Notre langue est-elle figée comme les pierres de nos maisons défient le temps ? Notre culture conditionne-t-elle nos mots ? Pour l’auteur, notre langue est aussi le reflet de notre conception de la terre et de la manière dont on s’y projette.

Par : Kévin Petroni

Per ùn perdesi, fà cum’è i viottuli di e machje :

amparà à la mente a lingua di a so terra

Jacques Fusina, Brefs

Parménide commence son poème par une image très dynamique (πποι ταί µε φέρουσιν, ὅσον τ΄ ἐπἱ θυµὸς ἱκάνοι). Une cavalcade de chevaux entraîne un homme selon son désir, sur une route incertaine, à la poursuite de la vérité et de la sagesse (Χρεὼ δέ σε πάντα πυθέσθαι ἠµέν Ἀληθείης εὐκυκλέος ἀπρεµὲς ἦτορ). Il n’y a pas de plus belle conception de la vie humaine que cette image d’un homme, “regardant toujours vers le Soleil” (αἰεὶ παπταίνουσα πρὸς αὐγὰς ἠελίοιο) ; tourné inexorablement vers l’avant, incapable de se fixer et de se définir.

Montaigne ne dit pas mieux que le philosophe grec : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme ; il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme ». Et Voltaire non plus dans le Philosophe ignorant : « Ainsi arrêtés dès le premier pas, et nous repliant vainement sur nous-mêmes, nous sommes effrayés de nous chercher toujours, et de ne nous trouver jamais ». Nous sommes orphelins de toute lignée, de toute filiation, de toute justification. Nous ne savons pas qui nous sommes. Incapables de nous donner une origine, nous ne cessons par nos actes, nos découvertes, nos échecs et nos succès de corriger et de bâtir notre vie.

Une île qui renferme et pétrifie

Tout part de cette origine dont nous sommes privés, et tout retourne vers cette ignorance : Ξυνὸν δέ µοί ἐστιν, ὁππόθεν ἄρξωµαι· τόθι γὰρ πάλιν ἵξοµαι αὖθις. (« il m’est indifférent de commencer d’un côté ou de l’autre ; car, de toute façon, je reviendrai sur mes pas »). La phrase semble pour le moins ironique de la part d’un auteur qui démarre son texte au galop, c’est-à-dire sans point de départ. À moins que le départ ne soit précisément cette course folle, sans origine et sans fin préétablie. Le mouvement, toujours le mouvement de cette course de chevaux lancés à l’aventure par notre désir et notre liberté. Disons-le par notre incomplétude.

Bon nombre d’auteurs s’évertuent pourtant à parler la langue de leur terre ; comme l’écrit si joliment Jacques Fusina, et surtout ceux qui cherchent à s’en détacher. En Corse, nous ne pouvons que penser à Marie Susini, Angelo Rinaldi et Claude Arnaud. Tous trois liés à une île qui les renferme et les pétrifie. Marie Susini décrit la Corse comme le lieu « des premiers matins du monde », « le dernier reste de l’immense chaos qui déchira la nuit ». C’est le lieu où tout commence et tout finit (« C’est en soi qu’elle trouve son origine et sa fin »). Le lieu de « l’inquiétude » où toute vie humaine se trouve figée, « transformée en destin ». Un lieu « terrifiant dans sa rigidité », « pétrifié dans l’exaltation ». La Corse est une « renfermée », titre de l’ouvrage de Susini, qu’il faut fuir ; “fuir sur le champ”, de peur de finir en pierre.

Angelo Rinaldi avait, lui aussi, perçu ce mal du pays natal, qui cherche désespérément à vous emprisonner. Dans Les jardins du Consulat, il évoque cette phrase d’Ernest Jünger, « La mort est notre premier souvenir » avant de rendre hommage « à ce pays d’où vient [le héros du roman] et où les plus belles maisons sont des tombeaux ». Certes, Angelo Rinaldi laisse l’interprétation de son œuvre au lecteur, il use de la fiction pour dissimuler la Corse derrière un voile d’incertitude. Mais de nouveau c’est bien l’image de l’île, et des routes du Cap, parsemées de croix et de caveaux, qui rencontre notre vue.

Le mal de l’île

Comment ne pas voir notre île, renfermée dans un temps qui n’appartient qu’à celui des tombes et des montagnes arides injurieusement dressées contre les assauts de la mer ? Un temps qui n’appartient pas au temps des hommes. L’île ne leur accorde d’ailleurs qu’une seule présence possible : la mort. Le mal des ruines, dont parle Claude Arnaud dans son texte, définit assez bien le mal de l’île. Il s’agit de cette tension entre la permanence du lieu et le devenir des hommes. Nous avons beau revenir sur nos pas, compter les années qui passent sur le sable fin, elles ne semblent pas avoir de prise sur lui. Ce n’est pas ce qui change qui nous gêne, c’est ce qui reste le même. Parce que nous savons, à travers les traces laissées dans cette même maison, que rien ne bouge et que, pour autant, tout y est différent :

L’odeur de renfermé m’avait fait reculer, comme si je redoutais ce mal des ruines qui frappe certains archéologues quand ils découvrent une civilisation révolue. J’avais senti la tristesse foncière de notre passage sur terre, que les siècles réduisent immanquablement en poussière. Seuls quelques objets de fer ou de bois semblaient résister à la mort programmée de tout (P.40).

L’enfance est là, et pourtant, nous y avons été délogés – déportés un peu plus vers la mort. Ce qui ne change pas nous rend remarquable. Ce qui a considérablement changé les personnes qui sont parties, les maisons qui ont été abandonnées. La vie qui s’éteint dans l’indifférence du soleil et du vent marin.

