Après le remarquable catalogue consacré au mobilier en Corse au temps des Bonaparte, Albiana publie le considérable travail de recherches mené sous la direction de Jean-Marc Olivesi et consacré aux maisons patriciennes corses. « Des lieux de pouvoir et d’agrément » dont l’évolution traduit aussi celle de notre société.

Auteur : Kévin Petroni

Dans Le Cousin Pons, Balzac décrit la maison de son héros comme un palais de province. Il s’agit d’une austère bâtisse, située dans la misérable rue de Normandie, qui cache derrière son extrême pauvreté architecturale un trésor. Le narrateur indique que le palais est inspiré des demeures construites par Henri IV.

Toutefois, il est difficile de ne pas trouver d’échos entre la description de la maison de Pons, ce “vestige de l’empire”, et la description de la maison natale de Napoléon par Balzac, citation retenue à juste titre par Laëtitia Giannechini dans son article sur les Demeures patriciennes. “Je suis allé voir la maison de Napoléon, et c’est une pauvre baraque”. La phrase est cruciale. Elle détermine le paradoxe de ces maisons.

La pauvreté apparente des palais dissimule des trésors. C’est précisément cette richesse architecturale que le livre d’exposition de la maison Bonaparte souhaite mettre en évidence.

Des lieux de pouvoir et d’agrément

Que sont ces maisons ? Les maisons patriciennes sont “des lieux de pouvoir et d’agrément” (Giansily, p.68). Les familles de notables érigent des palais à proximité des terrains agraires, terres dont ils tirent leur richesse. Ainsi, à Bastia, le palais Galeazzini se trouve à proximité d’un jardin, actuel terrain de pétanque situé sur le quai des martyrs.

Le palais Galeazzini, aquarelle de Pierre-Alexandre Soulat

Le but de ces palais est de disputer leur influence aux autres familles. La chose est particulièrement évidente à Ajaccio. Pour exemple, le Palais Peraldi est érigé au XIXe siècle par Paul-François Peraldi, afin de permettre à sa famille de retrouver l’influence qu’elle avait perdue lors du Directoire (Giansily, p.76).

Un enjeu défensif

Jean-Marc Olivesi évoque certains points d’architectures cruciaux de ce type de demeures. L’escalier rampe sur rampe est le type même de l’escalier des demeures patriciennes. Nous le retrouvons dans le Palais Castagnola à Bastia. Il est en concurrence avec l’escalier à niveau, autre modèle d’escalier génois. Ces escaliers ont un usage défensif : il faut protéger la demeure des invasions barbaresques. Cet enjeu défensif est abandonné au XVIIIe. L’escalier à voûte, puis à colonnes, sont adoptés.

Les familles corses imitent les résidences italiennes, exposent leur goût, souhaitent se montrer dans de grands bals. Perdant leur usage défensif, les grands escaliers à voûte participent d’un decorum au service de la gloire familiale. Les belvédères, terrasses et loggias, sont aussi des éléments importants des maisons patriciennes. Inspirés de l’architecture romaine, les belvédères et terrasses permettent de prendre l’air et de surveiller les terres voisines. Afin d’illustrer la gloire familiale, les portails d’entrée sont particulièrement soignés et les loggias, quant à elles, sont pensées comme des cabinets de travail, situés sur les toits des palais.

La domination des Bonaparte

Comment s’organise le livre ? Celui-ci est conçu de manière chronologique et géographique. Il s’agit d’exposer les spécificités de ces maisons patriciennes selon les territoires et les époques. Il faut souligner un écueil apparent. Le livre semble dépasser la période suggérée au lecteur dans le titre, à savoir la période de domination des Bonaparte en France de 1769 à 1870. Écueil apparent, tant la domination des Bonaparte assure un tournant dans la construction de ces demeures. Au fond, c’est une réponse à la critique de Balzac à propos de l’austérité des maisons corses.

Avant les Bonaparte, les maisons patriciennes étaient conçues selon un principe. Le principe des anciens, la simplicité. Paoli l’explique très bien à Joseph Bonaparte : “la simplicité est aussi le cachet de l’âme”. Les palais sont élaborés comme des maisons modestes, égalitaires, accessibles à tous, pour lutter contre les passions privées et les jalousies susceptibles de diviser le peuple. Des maisons du commun. “Malheur au chef national qui affiche les passions rétrécies des particuliers !”, s’écrie le Père de la Nation.

