Adapter graphiquement le maître incontesté du fantastique classique H.P. Lovecraft avait tout d’une gageure. Avec son style proche de la BD européenne et sa démarche fidèle, le mangaka Gou Tanabe relève toutefois le défi avec brio. À la fois sombres et amples, les planches de La couleur tombée du ciel sont de véritables chefs-d’œuvres.

Par : Philippe André

« La lecture de l’œuvre de Lovecraft exige des nerfs solides. C’est une liqueur forte qui doit être absorbée à petites doses. Mais elle offre d’étranges plaisirs, dans cet « ailleurs absolu » dont parle Einstein. »

Jacques Bergier

Dans l’univers d’H.P. Lovecraft, le temps joyeux aurait-il sa place ? Dès lors que sont portés à notre connaissance certains aspects biographiques, comme ceux décrivant son enfance touchée par une santé fragile, la perte de son père frappé d’une crise de démence le projetant dans les bras de la mort, ou la mort du grand-père lorsqu’il eut quatorze ans (le soumettant à une dépression significative) ; peut-on établir un lien de causalité entre ces malheurs et « l’horreur cosmique » de ses écrits ? Ces éléments sensibles des évènements de sa vie l’auraient-ils inconsciemment soustrait à une certaine émotivité positive ?

Forces obscures

La lecture de la nouvelle intitulée « La Couleur tombée du ciel » pourrait confirmer nos intuitions. Le récit nous place à l’intérieur d’un espace-temps que l’écrivain pervertit, seuls face à l’indicible peur d’un univers immense renfermant des sciences certes plus élaborées et incompréhensibles à notre intelligence, mais comprises et appliquées par des forces obscures extraterrestres. Le temps semble ralentir, figeant une partie de la forêt d’Arkham où Lovecraft situe son intrigue.

L’histoire : la chute d’une météorite près de la ferme de la famille Gardner empoisonnera la flore et la faune environnante jusqu’à les envelopper d’une lueur à l’aspect terrifiant et indescriptible. Sans que personne ne s’en aperçoive, ces couleurs froides et étranges, conditionnées par un résident extraterrestre « suçant » la vie depuis le puits où il s’est réfugié, accapareront toute vie dans ce périmètre d’épouvante.

Sans aucune réponse scientifique, la famille sombrera dans l’oubli durant des années, revêtant le manteau des légendes, créant ainsi la peur et l’exclusion. Un voisin et ami du père Gardner racontera leur histoire quelques années plus tard à un géomètre chargé de prendre des mesures sur « la lande foudroyée » ; il est secoué de la poussière grise s’y trouvant.

Le mal mystérieux

L’horreur se mesure par le rythme choisi, lent, dans la souffrance dégénérative de ses personnages assujettis au développement de ce mal mystérieux que les scientifiques n’ont su expliquer. Là, dans ce contexte mystérieux et fantastique, la science-fiction se fait sournoise et se cache tout autant que le phénomène qui révèle l’ignorance des hommes à son sujet.

Ce que nous ne pouvons pas expliquer nous rend futile et nous rabaisse à nos faiblesses intellectuelles. Tel un enfant immature se faisant bousculer par des forces dont il ne saisit guère les capacités. Le récit met en abyme cette conflictualité entre l’observation d’une perdition de soi face à la pression de la folie constatée, et son propre déclin face à ce que l’on a du mal à analyser. Alors apparaît une pensée sur l’effroyable insignifiance de l’être humain à l’échelle du cosmos. Une interaction mort-née provoquée par une philosophie de l’indifférence : le cosmicisme.

Entre ligne claire et fulgurances artistiques

Alors comment évoquer les ombres de cette entité extraterrestre responsable de « la lande foudroyée » ? par quelle magie du dessin mettre en évidence cette couleur indescriptible, cette luminosité grise et cassante matérialisée par son rayonnement mortel ? Tout naturellement, par le style épuré en noir et blanc d’un auteur de manga réputé par ses orientations horrifiques.

Cette solution coïncide justement avec le trait réaliste de Gou Tanabé, qui s’est spécialisé dans l’aboutissement de l’horreur de situation. Depuis 2018, il anime avec conviction son amour pour l’œuvre de Lovecraft dont il a adapté quelques récits («Les Montagnes hallucinées», «L’Appel de Cthulhu», et plus récemment «Celui qui hantait les ténèbres»…). Dessiner ce que l’auteur ne décrit pas, mais fait ressentir dans un rendu de sentiments de désolation et d’épouvante, reste un exercice presque inconcevable tant les émotions d’effroi priment.

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Toutefois le Mangaka a rendu possible cette impression d’horreur par une fluidité esthétique des plus flamboyantes. Le tableau de cette représentation en monochrome de la nouvelle de Lovecraft introduit toutes les caractéristiques de lecture du style Manga avec une influence majeure du savoir-faire européen, entre la ligne claire et les fulgurances artistiques de Jean Giraud en tant que Moebius.

La représentation de « la lande foudroyée » sous le découpage des cases, l’habile articulation des nœuds dramatiques jouant sur l’insondable peur… Tout cela se lit d’un trait. Jusqu’à ce que celui-ci s’arrache de notre réalité et bascule dans l’innommable.

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