L’Albatros
Pavane pour une infante défunte
Raphaël Enthoven – Editions de l’Observatoire – 2025
Une récension de Sophie Demichel-Borghetti
« Dieu essuiera toutes les larmes de nos yeux ; la mort ne sera plus, et il n’y aura plus de deuil, ni cri, ni douleur »
Apocalypse, 214
Ecrire pour l'absente
Ce livre n’est pas un livre politique, pas un ouvrage polémique. Ce livre est une lettre d’amour à celle qui l’a porté, à celle qu’il a portée à la fin, par l’homme simple qu’est aujourd’hui Raphaël, C’est une lettre d’amour à cette mère incroyable, incroyablement belle et fragile, à celle qu’il gardera en lui toute sa vie, à celle-là qui « jouait divinement, qui parlait en notes aussi bien qu’en mots » celle qui « transformait des hiéroglyphes en mélodies ».
Alors voilà, ça a fini ainsi. Malgré l’amour ; l’espoir et la musique. Malgré la poésie qui a, sans le vouloir, accompagné la lutte menée par une mère et son fils, lutte vécue comme un jeu, souvent. Parce que par cette seule simplicité, par cette seule lucidité, une femme telle qu’elle
fut, une femme exceptionnelle, peut ouvrir les yeux sur l’indicible.
Alors ils ont ri devant l’Apocalypse.
Pour celle qui écrivit que l’on ne commence à entendre que ceux qui se sont absentés, qui ont disparu, que l’on ne commence à les entendre que lorsqu’ils ont disparu, « que peut le piano contre Parkinson ? » Rien. Rien… mais tout.
Tout parce qu’ici les mots et les notes, notes et mots mêlés – comme en cette phrase de Vinteuil si chère à tous deux, – notes et mots se battent, non contre une maladie implacable, mais contre la peur, la peur des gens fragiles et de ceux qui les aiment à la folie contre les horreurs inévitables d’une vie mortelle. Et qu’ils gagnent ! Qu’ils affrontent en souriant cette terreur infinie, et la submergent par le refus de l’oubli, par la mémoire merveilleuse inscrite en ces lignes.
« La mort est d’autant moins nuisible que l’esprit a une plus grande connaissance claire et distincte et par conséquent que l’esprit aime plus Dieu » (Baruch Spinoza, Ethique, V, scolie, proposition XVIII)
Ce qui signifie donc que « la seule véritable méditation de la mort est en réalité une méditation de l’éternité de l’Esprit qui triomphe de la peur » (Chantal Jacquet, les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza).
C’est de la peur qu’il faut triompher, avec toute cette vie qui s’accroche encore, avant que l’on ne courre « après son chagrin ». Mais cette course reste toujours vaine, et lutter contre la peur par cette vie toujours présente, voilà qui nous le fait comprendre.
Un récit de vie laisse trace en arrière, mais c’est sans importance, devant l’évidence qui a produit cet ouvrage : l’enfermement, la saisie du corps de cette femme tant aimée. Et les mots de l’auteur cherchent comment retrouver de la Joie en cet abandon qui saisit le corps de sa mère, comment toujours chercher le moindre éclair de Joie.
Ainsi, au cours du récit de ces journées, nous avons pu entr’apercevoir de grandes figures, absentes ou présentes, encore, visages inouïs et improbables, que cette femme a croisés comme des amis, lus comme tels, qu’elle a connus comme nous ne le saurons jamais.
Et il est drôle, ce récit, parfois malgré tout, quand ils se parlent et que l’on sent tant d’amour, et qu’alors on ne sait plus qui parle. Lui ? Elle ? On ne sait d’où vient cette voix devenue comme commune, tant c’est leur amour et leur éternité que nous frôlons ici, ce « frisson esthétique » qui les fit se rejoindre.
Sa mère – pardon, Madame, de vous nommer ici Catherine – Catherine citait souvent, comme pour parler sans en avoir l’air. Mais elle savait parler ; elle savait écrire, elle savait jouer. Amatrice de génie, elle n’aura rien laissé aux « professionnels », à ceux qui croient encore en ce statut que l’auteur de ces pages, par son propre talent en l’émotion, en l’écriture de cette émotion, renvoie aux oubliettes de l’histoire.
Puis vinrent les tremblements, les crispations, d’autant plus terribles en ce qu’en ces maladies, l’esprit demeure. On pense toujours, on pense de plus en plus aux obstacles, aux entraves de notre propre corps qui nous lâche. Alors, il ne reste qu’à se réfugier dans le refus, le courage, à édifier des remparts spirituels pour se « saisir au-delà des lésions ».
Raphaël Enthoven a écrit pour elle, pour cette femme qui fut sa mère, une litanie d’histoires d’ailleurs toujours là, une litanie de silences, des silences de ceux qui se sont tus, réparant parfois ses secrets et ce sentiment – sentiment partagé par l’auteur, peut-être -, d’être « de trop » en ce monde, en une quête toujours inaboutie de reconnaissance, en cette quête que partagent les êtres d’exception dont elle fait partie.
Pour elle, la musique a su pallier ce corps de plus en plus défaillant, la musique a su parler toujours en creux « sur ce que les mots échouent à dire et sur la puissance réparatrice des actes qui prennent le relais…cette puissance spirituelle qui maintient les peuples en vie malgré les carnages ».
Et celle-là qui s’était toujours crue n’être pas à sa place en cet univers y aura laissé l’essentiel : la valeur de ce qu’elle appelait son nomadisme, cette musique et cette poésie qui l’habitaient toute entière et sa disparition acceptée, que l’auteur de cet ouvrage a peut-être découvert en cette
fréquentation dernière.
Catherine restera toujours ceux qu’elle a gardés en elle, même pour elle seule. Elle a su laisser derrière elle une ritournelle singulière, que rien ni personne ne lui enlèverait jamais, qui ne la quitterait pas, qui restera Elle, pour ceux qui l’ont connue et aimée et aussi pour tous ceux qui n’ont pas eu cette chance mais sauront l’aimer et la connaître grâce à ces lignes magnifiques.
Pour rendre hommage à celle qui a vécu ses raideurs finales « comme on danse, », Raphaël Enthoven a permis, par L’Albatros, que l’on se souvienne à jamais de la femme qui fut sa mère, qui fut vraiment sa mère. Il a su prendre soin d’elle et de son œuvre. Il lui a rendu la parole, comme à la reine qu’elle fut, une reine injustement oubliée.
C’est affirmer, après elle, avec elle que « les tueurs ne tueront pas tout ». Et c’est le plus bel acte d’amour au monde.
« Ne vous inquiétez pas, tout finira par s’arranger,
même mal »
Alphonse Allais
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