Les Bonaparte, quant à eux, annoncent un autre principe. Le principe des modernes, la distinction. La famille, bourgeoise, doit trouver les moyens de s’illustrer pour appartenir à la noblesse. Mariage avec les Bozzi, adhésion à la France, tractations familiales, les Bonaparte usent de tous les moyens pour prendre possession de leur maison, symbole de leur réussite nobiliaire. Ils annoncent la société de l’envie et de l’enrichissement personnel au XIXe siècle. Comme le note Jean-Marc Olivesi dans son propos introductif, les Bonaparte font partie de ces familles qui bâtissent des palais afin d’“accompagner un changement en cours”. Changement social, il s’entend.

La course à l’enrichissement

À Ajaccio, les Bonaparte favorisent cette course à la distinction en faisant de la ville la capitale administrative de l’île. C’est alors que les architectes, les entrepreneurs, les maître-maçons “remodèlent le tissu urbain de la ville” (Giansily, P.52). L’hôtel de ville, le musée Fesch et les principaux palais ajacciens (Pozzo di Borgo, Peraldi, Lantivy), sont tous issus de cette course à l’enrichissement voulue par les Bonaparte. Dans les environs de la ville, le processus est le même. Les palais, anciens lieux de défense et d’habitation pour les communautés paysannes, se transforment en demeures particulières. Après l’effondrement de la féodalité et de la noblesse génoise, elles sont réaménagées, par les familles anoblies lors de la conquête française.

À Bastia, même phénomène : la famille Petroni construit un palais au XVIIe siècle. Ce palais est progressivement capté, en raison de dettes, par la famille de Caraffa. Elle réorganise le bâtiment, bâtit un étage supplémentaire, fonde une bibliothèque, au point que le palais de Caraffa devient la plus importante demeure patricienne du XVIIIe siècle en Corse. De nouveau, le but est simple : s’illustrer contre des familles rivales.

La mairie de Bastia a annoncé la restauration prochaine du palais Caraffa

Que révèle le texte, au fond ? Le texte témoigne d’un phénomène patrimonial implacable : la particularisation. Le palais, d’abord collectif, devient une propriété particulière. Puis, il faut assumer un héritage entre les membres de la famille. Chaque génération conduit à un morcellement, et à la dilapidation du bien. Le passage d’une société féodale, fondée sur la collectivité, à une société individuelle, fondée sur la propriété privée, entraîne l’émiettement du capital nobiliaire, jusqu’à sa disparition.

La déchéance des élites

Le capital de Marx était déjà annoncé dans l’histoire des familles nobiliaires corses. La mairie de Bastia est devenue propriétaire du Palais Caraffa, disloqué, vendu à des tiers. L’hôtel Valéry, dont Michel-Edouard Nigaglioni nous dévoile des plans inédits conservés à la bibliothèque de Florence, fut lui-même vendu par les héritiers des Valery. Il fut transformé en Hôtel des postes et des Télécommunications, avant d’être détruit durant la guerre.

Le palais Valery fut détruit en 1959

Ces maisons représentent donc bien plus qu’une trace laissée par les familles importantes de l’île. Elles attestent d’un événement : l’émergence de la propriété privée en Corse. Avec elle s’est dessinée la modernité de certaines villes insulaires, comme Ajaccio et Bastia.

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Ajaccio ne serait sans doute pas autant imprégnée par l’esthétique néo-classique si les principales familles, proches et ennemies des Bonaparte, ne s’étaient pas livrées une guerre de prestige. Néanmoins, l’émergence de la propriété privée a entraîné la déchéance de ces élites. Incapables de maintenir leur rang, elles ont perdu ces demeures. Par cette perte se traduit la dynamique historique de tout capital : de son accumulation à sa dislocation.

Ouvrage : Jean-Marc Olivesi (dir.), Grandes demeures de Corse. Les maisons patriciennes au temps des Bonaparte (1769-1870), Ajaccio, Albiana, 2020.

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