Dans Déchaîner la peinture, Yannick Haenel traque ce qu’il y a de plus secret dans les œuvres du peintre roumain Adrian Ghenie. Son investigation et son imaginaire nous invitent à une immersion dans l’intimité de ces chefs d’œuvre.

Par : Julien Battesti, lauréat du Prix Musanostra

Le premier roman de Yannick Haenel (Les petits soldats) porte presque le même titre qu’un film de Jean-Luc Godard, lequel JLG déclara un jour : “Il n’y a pas de sang dans mes films, mais du rouge”. Dans les tableaux de Ghenie, il y a beaucoup de rouge. Il y en a tellement qu’on se demande s’il n’y a pas aussi un peu de sang.

Déchaîner la peinture, le dernier livre de Yannick Haenel, est le premier ouvrage consacré à Adrian Ghenie en France. L’œuvre de ce puissant peintre roumain ne manque pas de violence ni de hurlements. Elle ne manque pas d’Hitler ni de putréfactions. Mais aujourd’hui rien de tout ça ne suffit à enlever un peintre à la logique marchande, au contraire.

Pour qu’un artiste contemporain soit autre chose qu’une bête à concours pour salles des ventes, il faut qu’un écrivain s’en empare. En écrivant à partir de ces toiles, Haenel les arrache une par une au langage du pognon, dans lequel elles sont d’abord reçues, et les fait vivre dans sa pensée. C’est en cela qu’il déchaîne la peinture. L’artiste connaît ses chaînes et sait que le discours institutionnel est un des maillons les plus lourds.

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Écrire la peinture

N’est-il pas étrange de trouver à l’entrée des expositions les mots commissaire et même commissariat ? Cela a déjà été relevé bien sûr, mais pas au point de chercher un autre terme ; c’est qu’ici s’exprime une vérité. À défaut d’être perçue intérieurement, la peinture doit faire l’objet d’une garde à vue ; c’est à dire d’une appréhension spectaculaire et donc rentable.

Or pour écrire la peinture comme le fait Haenel, il faut partir du principe qu’elle ne s’adresse pas seulement à l’œil qui voit, mais aussi à l’œil qui écoute et, par conséquent, à celui qui parle. Car écrire à propos d’un tableau représentant Charles Darwin : “Son visage tourné vers nous est mangé par une tristesse si ancienne qu’elle ne saurait être soulagée que par le suicide”, ce n’est pas gloser. Dire en parlant des autoportraits de Ghenie que “nos visages ont fini par se modeler sur un miroir vide”, ce n’est pas commenter. Intituler ses chapitres “Translation sur le plan foudre”, “Donnez-moi un visage” ou “Les mutants sont là”, ce n’est pas analyser. Il n’y a pas d’analyses dans les livres de Yannick Haenel, mais la littérature.


Déchaînement Yannick Haenel, Déchaîner la peinture Adrian Ghenie, Actes Sud 2020
Une lecture de Julien Battesti , lauréat du Prix Musanostra pour son roman L’imitation de Bartleby



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