La langue des pierres

Vous aurez noté l’occurrence, presque l’hommage de Claude Arnaud à Marie Susini : “l’odeur de renfermé m’avait fait reculer”. Nous ignorons si le renfermé est issu de la simple odeur de cette maison, des souvenirs familiaux ou de sa représentation de l’île. Sans doute, des trois. Toujours est-il que cette phrase trahit une grande crainte, tout comme celles de Rinaldi et de Susini : le sentiment que sa parole ne soit hantée ; voire possédée, par le pays natal. L’image de la pétrification, qui se retrouve dans les trois textes, n’est pas innocente. Dans la Genèse, la femme de Loth, après avoir quitté Sodome enflammée par la colère de Dieu, s’était tournée vers la ville, avant d’être changée en statue de sel. Pétrifiée, elle aussi, prisonnière de sa terre.

Devons-nous pour autant parler la langue des pierres, lorsque nous parlons la langue de notre terre ? Si la terre emprisonne les auteurs, la Corse se trouve également enfermée dans la représentation d’une île immémoriale, sublime et archaïque. C’est une vision dans laquelle la vie des insulaires est figée ; voire totalement absente. Les clichés de Chris Marker et de Raymond Depardon montrent des maisons sans le moindre confort. Ainsi que des montagnes et des plaines austères, parfois habitées par de vieilles femmes. La pierre est présente dans les moindres recoins : les maisons prolongent les crêtes pierreuses, les bancs sont improvisés. Tout le paysage est pétri par la roche, le tout en noir et blanc. Couleurs qui trahissent tant la visée de ces photos : le désir de figer à jamais la Corse dans l’enfance.

Sa nature sauvage

Marie Susini ne le cache pas. Le développement économique de la Corse s’oppose à sa “nature sauvage” ; l’opposition entre nature et culture permet à Susini de motiver sa représentation d’une terre renfermée qu’il faudrait conserver ainsi :

Entre elle et l’homme, ascétique et fermé, il y a, ici plus que partout ailleurs, identité, harmonie tacite, rigoureuse, dans la force intime, dans la vertu.

Préserver la Corse de la modernité revient ici à protéger l’enfance de Susini et sa conception archétypale de l’île. C’est la même idée que défend Claude Arnaud dans son ouvrage ; par la distinction entre la Corse, terre à l’abri de l’histoire, terre de l’enfance, et le continent, terre où l’histoire peut se réaliser, terre de la maturité. La Corse, terre où l’on se contente d’être, et le continent, terre où l’on doit faire. La langue des pierres s’accompagne toujours de la langue du faire. Angelo Rinaldi écrirait : Paris, et sa province.

Il faudrait dire que Barrès a tort : la terre ment. Notre enfance, les souvenirs que nous conservons, ne donnent du lieu qu’une image imparfaite. Les auteurs de l’exil livrent une version très maladive de la Corse où la communauté s’oppose à la liberté individuelle. Rinaldi, Susini, Arnaud, ont le mal du pays. Non pas que ce pays leur manque, aucun d’eux ne souhaite l’habiter ; ils ont le mal du pays parce qu’ils ne parviennent pas à s’en défaire. La liberté ne les soustrait pas à l’inquiétude et à l’étouffement. La Corse se révèle dans la souffrance qu’elle suscite. Elle est l’essence et la fin de toute chose. Cette origine par laquelle les auteurs négocient leur vie : partis pour revenir, revenus pour partir.

Comment définir la langue de sa terre ? Il ne s’agit pas de la langue de Barrès, celle de la terre et des morts, du village éternel. La terre dont il est question est celle que nous recueillons, celle que nous nous donnons.

La terre que nous donnons

Je suis particulièrement attaché au Cap Corse. J’y ai passé la plus grande partie de ma vie, j’y passerai ma mort. Mon grand-père est issu d’une famille de pêcheurs de Brando. Il a passé les années de guerre, dans une petite grotte de Cap Sagro, avec ses sept frères et sœurs. Je m’y arrête souvent pour observer les cannes et les herbes qui anéantissent les jardins aménagés par mon arrière-grand-père. Ainsi que la petite cabane ravagée par les vagues et la rouille. Une autre branche de ma famille, les Giustiniani, a fondé l’église de Lavasina. Lorsque je prends la route pour me rendre à Macinaggio, j’ai toujours une pensée pour mon arrière-grand-mère, enterrée dans un de ces tombeaux qui se dressent sur la route, entre Miomo et Erbalunga.

Église Notre Dame de Lavasina

Si cette route constitue une part de ma vie, elle ne constitue pas pour autant “ma terre”. Lorsque je pense au Cap, je songe particulièrement à l’autre versant de la montagne, celui qui relie Pino à Saint-Florent. Pour moi, cette route est indéfectiblement liée à une femme que j’ai particulièrement aimée et pour qui je n’éprouve plus rien aujourd’hui ; néanmoins, entre Nonza et Farinole, je ne peux m’empêcher de songer à ce qu’elle m’a appris : la liberté. Je ne peux m’empêcher de revoir une part de ce passé qui fait partie de ma terre. Une terre très personnelle, très individuelle.

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La langue de sa terre, au fond, est celle dont nous faisons usage pour définir notre vie. Elle n’est pas le produit de nos racines. Ce n’est pas un mal du pays qui finit par causer beaucoup de mal à ce même pays à travers une représentation faussée. La langue de sa terre, c’est la poussière du char levée par la cavalcade de quelques chevaux en devenir.

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