianelli (contrebasse, piano, harmonica), GB.Rongiconi (guitare), donnent à l’ensemble une unité sonore tout à fait perceptible également dans une orchestration soignée à laquelle ont prêté la main les musiciens  cités, alors que le studio l’Angelina de E Valle di Rustinu s’est chargé de l’enregistrement final.

La thématique des textes est résolument historique et poétique puisqu’elle inspire particulièrement deux textes Diunisia et Stellatu, la première désignant la mère de Paoli, Diunisia Valentini, originaire de Pastureccia di Rustinu, et le second racontant la véritable histoire du Fiumurbacciu Stellatu apprenant que son fils participait à la bataille de Borgu en 1768 dans les troupes françaises. Or, la maison de Pastureccia se trouve être celle des concepteurs  du disque ; si l’on ajoute que la fontaine du Delfinu, place fontaine neuve, est celle du quartier de naissance de Richard, que Delfina est aussi le nom de la chanteuse, jeune et talentueuse professeur des écoles en classe bilingue, fille de Richard, on comprendra quelle touche personnelle marque de son empreinte le présent opus. Et lui confère d’emblée une certaine sympathie qui entre d’ailleurs en harmonie avec le ton, un peu nostalgique, voire philosophique par moments, des autres chansons : Ariavulà (néologisme qui donne son titre au CD), Isulanave (notre île bateau, adaptée d’un texte français de J.Cuiconi), A giuventù et Malatia d’amore (bâties sur des musiques originales de P.Bernardini), A fola di a stella (adaptée d’un poème de G.Moret), Addisperu (évocation d’une installation villageoise réelle), ensuite  Di chè, Un Bellu ballu, U ventu hà suffiatu, Eu sò dumane complètent un ensemble qui est en somme une réflexion tranquille sans faux-semblant ni postures ostensibles, sur  la vie de chacun, inexorable et précieuse à la fois par les souvenirs émus et par l’expérience toujours riche des années qui passent. 

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«Questions aux arbres d’ici», de Dominique Ottavi

Jeté dans mon carnet, et à la hâte, parcourant la très belle exposition du même nom d’Alexandre Hollan à Lodève, au cours d’«Urgence Poésie » en juillet 2016.

Pas les racines qui comptent, non, seulement les arbres.

Les arbres qui battent la campagne, tombent, se relèvent et s’empalent de leur victoire sur la mort et l’assassinat à gueule de hache et de scie. Demeure toujours la présence de l’arbre, même après sa disparition, et qui prononce le ciel. La sagesse profonde de l’arbre, son initiation, parfaite et complète, font mal à l’arbre, le blessent, mais du même coup le sauvent.

A perte d’arbre donc, l’arbre coupable, désappointé et frondeur silencieux. Palarbre, on mange son pain blanc, tous arbres confondus. Malabarbre, arbre désarbré, changé en lutteur de foire, justaucorps et moustaches tombantes, arbre de vie, jamais de mort.

L’intime certitude que l’arbre dans sa course finira par faire le résumé du ciel et de ses mondes. L’encens du soleil laisse des traînées bleues, jaunes et vertes dans la pénombre d’une canicule inventée. Je revois en filigrane les pierres enfiévrées où s’accroche une lumière engendrée, sans ostentation, par ces branches lourdes, jamais résignées. Je signe les sauf-conduits aux étoiles qui peut-être ne reviendront jamais. Nulle capitulation et nulle insolence. L’espérance jaillit du sol, immobile. Et puis dans l’or du soir d’été les formes se chargent d’étranges couleurs de viandes vives. Bigarrures. C’est un serment que de vivre, tenu avant même que d’être énoncé. Fatras, fouillis calculé, ordonné par la grâce d’une mystérieuse logique visible pourtant à l’oeil nu. Tu t’inclines devant l’élégance du rameau éclaboussé de lumière rentrée et qui te la restitue sur le champ, sans gêne ni remords. Et l’arbre s’exaspère de présence, d’innocence lourde de sens et d’expérience. Filigrane encore, bleu cette fois. Concupiscence blanche. J’égrène mon regard de la plus haute à la plus basse branche. L’arbre redit la lumière. La fait naître de ses entrailles, éclater en « implosante fixe ». Poètes à la dérive devant cette poésie qui se passe de mots. Puisque te voilà à présent incapable de faire la part de l’arbre et la part du monde. « Je suis sûr d’une présence ».

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Un'amicizia tra duie isule de Josiane Addis

Poésie écrite en Corse et traduite en Italien, Un’amicizia tra duie isule se présente comme l’expression d’une amitié entre deux îles soeurs. C’est en tout cas l’invitation que Josiane Addis, professeur d’Italien, a souhaité nous adresser.

Version corse

O Sardegna, mea surella,
Tu chì luci cume a stella,
In u celu spampillunante,
Tribulatu è amicante.

E to antiche tradizione,
Si aprenu tale emuzione,
Incise nantu e petre di e memorie,
Per cantà tutte e so glorie.
U to populu scanditu in lu tempu,
Fiurisce nantu à un campu
Chì lega u suveru di a speme,
Tra duie isule dileme.
In una cena sulene,
Tra braccie fratene,
Sazie di Corsica e Sardegna,
Nasce un’amicizia eterna.

Version italienne

O Sardegna, mia sorella,
Tu che luci come la stella,
In un cielo scintillante,
Tormentato e amichevole.


Le tue antiche tradizioni,
Si aprono tale un’emozione,
Incise sulle pietre delle memorie,
Per cantare le sue glorie.


Il tuo popolo scandito nel tempo,
Fiorisce sopra un campo
Che unisce il sughero della speme,
Tra isole dilemme.


In una cena solenne,
Tra braccia fraterne,
Sazie di Corsica e Sardegna,
Nasce un’amicizia eterna.